La révolution du Bauhaus : l’avant-gardisme par le retour aux sources

Le 1 février 2017 par Christophe Blanc

“Architectes, sculpteurs, peintres, tous nous devons retourner à l’artisanat”, écrit l’architecte Walter Gropius dans son manifeste du Bauhaus. Une ambition dont la récente exposition du Musée des arts décoratifs explore les sources, mais aussi la postérité. Au point de nous convaincre que “l’esprit du Bauhaus” ne peut être circonscrit à une époque, tant il exprime des vérités éternelles.

Le Bauhaus naît officiellement en 1919, au moment où, après été meurtrie pas la première guerre véritablement industrielle, l’Europe voit émerger un courant artistique affirmant solennellement sa volonté de perpétuer les qualités de l’ancien monde pour survivre au désastre engendré le triomphe d’une technique déshumanisée. Toutefois, comme toute naissance, celle-ci a été précédée d’une gestation dont l’exposition du Musée des arts décoratifs se fait un bel écho.

Le Bauhaus
avant le Bauhaus

En effet, comme tous les mouvements majeurs, le Bauhaus n’est pas né du néant. Il puise ses sources dans une effervescence artistique et intellectuelle qui, après avoir été provisoirement interrompue par la Première guerre mondiale, a rejailli avec plus de force au sein du pays vaincu qu’est alors l’Allemagne. En créant le Staatliches Bauhaus à Weimar, Walter Gropius (ci-dessus) “poursuit les ambitions de Henry Van de Velde prônant l’alliance de l’industrie, de la modernité et de l’esthétique propre à la Deutscher Werkbund, (association d’architectes et d’industriels, dont il était membre aux côtés de Peter Behrens).”

Et la filiation ne s’arrête pas là ! Car les concepts défendus par l’architecte anversois étaient eux-mêmes directement issus des idées forgées par William Morris et les Arts and Crafts britanniques “jugeant caduque la distinction entre les beaux-arts et la production artisanale”. Gropius reprend donc ces idées en les radicalisant pour en faire, selon son manifeste, le cœur de la pédagogie “parce qu’il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan”. Une généalogie bien illustrée par l’exposition lorsqu’elle met en regard les objets emblématiques de William Morris, Henry Van de Velde (ci-contre), Peter Behrens, et des artistes des Wiener Werkstätte tels que Koloman Moser ou Josef Hoffmann, avec les œuvres produites par le Bauhaus.

La révolution comme retour aux sources

Nul doute que les membres du Bauhaus ne se seraient pas offusqués d’être ainsi inscrits dans une longue histoire tant leur pratique rejette délibérément la figure individualiste et romantique de l’artiste solitaire puisant dans son seul for intérieur les sources de son génie. En témoignent les principes d’organisation de l’école du Bauhaus directement inspirés “de modèles empruntés au Moyen Âge : la hiérarchie maîtres-compagnons-apprentis comme système de transmission, l’artisanat comme fondement de l’enseignement, ainsi que la collaboration de tous les arts en vue d’un projet commun”. Dans sa radicalité, cette quête conduira même certains artistes tels Johannes Itten et Wassily Kandinsky à puiser une part de leur inspiration dans la pensée taoïste, les philosophies et spiritualités orientales apparaissant alors comme un fructueux contrepoint au froid cartésianisme occidental. La révolution du Bauhaus n’est pas tant un chambardement qu’un retour aux sources, au sens presque cosmique du terme.

Dans l’esprit de leurs contradicteurs, une telle façon de faire aurait pu favoriser la simple perpétuation ou l’académisme. Or, il n’en est rien. En promouvant la transversalité des techniques et des modes d’expression, le Bauhaus va au contraire permettre une incroyable effervescence créative, favorisée par une multitude d’expérimentations plus débridées les unes que les autres, confirmant ainsi que des principes anciens – ou plutôt éternels – peuvent donner lieu à des expressions extrêmement innovantes qui deviendront fondatrices d’une nouvelle avant-garde, plus polymorphe que toute autre. L’exposition évoque ainsi “l’atelier théâtre (ci-dessus) animé par Schlemmer, lieu vers lequel convergent toutes les expérimentations. Il est à l’origine de très nombreuses fêtes où tous participent à la réalisation des décors, costumes, cartons d’invitation…”

La postérité d’une avant-garde

En abolissant les frontières entre art et artisanat, artisanat et industrie, le Bauhaus libère littéralement les créateurs de toutes les disciplines. Invités, voire contraints à créer ensemble, ils explorent conjointement de nouveaux territoires qui seraient sinon restés autant de terres inconnues : leurs recherches “vont autant vers l’expressionnisme, le folklore et l’art populaire, les arts primitifs, Dada et le photomontage, De Stijl et le constructivisme, que le fonctionnalisme. Le Bauhaus n’est pas une école fermée sur elle-même et reste ouverte à toutes les tendances avant-gardistes de l’époque”.

Le mouvement s’éteint officiellement en 1933, lorsque Ludwig Mies Van der Rohe, dernier directeur de l’école, doit se résoudre à la fermer en 1933, alors que la victoire électorale du national-socialisme annonce l’imminence d’un second suicide de l’Europe… Mais, le Bauhaus étant un “esprit”, il ne saurait bien sûr être entièrement dépendant des structures qui l’ont vu naître. Porté par les artistes qui ont fui l’Allemagne, il a bien sûr infusé la création d’après-guerre et peut-être même au-delà. Pour en faire la démonstration, le musée des arts décoratifs a eu la bonne idée de proposer à l’artiste Mathieu Mercier de porter son regard sur les créations de plasticiens, de designers, de graphistes ou créateurs de mode, tous nés après 1960 mais œuvrant sans distinction entre art et art appliqué. Sa sélection qui tend à démontrer que le Bauhaus inspire toujours la création contemporaine ou plutôt post-contemporaine. Une proposition séduisante mais qui mérite assurément débat !

L’esprit du Bauhaus
Jusqu’au 26 février 2017
Musée des Arts décoratifs
www.lesartsdecoratifs.fr

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