Les frères Le Nain revisités par le Louvre-Lens

Le 1 juin 2017 par Olivia Brissaud

Le Musée du Louvre-Lens revient à l’art du XVIIe siècle en proposant de se pencher sur le « mystère Le Nain » patronyme de ces 3 frères, Antoine, Louis et Mathieu, originaires de Laon et peintres très célèbres dans le Paris du siècle classique. De ces « prodiges de la peinture » qu’on associe souvent à ces scènes paysannes d’intérieur, icônes de l’histoire de l’art telle La Forge, il nous reste aujourd’hui 75 tableaux réunis sous le nom générique de « Le Nain » sans savoir avec exactitude leur attribution. Après le Kimbell Art Museum de Forth Worth (Texas) et les musées de San Francisco (Californie), le musée lensois fait le choix de les départir en présentant les œuvres stylistiquement : Louis, le génie méconnu ; Antoine, « le portraitiste-miniaturiste » ; et Mathieu, l’ambitieux. Une grande partie de leur production est donc rassemblée dans cette monographie, un ensemble complexe et varié, parfois inégal dans la précision du rendu : scènes de genres, portraits sur petits cuivres, grandes compositions religieuses, et même quelques tableaux mythologiques.

Le mystère qui plane encore quant à leurs attributions et aux significations de certaines œuvres permet aux historiens de l’art de développer de multiples interprétations. Sans chercher à donner de réponses, le parcours se présente comme une enquête interactive et cherche à immerger le visiteur dans les secrets des tableaux.

Une distinction stylistique

Les commissaires de l’exposition ont donc fait le choix de distinguer les œuvres selon leur facture pour faire ressortir la personnalité artistique et la sensibilité de chacun. Pari osé quand on sait que les trois frères ont travaillé toute leur vie au sein du même atelier et que leurs styles étaient très proches et souvent confondus. En 1629, ils s’installent en effet à Paris près de Saint-Germain-des-Prés et suivent une logique d’atelier ; les toiles étaient donc réalisées à plusieurs mains et passaient d’un frère à l’autre. La Tabagie (ci-dessus), tableau inachevé par Louis est finalement terminé par Mathieu qui le modifie à sa guise et convertit un portrait collectif en une scène de genre avec un groupe de fumeurs autour d’une table. De même, Le Triple portrait inachevé de la National Gallery de Londres est peint à trois mains.
« Plus le temps passe, plus les différences apparaissent » défend Milovanovic, l’un des commissaires. Pour Louis, ils ont rassemblé des peintures aux coloris tranchés où les camaïeux de bruns se mêlent au rouge brique et au vert bouteille ; on remarque la maîtrise de la touche dans des scènes calmes aux figures définies. Dans le Repas des paysans, il sait faire ressortir toute la profondeur des protagonistes et la richesse de leur individualité. On peut aussi voir ces tableaux d’autel et peintures de dévotion comme la très touchante Madeleine pénitente (ci-contre).
Antoine s’est consacré quant à lui aux petits tableaux sur cuivre ou sur bois, plus colorés et à la touche très fine. Il représentait des groupes d’enfants et excellait dans l’art du portrait comme celui du Comte d’Harcourt.
Mathieu, l’aîné et maître de l’atelier, devient en 1633 peintre ordinaire de la ville de Paris. Il se tourne lui aussi vers des œuvres à caractère religieux et de grandes tailles. Inspiré par la peinture italienne, ses couleurs sont fortement contrastées avec des effets de clairs-obscurs inspirés du Caravage. Le Reniement de Saint Pierre qui représente l’apôtre se détournant du Christ, montre toute la maîtrise de la tension si caractéristique du maître italien.

Quelle signification aux scènes paysannes ?

Certainement formés par un artiste nordique, les frères Le Nain reprennent dans leur scène de genre les codes de représentations de la peinture hollandaise en apportant néanmoins un nouveau regard. Si ces moments de vie quotidienne sont basés sur l’absence de narration et sur la profondeur psychologique, elles sont baignées d’une atmosphère sensible, presque lyrique, marquées par la dignité avec laquelle sont représentés les protagonistes. Dans Famille de paysans dans un intérieur, les personnes réunies autour de la table offrent des visages au regard intense, tournés vers le spectateur comme la vieille femme, ou rêveur comme l’enfant qui joue du pipeau. Les intérieurs modestes sont représentés sans exagération ni embellissement, mais étonnamment certains détails suggèrent l’aisance matérielle : un beau verre de cristal rempli de vin, un pot assez chic, un petit chien.
L’exposition a ici pris le parti d’une lecture sociale de cette série d’intérieurs paysans, la préférant aux interprétations religieuses privilégiées par les musées américains.

La postérité de leur style

En adaptant ces « bambochades » de tradition hollandaise ou italienne, cette famille de peintres faisait figure d’exception dans la France classique, d’autant plus que dans ces scènes empreintes d’empathie, les personnes humbles ne sont pas tournées en ridicule.
Leur style est ainsi repris dans les foyers nordiques, notamment à Bruges avec le Maître des Cortèges et Anvers avec le Maître aux Béguins. Leur notoriété s’éteint cependant rapidement jusqu’à leur redécouverte au milieu du XIXe siècle par le critique d’art Champfleury et le mouvement réaliste. Par la suite, l’engouement pour leur peinture leur a valu nombre d’attributions dont plusieurs erronées (telles L’Académie ou la Crucifixion). Ici, l’exposition pose la question de l’attribution du Christ chez Marthe et Marie, dit de la main de Mathieu Le Nain, mais n’apporte pas d’éléments de réponses.
Cette exposition pose donc beaucoup questions, autant qu’elle semble en résoudre et tente de percer les secrets des tableaux par des dispositifs de médiation interactifs. Très pédagogique, le parcours entraîne le visiteur qui sera libre de faire sa propre opinion sur un mystère tout juste dévoilé.

Le Mystère Le Nain

Louvre-Lens – Galerie d’exposition temporaire
99, rue Paul Bert – 62300 Lens
Jusqu’au 26 juin 2017
www.louvrelens.fr

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