Le paysage mystique à Orsay : vues sur l’infini

Le 3 mai 2017 par Romaric Sangars

De Monet à Kandinsky, le musée d’Orsay propose une magnifique anthologie du paysage mystique au fil de l’exposition « Au-delà des étoiles ». Un voyage autant temporel, géographique, culturel, qu’intérieur, dont le départ se fait depuis les salles d’exposition de l’ancienne gare, et qui ne connaît pas de terminus.

Dans la lignée de la formidable exposition « L’Ange du bizarre », en 2013, le musée d’Orsay, propose, avec « Au-delà des étoiles », une sélection aussi variée que magistrale sur un thème pour le moins vaste, qui lui permet de faire valoir son fonds exceptionnel d’œuvres du XIXe siècle et du début du XXe, par un effet de résonance transnational. C’est cette fois-ci le thème du paysage mystique, c’est-à-dire du paysage appréhendé comme miroir de l’âme ou comme signe de l’au-delà, qui se voit illustré par une remarquable profusion de chefs-d’œuvre issus de l’ancien comme du nouveau monde. L’exposition commence par des toiles de Monet, dont le visiteur d’Orsay est familier, mais dont est cette fois-ci mise en valeur la faculté de basculement du réel à la contemplation. En effet, les impressionnistes, héritiers de Courbet, développent d’abord une tradition plutôt positiviste, naturaliste, en tentant de rendre plus vraie, plus sensuelle, plus vivante, la réalité peinte. Ils abandonnent notamment l’atelier pour travailler dehors et avec la lumière naturelle. Mais chez Monet, la domination de la couleur jusqu’à une relative dissolution de la forme, comme ses thèmes, sa démarche sérielle et sa puissance hypnotique, finissent par outrepasser ce qui est représenté sur les toiles pour faire glisser le spectateur vers la contemplation d’un mystère dont la réalité sensible n’est plus que le support. Ainsi les meules du peintre ou ses célèbres nymphéas préfigurant l’art abstrait. Kandinsky, mis en parallèle, radicalise finalement la démarche du maître de Giverny, jusqu’à abolir l’objet pour une contemplation de pures formes et de pures couleurs.

Vincent van Gogh, Les Oliviers © The Museum of Modern Art / Licensed by SCALA / Art Resource, NY.

Arbres et forêts

Les Peupliers de Monet annoncent une des figures centrales des paysagistes mystiques, qui, en plein siècle rationaliste, vont raviver de manière spectaculaire la prééminence du spirituel. L’arbre, pilier reliant le ciel et la terre, sera un objet de représentation privilégié. Les Oliviers  de Van Gogh montrent l’effort du peintre de réaliser une « peinture plus consolante », où tous les éléments naturels semblent habités, vibrants et faire signe. Klimt, dans ses Rosiers sous les arbres offre une stylisation extrême, raffinée et idéaliste, du sujet. Quant à Mondrian, co-créateur de l’abstraction avec Kandinsky, son pommier, au tout début d’une démarche qui le mènera aux séries de rectangles sur trame octogonale, dérive déjà vers l’épuration transcendantale, un objectif authentiquement mystique toujours en ligne de mire chez ce disciple d’Helena Blavatsky, la fondatrice de la théosophie.

Les arbres verts ou La procession sous les arbres, 1893, Maurice Denis – Photo Rmn / Hervé Lewandowski. © ADAGP, Paris 2006

Des arbres, on passe ensuite aux forêts, et surtout à la forêt bretonne, lieu initiatique par excellence, qui va obséder Gauguin et les Nabis lors de leurs séjours à Pont-Aven. Mogens Ballin, Paul Sérusier, Émile Bernard et, bien sûr, Maurice Denis, tous ces peintres-prophètes replongent dans la forêt primordiale, enchantée, arthurienne, pour y décrire, sous un aspect très épuré et souvent privé de relief, les tribulations de l’âme en son initiation.

Paul Sérusier, L’Incantation ou Le Bois Sacré © Musée des Beaux-Arts de Quimper.

