Pissarro chez Monet : la redécouverte du « premier des Impressionnistes » au musée Marmottan.

Le 26 avril 2017 par Olivia Brissaud

Encore assez peu connu en France, car éclipsé par des figures comme Monet ou Cézanne, Camille Pissarro (1830-1903) est mis en lumière dans une belle rétrospective proposée par le musée Marmottan-Monet. Désigné ici comme le « premier des Impressionnistes », titre qu’il doit à Cézanne lui-même, on découvre en effet un artiste déterminant pour la peinture impressionniste, le seul à avoir participé aux huit expositions du groupe (de 1874 à 1886). Une soixante d’œuvres d’une grande qualité, des tableaux ainsi que quelques gouaches et tempura, retracent la carrière de l’artiste en sept sections qui nous dévoilent une personnalité riche, aux styles multiples et nous donnent à admirer de vrais chefs-d’œuvre.

Une exposition toute en couleur

Accentués par les cimaises vertes et rouges, les tableaux de l’exposition rivalisent de tons colorés qui dégagent une certaine sérénité auquel le visiteur ne peut rester indifférent. Inspiré des traités de Valencienne, Pissarro s’intéresse très tôt aux effets de matière, au traitement du ciel et à l’étude de la lumière selon les heures de la journée. Né aux Antilles danoises, il se forme tout d’abord sur de petits paysages romantiques à la touche apparente et avec une palette de couleurs assez claire, éradiquant peu à peu le noir et les ocres.

“Le jardin de Maubuisson, Pontoise”, vers 1867, Prague, Nàrodni galerie v Praz © Photograph @ National Gallery in Prague 2017.

Admis au Salon dès 1859, il se revendique comme élève de Corot aux Salons de 1864 et manifeste rapidement une grande maîtrise technique comme dans son Paysage des bords de Marne salué par Émile Zola ou les Bords de l’Oise à Saint-Ouen-l’Aumône avec ces touches de vert sombre sur fond bleu clair. Après la guerre et un passage par Londres, Pissarro s’installe durablement à Pontoise en avril 1872. Il y apprécie la diversité de paysages, les bords de la rivière et ses coteaux, la vie rurale et les usines… Le Jardin de Maubuisson donne une vraie impression de quiétude, accentuée par la lumière de fin d’après-midi et le travail consciencieux des maraîchers. Dans ces toiles, l’artiste utilise des couleurs pures et tranchées, tels le blanc très intense des nuages et le bleu tranchant du ciel. Il préfère une facture rapide avec de larges coups de brosse.

“Gelée blanche à Ennery”, 1873, Paris, musée d’Orsay, legs de Enriqueta Alsop, au nom du docteur Eduardo Mollard, 1972 © Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.

Vers l’Impressionnisme :
dialogue et influences

Autodidacte et aîné du groupe, Pissarro noue une réelle amitié avec Cézanne ; pendant longtemps, les deux artistes confrontent ainsi leurs écritures picturales et s’influencent mutuellement. En 1874, lors de la première exposition du groupe impressionniste, la Gelée blanche à Ennery avec ses effets de neige bleutée, ses longues stries d’ombres et sa perspective exagérée, surprend les critiques. Cette touche dense et travaillée par aplat fait scandale : l’effet voulu par l’artiste est pourtant réussi en rendant l’atmosphère du moment et en donnant l’impression d’une froide journée d’hiver. Au cœur de la vie rurale, il cherche en effet des instantanés inattendus comme dans l’intrigante Sieste d’Eragny. Dans les reflets scintillants de l’eau, le chatoiement des rayons dans l’air, il sait magnifier la lumière pour figer le temps sur sa toile. Ses études de marchés à la tempera proposent aussi des scènes de foule : dans La Charcutière de 1883, il travaille avec des hachures caractéristiques d’un nouveau style qui influencera fortement Paul Gauguin.

“La Cueillette des pommes”, 1886, Kurashiki, Ohara Museum of Art © Ohara Museum of Art, Kurashiki.

Un avant-gardiste en constante évolution

Avec Monet et Caillebotte, Pissarro est donc à l’origine du groupe d’artistes indépendants ; intellectuel polyglotte, il a exercé une influence considérable sur l’évolution de l’art à son époque. L’exposition témoigne ainsi de la transformation de son pinceau au fil de ses rencontres, décrivant un artiste qui n’a jamais cessé de se remettre en cause. Influencé par Degas à la fin des années 1870, il accorde une place de plus en plus importante aux personnes, ces figures paysannes au regard perdu et à l’air rêveur telle La Jeune fille à la baguette. Il se tourne également vers le pointillisme de Seurat et se rapproche des néo-impressionnistes vers 1880 avec La Cueillette des pommes aux remarquables effets d’ombre ou Le Troupeau de moutons, une gouache sur éventail qu’il cède à la mode du japonisme. Il se détournera néanmoins de cette pratique assez lente qui manque de spontanéité et déplaît à ses amateurs.
À la fin de sa vie, il multiplie les voyages en Normandie : à Rouen en 1901 puis à Dieppe, « endroit formidable pour un peintre qui aime la vie, le mouvement, la couleur ». Sensible à la révolution industrielle, les arrière-plans de ses paysages se déclinent en cheminées d’usines. Affecté à l’œil, il peint désormais derrière une fenêtre, travaillant sur les effets atmosphériques, lumières matinales, traînées de pluie ou de fumées, rayons du soleil. À Paris, il s’installe en hauteur et offre des plongées inédites dans la vie urbaine. Il décrit avec une grande vivacité l’animation des boulevards (comme l’avenue de l’Opéra pour laquelle il réalise trente-deux toiles), la perspective du Pont-Neuf ou les jardins des Tuileries. Ici aussi on retrouve les changements climatiques et les jeux de lumière sur la foule dense des passants agglutinés en touches abstraites dans un tourbillon continu.

Cette rétrospective fascinante d’un des maîtres de l’impressionnisme dévoile des œuvres inédites et puissantes. Au-delà de la qualité des toiles et de la découverte indéniable d’une personnalité, on plonge dans l’ébullition artistique de la fin du XIXe siècle, où les artistes en constante évolution nous donnent à admirer et à appréhender le monde d’une manière nouvelle.

« Camille Pissarro, le premier des impressionnistes »
Musée Marmottan-Monet / 2, rue Louis-Boilly 75016 Paris
Jusqu’au 2 juillet 2017

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