Irving Penn : la photographie comme art majeur

Le 8 novembre 2017 par Romaric Sangars

À l’occasion du centenaire de sa naissance, le Grand Palais expose l’un des maîtres de la photographie, l’américain Irving Penn. Derrière la gloire du photographe des années mythiques de Vogue, se cache un grand classique.

La rétrospective du Grand Palais, riche, panoramique et très bien articulée, constitue un hommage mérité et nécessaire à Irving Penn, un maître du XXe siècle, dans une discipline dont l’essor se confond avec son existence. Ce qui s’y laisse observer avec une prégnance particulière, c’est combien la manière de pratiquer la photographie qui fut celle d’Irving Penn en fait avant tout un héritier de la peinture occidentale, la nouveauté de son outil s’intégrant à une très longue tradition. Ses premières images, d’ailleurs, à la fin des années trente et au début des années 40, sont des études et des natures mortes dans la plus pure tradition picturale, comme ces poireaux dans une casserole devant une image de bœuf, ou cette salade et ses cuillères emplies d’huile, les objets toujours mis en scène dans une subtile dramaturgie, flamboyante parfois, comme avec After Diner Games. Des histoires dont les protagonistes ont disparu, dont il ne reste que quelques objets en immortalisant l’écho. Mais c’est après la guerre, que la carrière du jeune photographe démarre vraiment, soutenu par le directeur artistique de Vogue, Alexandre Liberman, qui lui commande des portraits de célébrités. Dans des décors rudimentaires, souvent dans un angle sans issu, Penn dépouille ses modèles de leurs masques sociaux pour en révéler l’étincelle caractéristique. Le résultat est sidérant, tant, par les lignes, l’atmosphère, une posture, un détail, le sujet se trouve spirituellement résumé. Hitchcock, flegmatique, semble faire le dos rond sur la lune, quand Dali s’affirme, éclatant et ironique, les cuisses écartées à revers des moustaches. Le peintre est alors à New York, comme Stravinsky, Duchamp ou Grosz, tous saisis par le jeune Irving Penn.

L’Éternel et le transitoire

Une fois Penn établi comme portraitiste de talent, Liberman envoie son protégé encore assez fruste en mission dans la redoutable jungle du monde de la mode. Mais la foule et la concurrence ne forment pas un élément où il lui convient de travailler, et il obtient de ramener les mannequins dans la tranquillité de son studio, où il emploie le plus souvent le fond neutre d’un vieux rideau de théâtre. Ce studio, que le photographe transportera ensuite de par le monde, est vraiment l’équivalent de l’atelier du peintre, et sa méthode est curieusement à l’opposé de celle qui présida à la création de l’impressionnisme. Si Renoir et Monet ont en effet arraché la peinture à l’atelier pour poser leurs pupitres dans la nature et dans les gares, cherchant les effets de la lumière naturelle plutôt que les dramaturgies artificielles, au moment même où naissait la photographie et pour rivaliser avec elle, Irving Penn semble opérer le mouvement symétrique, et ramener le monde vivant directement capté par l’objectif de l’appareil dans un lieu hors-temps, où, mis en scène, éclairé, patiemment préparé, lui est redonné le lustre de l’éternité.
Sa préférence pour le noir et blanc est naturellement liée à cette démarche. Ainsi, au sein de The Twelve most photographed models (ci-dessus), par une chorégraphie très sophistiquée, Penn rend-il aux jeunes femmes si courtisées par les lumières du monde, le hiératisme des statues. Dans The Tarot reader, où deux femmes en costumes noirs aux coupes aussi franches qu’extravagantes, lisent le tarot devant l’affiche d’une main de chiromancienne, la composition, admirable, percutante, dénote la même perfection recherchée par l’esthète.

Types exotiques ou types modernes

Ainsi, c’est au sens fort du terme qu’Irving Penn immortalise, transformant certains sujets en archétypes, ce qui relève encore d’une perspective classique, et cela, autant lorsqu’il photographie les indigènes de Cuzco, dans les Andes, avec les vêtements ou les outils de leur vie quotidienne, que lorsqu’il s’attaque à la série la plus nombreuse de sa carrière, consacrée aux petits métiers, et poursuivie de Paris à New York en passant par Londres, dans les années 50.
Toute la ville moderne entre ainsi dans le studio du photographe à travers les figures qui en constituent les rouages : la marchande de ballons, le boucher, le facteur, le pompier, le poissonnier, le vitrier ou encore le sommelier (ci-contre) posent avec leurs signes distinctifs pour articuler une formidable fresque qui rappelle l’expérience cinématographique de Walter Ruttman, Berlin, Symphonie d’une grande ville, prenant la vie moderne comme sujet, essayant d’en formuler la mythologie propre. Il est d’étranges monstres et semi-déités au sein de cette vie moderne, et c’est bien ainsi qu’apparaissent les célébrités qu’Irving Penn photographie alors. Dans un incroyable portrait, Jean Cocteau, dont tous les vêtements portent un motif différent et fomentent ainsi une subtile hypnose, prend la pose d’un oiseau frêle et grave, tandis que l’écrivain Colette est une grande chouette facétieuse et Picasso un fascinant cyclope.

Un grand déploiement

La seconde partie de l’exposition montre l’art d’Irving Penn, une fois celui-ci arrivé à maturité, dans tout son déploiement qui se poursuivra avec la même maestria jusqu’au début du nouveau millénaire. Le voici plus expérimental avec des nues aux formes généreuses qui compensent la maigreur vêtue des mannequins de Vogue. Mais là encore, il poursuit des ambitions de peintre classique, cherchant, par divers procédés argentiques, à atténuer sa crudité et rendre la chair onirique ou marmoréenne. Dans les années 70, ses photographies en Nouvelle-Guinée, au Maroc, au Dahomey, rappellent par leur procédé les photographies coloniales du siècle précédent : des indigènes viennent poser à leur tour dans leur costume traditionnel au milieu d’un studio. Pourtant, la démarche ici est esthétique et non pas anthropologique, et cette nuance change tout. Ainsi, le buste entièrement scarifié de cette jeune Africaine n’est-il pas montré comme une curiosité à étiqueter parmi d’autres, mais révèle-t-il sa beauté spécifique de manière éloquente et en dépit du fait que la pratique peut nous sembler répulsive.
La série de mégots (ci-dessus) tirés à très grande échelle pousse le concept de « nature morte » dans des extrémités urbaines et contemplatives tout à fait étonnantes, comme d’autres déchets magnifiés avec la virtuosité d’un maître capable de se confronter à n’importe quel sujet, et qui, parfois, alternent avec des fleurs, exceptionnellement en couleurs et d’autant plus splendides présentées dans un tel contraste. Enfin, une rétrospective de portraits divers, des années 60 à 2007, clôt l’exposition par un vertige temporel redonnant à la photographie toute sa troublante spécificité, de capturer de vrais visages et de vrais instants, matière première dont Irving Penn aura su faire de l’or, à l’instar des maîtres des siècles précédents.

Irving Penn,
Jusqu’au 29 janvier 2018,
Grand Palais, Paris.

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