Exposition “Rêve” au musée Cantini : 
un parcours initiatique et onirique

Le 30 septembre 2016 par Christophe Blanc
MAN RAY (Emmanuel Radnitzky, dit). A l’heure de l’observatoire, 1970. Lithographie sur papier, 68 x 104 cm. Collection Clo et Marcel Fleiss, Paris.© Galerie 1900-2000, Paris. © MAN RAY Trust / Adagp, Paris 2016.

MAN RAY (Emmanuel Radnitzky, dit). A l’heure de l’observatoire, 1970. Lithographie sur papier, 68 x 104 cm. Collection Clo et Marcel Fleiss, Paris.© Galerie 1900-2000, Paris. © MAN RAY Trust / Adagp, Paris 2016.

Depuis la nuit des temps, les hommes ont été fascinés, intrigués ou effrayés par le phénomène mystérieux du rêve, tentant de pénétrer ses secrets, de découvrir son sens caché ou sa fonction. Bien sûr les artistes n’y font pas exception. A travers un parcours retraçant les différentes expressions de l’onirisme dans la peinture, une exposition du musée Cantini de Marseille nous invite ainsi passer de l’autre côté du miroir pour explorer désirs, fantasmes, hallucinations et frayeurs qui peuplent nos nuits… et parfois même nos jours !

En franchissant, en guise d’introduction, la Plante à sommeil de Christophe Berdaguer et Marie Péjus, pour tomber nez-à-nez avec l’injonction “Rêvez !”, réalisée au néon par Claude Lévêque, le visiteur est prévenu : c’est à un parcours initiatique qu’il est convié. Au fil des sept salles de l’exposition, il s’agit en effet de quitter le monde ordinaire pour cheminer dans celui des songes. Première étape : le sommeil, d’abord représenté par des figures féminines.

Victor Brauner, Le ver luisant, 1933, huile sur toile, 50 x 61 cm, Paris, Centre Pompidou - Musée national d’art moderne / Centre de la création industrielle. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMNGrand Palais / Jean-François Tomasian. © Adagp, Paris 2016.

Victor Brauner, Le ver luisant, 1933, huile sur toile, 50 x 61 cm, Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne / Centre de la création industrielle. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMNGrand Palais / Jean-François Tomasian. © Adagp, Paris 2016.

Belles endormies et paysages nocturnes

En effet, en peinture, le sommeil prend fréquemment la forme d’une “jeune femme livrant son corps à la contemplation, ‘belle endormie’ lascive, vulnérable au regard du peintre. À l’écoute de nos ‘voix intérieures’, les artistes symbolistes se fascinent pour cette étrange suspension du temps peuplée de nymphes somnolentes aux yeux clos, de profils méditatifs empreints d’une spiritualité mystique, à rebours de la réalité objective”.

D’autres thèmes se prêtent toutefois à restituer, de façon plus subtile, l’atmosphère des rêves, comme les “nocturnes” présentées dans la seconde salle. Ces paysages de nuit permettent d’exprimer une poésie qui survivra à leur inspiration romantique initiale. Ainsi, “les paysages nocturnes de William Degouve de Nuncques et les lumineux brouillards de Léon Spilliaert annoncent le réalisme magique de Paul Delvaux”. Lieu de tous les possibles imaginaires, la forêt devient frontière du rêve : l’enchevêtrement des frondaisons des arbres révèle une sève intérieure, reflet du fonctionnement métaphysique de notre âme, abîme peuplé de créatures étranges.

Alfred KUBIN, Das Grausen (L’Horreur), 1903, gravure, 44,3 x 35,55 cm. Lentos Kunstmuseum Linz (Autriche). © LENTOS Kunstmuseum Linz / Photo : Reinhard Haider. © Eberhard Spangenberg / Adagp, Paris 2016.

Alfred KUBIN, Das Grausen (L’Horreur), 1903, gravure, 44,3 x 35,55 cm. Lentos Kunstmuseum Linz (Autriche). © LENTOS Kunstmuseum Linz / Photo : Reinhard Haider. © Eberhard Spangenberg / Adagp, Paris 2016.

Esotérisme, introspection et transgression

Au début du XXe siècle, la naissance de la psychanalyse conduit à un profond regain d’intérêt pour l’onirique et pour l’introspection. Victor Brauner révèle des phénomènes ésotériques prémonitoires, Yves Tanguy s’évade dans les étendues désertes de la pensée, Salvador Dalí, inspiré par les plages catalanes, peint des paysages paranoïaques habités d’animaux mythiques, tandis que Man Ray rêve des lèvres de sa muse, étrange astre sensuel flottant au-dessus de l’Observatoire de Paris”.

Conformément à la doxa freudienne, le rêve est aussi le lieu où, libéré des interdits sociaux, le sujet peut laisser libre cours à ses délires et ses fantasmes. L’art est ainsi envisagé comme une sorte de double du rêve, une nouvelle expression de l’inconscient, permettant à l’artiste de donner vie à ses désirs inassouvis. L’heure est alors à la pratique, chère aux surréalistes, du “rêve éveillé” ou à l’exploration renouvelée des “paradis artificiels”. L’onirique devient un vecteur de transgression, voire de subversion délibérée des conventions. “L’art est dangereux. Ou s’il est chaste, ce n’est pas de l’art”, résumait Pablo Picasso.

Besoin humain de rêve

De l’amour à la mort, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi dans le cauchemar, territoire dans lequel Eros et Thanatos s’affrontent – et se confondent – dans un monstrueux corps-à-corps. Les artistes y trouvent un terreau d’inspiration pour exprimer les tourments de l’âme. Les œuvres des peintres romantiques et symbolistes sont hantées de créatures monstrueuses et infernales, qui s’échappent de notre conscience. Du Sommeil de la raison de Goya aux visions infernales de Marcel Berronneau ou d’Alfred Kubin, ces monstres effrayants, incarnent avec abjection les drames intimes et les tragédies collectives.

Pas question d’abandonner le visiteur dans un tel abîme ! L’exposition se conclut donc par une sorte de “salle de réveil” conçue pour l’aider à remonter en douceur et par palier des profondeurs oniriques où il avait été emmené. Avec toutefois, pour bagage, un nouvelle certitude, déjà exprimée par Victor Hugo dans Le Promontoire des rêves : “Songez, poètes ; songez, artistes ; songez, philosophes ; penseurs, soyez rêveurs. L’Homme a besoin du rêve.”

Le Rêve
Musée Cantini (Marseille)
Jusqu’au 22 janvier 2017
www.marseille.fr/node/613

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