Jean Prouvé, un grand minimaliste

Le 15 novembre 2017 par Romaric Sangars

Les maisons démontables de Jean Prouvé sont exposées à la fondation Luma d’Arles, une manière spectaculaire d’aborder l’œuvre d’un remarquable novateur du siècle dernier.

Il y a deux types de grands révolutionnaires : les virtuoses et les autodidactes. Les virtuoses parce qu’ils cherchent à repousser les limites qu’ils possèdent déjà ; les autodidactes, parce que dépourvus de réflexes classiques, il leur est naturel d’envisager leur discipline d’une manière inédite. Ainsi, Berlioz, qui, contrairement à ses confrères, maîtrisait mal le piano, révolutionna-t-il l’orchestration de son temps, qu’il était contraint de concevoir autrement qu’à partir du clavier. Ainsi Jean Prouvé, dans un autre domaine, fut-il sans doute d’autant plus novateur qu’il ne put apprendre selon les normes. En effet, élevé dans un milieu artistique – son père est peintre et sculpteur, sa mère pianiste -, Jean Prouvé, né en 1901, doit néanmoins interrompre ses études à l’âge de quinze ans en raison des difficultés financières de sa famille. Il entre alors en apprentissage chez le ferronnier d’art Émile Robert. Après son service militaire, il monte son atelier à Nancy, en 1924, et conçoit une chaise inclinable en tôle d’acier laqué pliable et toile. Il concevra plus tard ses maisons comme des meubles, minimalistes, employant des matériaux nouveaux, modulables, bouleversant du même geste le design et l’architecture. L’innovation, c’est une nouvelle manière de poser le problème. À partir de la ferronnerie traditionnelle, il rejoint l’industrie, conçoit, dessine, produit des meubles, des éléments d’architecture, puis, selon la même démarche, des maisons. La Maison du Peuple de Clichy, en 1935, dessinée avec Eugène Baudouin, Marcel Lods et Vladimir Bodiansky sera considérée comme un moment précurseur de l’architecture moderne.

Les maisons révolutionnaires de Jean Prouvé

C’est le galeriste Patrick Séguin qui a prêté les maisons exposées au parc des ateliers, après qu’il eut entrepris un important travail de sauvetage. Élaborées dans l’immédiat après-guerre pour héberger les sinistrés de Lorraine, ces maisons montables en quelques heures, n’en sont pas moins esthétiques et lumineuses. Des plans et des maquettes sont également présentés au visiteur afin qu’il puisse mieux appréhender la démarche. On découvre l’école de Bouqueval, avec ses arceaux de métal, ou, l’école provisoire de Villejuif, datant de 1957 (et désormais protégée au titre des monuments historiques), un bloc de verre dynamique et futuriste. Se trouvent également exposées des maisons d’usine, le bureau où l’architecte traçait ses plans ou une station-service Total de 1979. Il n’y eut pas que dans l’après-guerre que les logements d’urgence se montrèrent nécessaires, et Prouvé construisit les maisons qui donnent son titre à l’exposition, dites « des jours meilleurs », en réponse à l’appel de l’abbé Pierre à l’hiver 54. « C’est la plus belle maison que je connaisse », dira à son propos Le Corbusier. Il faut dire que Prouvé se montra également toujours très soucieux des problèmes sociaux, patron humaniste offrant des congés payés à ses employés avant la loi de 1936 et promouvant l’intéressement. Nancy, dont il fut maire à la Libération, l’honore aujourd’hui comme son Gaudi local.

Un créateur coté

Si l’ancien ferronnier ne sacrifia jamais au béton, mais privilégia l’aluminium, l’acier, le système de panneaux de façade, ses réalisations en tôle pliée sont restées comme des modèles du design moderne. À l’origine, ses préoccupations sont les mêmes que celles d’un Le Corbusier : la fonctionnalité prime. Ainsi, l’usage de la tôle pliée tient au coût inférieur et à la résistance supérieure du matériau. Il réalise, en l’exploitant, des bibliothèques, des fauteuils, des chaises, des lits Antony, des bureaux, des tables Compas, qui figurent désormais parmi les meubles les plus cotés du XXe siècle – un fauteuil Kangourou s’est vendu en 2001 à 152 449 €. Et c’est là tout l’amusant paradoxe que la recherche du plus fonctionnel et du moins coûteux ait finalement donné lieu, quelques décennies plus tard, au luxe ultime.

Le visage de la France moderne

Si l’exposition monumentale d’Arles peut donc faire connaître Jean Prouvé au-delà du cercle des initiés et des collectionneurs d’art moderne, l’architecte est déjà familier à tout Français, en réalité, tant son empreinte a marqué le visage de la France moderne, de manière directe ou indirecte. De manière indirecte, parce que son influence a été décisive, et que c’est le jury qu’il présidait, en 1971, qui attribua la construction du Centre Pompidou à Renzo Piano et Richard Rogers, deux héritiers de son propre style. De manière directe, sa maison, à Nancy, devenue musée, qu’il fit bâtir en 1954 après avoir été mis sur la touche de sa propre entreprise et alors qu’il se trouva lui-même dans la situation de devoir loger sa famille dans l’urgence, élaborant alors cette maison expérimentale sur un terrain pentu bon marché – et réputé inconstructible ! Mais il est aussi l’auteur du Palais omnisports de Bercy, à Paris ; de l’Hôtel de ville et d’Alpexpo, à Grenoble ; de la Tour Nobel, à la Défense ; du Palais des expositions, à Lille ; du Garage Citroën de Lyon ou encore, des grilles d’entrée du Palais de la Porte Dorée. Difficile, donc, d’ignorer les géométries monumentales et singulières de ce ferronnier génial qui révolutionna les formes de notre habitat.

Jean Prouvé, Architecte des jours meilleurs,
Luma Arles, du 21 octobre 2017 au printemps 2018.
Pour en savoir plus : Fondation Luma

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