Nature Divine

Différentes cultures religieuses imprègnent les peintres qui, à la fin du XIXe, vont exprimer, chacun à leur manière, la résonance surnaturelle, cosmique, transcendante, des paysages captés. Si le christianisme informe les paysages de Gauguin et de Van Gogh, Odilon Redon, versé, comme nombre de ses contemporains, dans les sciences occultes, pratique un onirisme fascinant. On voit quelques toiles, trop rares, mais franchement radieuses, de Giovanni Segantini et Guiseppe Pelliza Da Volpelo, divisionnistes italiens déployant des visions d’un somptueux panthéisme allégorique. La théosophie d’Helena Blavatsky, déjà évoquée, comme l’anthroposophie de Rudolf Steiner, influenceront également beaucoup – sectes modernes – les artistes de ce temps, autant en Europe qu’au Canada. Car voilà que l’exposition prend un virage au Nord, transposant tous ces questionnements sous des latitudes plus élevées. Et au Canada, après avoir assisté à une exposition d’artistes scandinaves, des peintres locaux fondent, en 1920, le « Groupe des Sept », pour élaborer un art national à partir des paysages immenses et sauvages qui caractérisent le Nouveau Monde. La plupart des membres du groupe sont théosophes, quand, venant de Colombie britannique et proche d’eux, l’artiste Emily Carr, poursuit quant à elle une quête spirituelle chrétienne, en se montrant néanmoins très impressionnée par la culture amérindienne. Ciels tumultueux, montagnes sauvages, sapins gigantesques, pics, grands lacs, sont ainsi peints selon les techniques modernes développées en Europe et dont sont accentuées là-bas certains effets, quand ceux qui les exploitent poursuivent à la fois une recherche mystique personnelle et la mission d’inventer, plastiquement, une âme nationale.

George Frederic Watts, Le semeur d’univers, 1902, huile sur toile, 66 x 53 cm, Compton, Surrey, The Watts Gallery.

De la nuit au cosmos

Les dernières salles de l’exposition poussent le visiteur dans la nuit, la nuit magique, la nuit de l’Histoire, la nuit intérieure, la nuit infinie du cosmos. Nuits hallucinées du suédois Eugene Jansson, Nuit étoilée, bouleversante de Vincent Van Gogh, Aurores boréales du canadien Tom Thomson se succèdent, mais on découvre également les envoûtants crépuscules d’Henri Le Sidaner, adoré par Proust, et tout son élégant mystère. Vantée quant à elle par Huysmans, l’œuvre de Charles-Marie Dulac est présentée dans un couloir, accédant en effet à un degré remarquable d’épure et de beauté contemplative. Atteint d’une maladie incurable, le peintre se fit moine franciscain et se voua à peindre, dans l’esprit de saint François, le lien entre l’homme, la nature et Dieu. Nuit sur l’homme : la première guerre mondiale offre les panoramas convulsifs des Canadiens Paul Nash ou Frederick Varley, le Paysage aux corbeaux du génie autrichien Egon Schiele, une vision onirique et désolée du drame par Marc Chagall. Puis tout s’achève sur la nuit cosmique et les images médiumniques. On découvre les grands formats ésotériques d’Hilma af Klint qui ne dessinait qu’après des expériences spirites. Arthur Dove et Georgia O’Keeffe livrent des paysages irréels, psychédéliques, Wenzel Hablik peint, quant à lui des châteaux de cristal, puis tandis que Munch fait exploser le soleil non loin de la Nuit étoilée mirifique, et presque florale, de Giacometti, on a envie de conclure pour l’heure ce voyage infini en contemplant l’extraordinaire toile de George Frederick Watts, Le Semeur d’Univers, pour, après avoir été ébloui par un tourbillon indistinct de couleurs et d’élans, reconnaître, de dos, lancé férocement en avant, un dieu anonyme pris dans un mouvement vertigineux, qui jette derrière lui, et presque à notre visage, des étoiles comme autant de paillettes d’or.

Au-delà des étoiles, le paysage mystique de Monnet à Kandinksy,
du 14 mars au 25 juin 2017, au Musée d’Orsay.

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