Le Caravage français : hommage à Valentin au Louvre

Le 15 mars 2017 par Romaric Sangars

 

Valentin de Boulogne, David avec la tête de Goliath, © Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Si Valentin de Boulogne a opéré dans son œuvre une transition singulière entre Le Caravage et Poussin, sa synthèse admirable consistant à exploiter des sujets classiques au moyen d’un naturalisme saisissant en fait, hors temps, le modèle d’un certain accomplissement formel. Éblouissant.

Il y a chez Valentin une puissance, une capacité à impliquer le spectateur et à le river physiquement aux mystères les plus hauts tout à fait exceptionnelles dans l’histoire de l’art, et la riche monographie qui lui est actuellement consacrée au Louvre en livre des dizaines d’indubitables preuves. La vie-même de ce peintre français qui fit carrière à Rome incarne les plus vifs contrastes, puisque sa passion des bouges n’empêcha pas sa consécration par la famille papale ou que ses toiles finissent dans la chambre de Louis XIV. L’ambitus fulgurant qui caractérise son art, et qui interpelle comme jamais, happe d’emblée le spectateur avec ce « David et Goliath » introductif , où tout le trouble psychologique, et donc intimement humain, du héros et futur roi de l’Ancien Testament, nous livre le mythe comme un drame immédiat, et alors qu’un jeune homme que rien ne préparait à cette situation se retrouve confronté à la charge d’un exploit inimaginable, charge que le spectateur reçoit quant à lui frontalement.

Valentin de Boulogne, Les joueurs de cartes, Gemäldegalerie Alte Meister Dresden © BPK, Dresden.

Le culte du Caravage

Rome, quand Valentin s’y installe au début du XVIIe siècle, correspond d’une certaine manière au Montparnasse parisien du début du XXe. Tous les artistes des pays avoisinants y convergent, s’inspirent des références locales comme des uns des autres en pratiquant consciencieusement une vie de bohème où l’alcool et la musique rassemblent artistes, filles légères, joueurs et mauvais garçons. Le Caravage fascine cette génération. Le peintre italien, qui a dû fuir précipitamment la ville éternelle après un meurtre commis en pleine beuverie, n’en a pas moins laissé quelques chefs-d’œuvre, l’empreinte d’une certaine violence, un goût du tragique, une crudité et l’émergence picturale d’un peuple des bas-fonds, qui caractérisent alors tout un état d’esprit et une esthétique inédite. Ainsi Valentin s’approprie-t-il ces nouvelles icônes de la scène romaine : bohémiennes cupides, soldats en maraude, gentilshommes corrompus, tricheurs, buveurs, chanteurs, mais déjà dans une interprétation très personnelle. Sa narration du jeu de cartes se teinte d’une intensité dramatique extrême, les visages s’affrontent éclairés des flammes variables du désir et du destin, comme dans les jeux d’ombres de la duperie, du calcul et du vol. Pour « La Diseuse de bonne aventure », entre autres, Valentin alloue, à contre-courant, un format épique et une grande complexité de composition à un sujet pourtant trivial.

Valentin de Boulogne, Le reniement de saint Pierre, Fondazione di tudi di Storia dell arte Roberto Lonhi, Florence.

Le Cabaret du Christ

Mais ce qu’il y a de plus impressionnant dans son œuvre tient peut-être la démarche inverse : lorsque Valentin transpose une scène biblique, comme « Le Reniement de saint Pierre » dans une scène de genre de son temps, avec soldats romains et joueurs semblables à ceux qu’ils fréquentent à la taverne. Quand il se peint lui-même en saint Jean Baptiste avec une sincérité déroutante et la moustache et le bouc qui sont à la mode au XVIIe siècle, et donc un anachronisme revendiqué. Les cadrages resserrés et dramatiques qu’il pratique, par exemple, pour un « Couronnement d’épines », le format imposant, la dynamique, la mise en situation urgente et inéluctable, projettent impérieusement le spectateur contemporain comme dans la toile cinématographique d’un film arrêté au moment de suspens paroxystique. Aussi bien, c’est l’application des trois unités du théâtre classique, resserrant l’intrigue autour du foyer critique, que l’on retrouve ici en peinture.

Valentin de Boulogne, La Cene, Palazzo Barberini, Rome © Ministero dei beni e delle Attività e del Turismo.

Un œil toujours neuf

Valentin, par ses mises en scène et ses savants contrastes, tant de lumière que de temporalités, de niveaux et d’expression, stimule le regard avec une puissance qui semble apte à le renouveler en permanence. Impossible de s’habituer, ici, de s’endormir, de ne plus s’étonner, de céder à l’horizon terne. Le saint Jean de sa « Cène », adolescent blotti contre le cœur du Christ, livre une vision tellement inouïe et bouleversante, qu’il semble que c’est la première fois qu’on assiste au repas le plus célèbre de l’Histoire. L’ange qui accompagne son portrait de « Saint Matthieu » a le visage d’une enfant croisée à l’instant dans la rue, plutôt qu’un symbole, c’est une incompréhensible évidence. Toujours, au type, est préférée la présence réelle. L’Incarnation, au sens mystique du terme, contre l’idéalisme. Et cela a lieu même au-delà des sujets bibliques, dans les allégories, comme celles des « Quatre âges de l’homme » ou la gigantesque toile d’ « Allégorie de l’Italie » commandée par le cardinal Barberini. Celui-ci est le neveu du pape Urbain VIII, et ce très puissant protecteur, six ans avant la mort du peintre, va organiser son triomphe. Une commande du « Martyre des saint Procès et Martinien » pour la basilique Saint-Pierre de Rome, en sera la consécration, et cette grande toile sera mise en parallèle avec « Le Martyre de saint Érasme » de Nicolas Poussin, franchissant les mêmes vénérables portes : alors les deux Français éblouissent la capitale des arts de leur siècle.

Valentin de Boulogne, Concert au bas-relief, Musée du Louvre © RMN-GP / Musée du Louvre / Adrien Didierjean.

Troublante mélancolie

C’est en 1632 et au faîte de sa gloire que Valentin meurt, après une nuit d’orgie et s’être jeté dans une fontaine d’eau glacée. Est-ce pour obtenir des indices sur cette fin précoce que la dernière salle de l’exposition du Louvre est consacrée à la présence accrue et troublante de la mélancolie dans l’œuvre du Français à partir des années 1620 ? Doit-on deviner dans cette fin une espèce de suicide inconscient mais dont on pourrait remarquer les symptomatiques prémices au sein des dernières toiles ? Ce serait peut-être une manière outrancière de vouloir accorder les tableaux et le destin du peintre au même diapason tragique. Mais pourquoi pas, au fond ? D’autant que cette mélancolie peut se montrer en effet abyssale, comme en témoigne « Le Concert au bas-relief » où, parmi les habituels soldats ivres et musiciennes entraînant la compagnie, un enfant, au centre, fixe le spectateur avec une lassitude et une détresse désarmantes. D’une autre manière, dans cette mélancolie finale, Valentin aura exercé son génie du contraste, sa faculté de création de vertiges, des vertiges qui continuent d’aspirer sans résistance possible le spectateur d’aujourd’hui.

Valentin de Boulogne : Réinventer Caravage
du 22 février au 22 mai 2017, Musée du Louvre.
En savoir plus : www.louvre.fr/

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