La quête du réel de Raymond Depardon

Le 13 octobre 2017 par Christophe Blanc

Jusqu’au 17 décembre 2017, la Fondation Henri Cartier-Bresson propose “Traverser”, une échappée dans l’œuvre immense et pudique de Raymond Depardon.

“J’essaie d’encadrer le réel devant moi.” Cela fait maintenant plus de 60 ans que Raymond Depardon poursuit cette tâche obsédante sans cacher son éternelle insatisfaction car “le réel est indomptable”. De la ferme familiale du Garet dans le Rhône où, à 12 ans, il a pris ses premiers clichés jusqu’aux principaux champs de bataille de la planète couverts en tant que reporter de guerre, sans oublier la province française, il a inlassablement fixé la vie des hommes sur de la pellicule. Une œuvre immense, impossible à embrasser dans sa totalité, mais que l’on peut au moins traverser, comme un parcours initiatique dans les méandres souvent douloureux de la condition humaine.

Révéler l’humanité derrière l’actualité

C’est précisément ce que propose la Fondation Henri Cartier-Bresson en présentant une centaine de photographies, films, écrits et documents témoignant de cette quête. À travers quatre thèmes, “La terre natale”, “Le voyage”, “La douleur” et “L’enfermement”, c’est un demi-siècle d’événements collectifs ou intimes qui défilent. L’œuvre de Depardon traverse d’abord l’Histoire. Elle s’intéresse à des lieux et des moments qui ont bel et bien existé et dont parfois nous nous souvenons. L’ex-RDA, l’hôpital psychiatrique de Turin, la prison de Clairvaux, le désert mauritanien, Beyrouth défigurée par la guerre, l’Afghanistan en guerre contre les Soviétiques ou encore les entrailles du tribunal de Bobigny… Mais, au sein de cette matière factuelle, Raymond Depardon parvient toujours à déceler l’intemporel. Parti pour couvrir l’actualité, il revient avec des pépites d’humanité. “Une bonne photographie parle aux gens et tient le temps”, confiait-il récemment sur France Inter.

Aller au-delà de “l’instant décisif”

Dans la frénésie des conflits et des drames humains, en homme de la terre, il finit par imposer sa propre temporalité, décidant peu à peu de s’affranchir de la quête de “l’instant décisif” théorisée par Cartier-Bresson pour gagner en profondeur et en pudeur. “Aujourd’hui, écrit Raymond Depardon, je prends ma revanche sur les peurs du reporter. J’ai souffert de cet état permanent de voyeurisme, d’agression, de sollicitude […] il y fallait toute la force de mes racines de paysan pour ne pas céder à la folie.” Curieuse, cette référence au voyeurisme ! Car justement le regard de Depardon en est miraculeusement exempt. En rupture avec la sensibilité de l’époque, il s’est toujours méfié de la compassion, si facilement étalée aujourd’hui, parce qu’elle peut mener à la facilité. Dans un cadre consacré à son enfance, on lit cette confidence : “Je voulais être solitaire ; solitaire, célibataire et nomade. Quand je voyage, je suis comme un enfant. Ne pas essayer de séduire.”

La beauté de l’imperfection

Nulle pose dans cette affirmation tant l’œuvre de Raymond Depardon témoigne tout entière de sa retenue, de sa sobriété et de sa modestie. Ses films documentaires comme ses photographies évitent délibérément l’éloquence, bannissent le sensationnel, s’interdisent la sensiblerie. Certains jugent ses clichés banals. Lui-même, en convient presque : “J’ai été en colère, je suis resté trop longtemps en silence, en résistance, en lutte contre la lumière, contre l’icône qui ne venait pas et que tout le monde attendait. J’ai raté beaucoup de choses. Mes photos ne sont peut-être que des ratages, mais quelle chance ! Les photos réussies, c’est terrible.” Un aveu qui peut aussi se lire comme un manifeste.

Raymond Depardon – Traverser
Jusqu’au 17 décembre 2017
Fondation Henri Cartier-Bresson
2, impasse Lebouis – 75014 Paris
www.henricartierbresson.org

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