Ettore Sottsass : un designer au front de la modernité

Le 2 septembre 2017 par Romaric Sangars

Dix ans après la mort et un siècle après la naissance d’Ettore Sottsass, le Met Breuer de New York profite de cette opportunité calendaire pour rendre un hommage vibrant au designer italien le plus marquant de son époque.

Créateur prolifique et extraordinairement polyvalent, conduit par un principe de « fertilisation croisée », Ettore Sottsass s’illustra dans des domaines aussi variés que les bijoux et l’architecture, en passant par la célèbre machine à écrire rouge Valentine ou encore la céramique et le mobilier. Surtout, sa très longue carrière se déploie dans un segment particulièrement étendu et polémique de l’histoire de l’art, polémiques où il s’inscrivit lui-même avec éclat par le biais de revues et de groupements qui s’avérèrent décisifs (la revue Pianeta fresco ou le groupe Memphis), poursuivant à travers les expressions, les matières, les époques, une démarche profonde, novatrice et pragmatique dont il donne quelques clés dans un texte célèbre : « Que veut dire être designer ? » (1976). « C’est dans ce contexte de sensations, d’émotions, d’incertitudes et d’intuition, écrit-il, et non pas d’idéologies ou de philosophies, que j’ai travaillé pendant de nombreuses années, menant des recherches très banales si l’on veut, simples en tout cas, et peut-être même audacieuses dans leur apparente simplicité. » Cette méthode, souple, intuitive, empirique, aussi éloignée des manifestes monolithiques et théoriques de la modernité que des conservatismes figés, comme la vastitude de son champ d’application, l’entraîna, tout comme son expérience existentielle propre, à des dialogues permanents. Ces dialogues entre les époques, entre les cultures, entre les nécessités et les critiques de la société consumériste où il évoluait, conférèrent à son travail une remarquable puissance de synthèse et de vitalité.

Prolifique, polyvalent et radical

Cherchant à mettre en valeur la dynamique comme la résonance des œuvres du « pape du design » des années 80, le Met Breuer propose une exposition organisée par mots-clés et par interférences. Dessins architecturaux, intérieurs, meubles, machines, céramiques, verres, joaillerie, textiles et patrons, peinture et photographie, sont autant d’entrées dans l’œuvre immense de Sottsass, les créations de ce dernier étant ensuite mises en rapport avec d’autres, anciennes ou contemporaines, qui ont pu l’inspirer, ou encore avec certaines, actuelles, imprégnées de son influence. L’idée étant, par de semblables juxtapositions, de présenter le travail de Sottsass au sein d’un discours plus général sur le design, et de démontrer en quoi l’architecte et designer italien n’a cessé de développer une « authentique radicalité » dans sa pratique. Il y a une certaine forfanterie excessivement convenue à vouloir systématiquement valoriser, de nos jours, comme une caractéristique du génie, la « radicalité », sans trop qu’on sache à quoi celle-ci se rapporte précisément, et alors même que Sottsass refusa de se plier à des diktats idéologiques qui pussent fournir une substance à cette « radicalité ». Néanmoins, si on veut bien entendre ce terme dans son acception originelle, qui est celle de revenir à la racine des choses, alors, on peut convenir en effet que le designer fit preuve d’une « authentique radicalité », lui qui travailla toujours à partir des formes élémentaires du répertoire, dans un souci de lier ses objets avec une manière d’habiter le monde concrètement plutôt qu’avec une doctrine abstraite, et en revenant à de nombreuses sources anciennes, notamment asiatiques et indiennes.

Histoire, styles, métamorphoses

Fils d’un architecte disciple de la Sécession Viennoise, Ettore Sottsass s’installe à Milan après la Seconde Guerre Mondiale, où il renonce à une architecture trop contrainte par des questions matérielles et politiques pour se consacrer à la confection « d’objets architecturés ». Mais le voici déjà situé selon de vastes coordonnées : du point de vue de l’espace, l’architecte-designer va envisager tous les objets comme des formes à vivre, de la maison au collier ; du point de vue historique, il hérite d’une tradition polémique et se trouve à l’orée de grands bouleversements sociaux et politiques. En 1956, il rencontre Adriano Olivetti avec qui débute une longue collaboration, et pour lequel il dessine notamment Elea 9003, le premier ordinateur italien, vu comme un « paysage électronique », puis la célèbre machine à écrire rouge Valentine. Au début des années 60, deux voyages vont être décisifs : le premier, en Inde, qui bouleverse sa vision du monde. Le second, pour se faire soigner d’une grave maladie, aux États-Unis, où, outre le fait de frôler la mort, il découvre le pop art et les écrivains de la Beat Generation. À ces chocs culturels et existentiels successifs s’ajoute sa collaboration avec l’avant-garde italienne de l’Anti-design, mouvement contestataire critiquant la société de consommation, et avec lequel il participe, en 1972, à une exposition du MoMA de New York qui fera date : « Italy : the new domestic landscape ».

Sur la route de Memphis

« À force de marcher dans des zones d’incertitude, à force de dialoguer avec la métaphore et l’utopie, à force de rester à part, nous avons accumulé aujourd’hui une certaine expérience. Nous sommes devenus de bons explorateurs. » (Ettore Sottsass, in Le Nouveau design italien, Nally Bellati, édition Terrail, 1991.) En 1981, à 63 ans, Sottsass, s’entourant de jeunes designers et s’assurant d’appuis puissants, fonde le groupe Memphis qui fera rayonner à l’international le Nouveau design italien, et inventera une esthétique typiquement 80’s. À revers de l’aridité des fonctionnalistes et autres héritiers du Bauhaus, Sottsass invoque en effet la « présence de l’objet », et, du mobilier à la céramique en passant par les luminaires, l’orfèvrerie ou les tapis, les objets de Memphis se montrent joyeux, humoristiques, décapants, surprenants, assumant la polychromie la plus tranchée, associant des matériaux contradictoires, ou encore osant des revêtements insolites ou des motifs inédits dérivés du « spugnato », cette tache organique qu’Ettore Sottsass imagine dès 1979. Exubérants, électriques, réhabilitant l’ornement banni par les fonctionnalistes, les objets Memphis, quoi que produits en séries limitées, marqueront toute une époque et permettront à Sottsass d’offrir une synthèse virtuose et insolente de son vaste parcours pluridisciplinaire. Puis, le designer achèvera sa carrière comme il l’avait commencée, après une boucle aussi riche que tumultueuse, en s’adonnant enfin à l’architecture pour des projets divers dans des villes allemandes, italiennes et asiatiques, mais aussi à Londres et à Paris. Une destinée de création qui ouvre sans arrêt mille pistes et se trouve particulièrement propice à des expositions bien articulées comme celle que propose actuellement le Met Breuer, tant elle porte à une méditation infinie sur les formes, leurs fonctions, leur histoire. D’autant que, pour conclure avec Ettore Sottsass : « Le designer est une éponge, certes, mais une éponge cosmique. »

Ettore Sottsass, Design radical
Jusqu’au 8 octobre 2017,
The Met Breuer,
945, Madison Avenue,
New York.
En savoir plus : www.metmuseum.org.

 

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