Hergé, maître du neuvième art, célébré au Grand Palais

Le 30 septembre 2016 par Christophe Blanc

visuel-herge-0ea218-01x“La bande dessinée en l’an 2000 ? Je pense, j’espère, qu’elle aura – enfin ! – acquis droit de cité… qu’elle sera devenue un moyen d’expression à part entière, comme la littérature ou le cinéma…”, déclarait Hergé en 1969. Un demi siècle plus tard, son vœu a été exaucé. La bande dessinée est désormais unanimement considérée comme le “9e art” tandis que son œuvre fait l’objet, jusqu’au 15 janvier 2017, d’une exposition au Grand Palais.

Sur la façade du Grand Palais, les visages de Tintin et d’Hergé se font face soulignant ainsi combien, dans notre imaginaire collectif, le créateur et son personnage fétiche ont fini par se confondre. Or l’objectif de l’exposition est précisément de libérer Georges Rémi, alias Hergé, de cette fusion mimétique pour souligner combien il fut un authentique artiste. “Ce n’est pas une exposition ‘Tintin’ que nous proposons mais une exposition ‘Hergé’. C’est l’art d’Hergé qui est ici en jeu – et, partant, les relations d’Hergé à l’art. C’est la ‘fabrique’ de l’art d’Hergé que nous voulons montrer.”

“Un travail d’horloger bénédictin”

Dans une lettre écrite en 1948 à son ami Marcel Dehaye, Georges Remi écrivait : “On ne pense qu’à son œuvre, on ne vit que par son œuvre : tout le reste est du temps perdu, du temps volé à son œuvre.” L’homme Georges Rémi ne se confond donc pas avec Tintin mais bien avec le créateur Hergé. C’est bien un artiste entièrement absorbé par l’œuvre à laquelle il s’est voué tout entier au point de donner à son engagement une dimension sacerdotale, déclarant notamment à son biographe Numa Sadoul : “Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est long et difficile : c’est un véritable travail manuel ! […] Du travail d’horloger, je vous assure. D’horloger ou de bénédictin. Ou d’horloger bénédictin…”

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© Hergé/Moulinsart 2016

L’exposition rend justice à cet immense travail et à la profondeur de son inspiration, fouillant les multiples sources de celle-ci. Car l’art d’Hergé emprunte autant à la littérature qu’au cinéma, au reportage qu’à la publicité et bien sûr à la peinture. Véritable “romancier de l’image”, Hergé a élaboré au fil de ses albums une “comédie humaine” à la Balzac. Ses personnages sont individualisés par des mots, des expressions et les attitudes qui forgent leur identité. Comme le souligne Philippe Comar, enseignant à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, “l’important pour Hergé, comme pour Balzac, est de mettre en scène des ‘types’”.

Autre influence majeure explorée par l’exposition : le cinéma et singulièrement le cinéma muet. “Nourri au biberon du cinéma muet, du cinéma en noir et blanc, Hergé développe assez vite un savoir-faire non négligeable dans l’art du découpage et de la mise en scène”. Pour preuve, dans les années 20, les aventures de Totor – l’ancêtre boy-scout de Tintin – étaient déjà précédées de la mention “United Rover présente un extra super film”, annonçant en quelque sorte un “cinéma de papier” !

Hergé artiste contemporain ?

Mais c’est bien sûr le lien étroit entretenu par l’inventeur de la “ligne claire” avec la peinture et les arts graphiques qui retient le plus l’attention. Certes, comme l’affirme Jérôme Neutres, co-commissaire de l’exposition, “Hergé est plus un graphiste qu’un peintre” mais, comme le souligne l’artiste contemporain Jean-Pierre Raynaud, à partir d’un certain niveau de talent, “les catégories n’ont plus de sens, seule la hauteur du concept compte”. C’est ce que devait penser Hergé lui-même tant il fit preuve, dans son insatiable intérêt pour la peinture, d’une curiosité débridée et d’un joyeux éclectisme.

Andy Warhol, Portrait d'Hergé © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2016 - © Jean–Pol Stercq / ADAGP, Paris 2016.

Andy Warhol, Portrait d’Hergé © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris 2016 – © Jean–Pol Stercq / ADAGP, Paris 2016.

Outre sa connaissance des grands maîtres de la peinture, Hergé a ainsi manifesté un goût prononcé pour les courants d’avant-garde et pour l’art contemporain, s’intéressant aussi bien à Joan Miró qu’à l’artiste minimaliste américain Franck Stella, sans oublier l’art conceptuel de Lucio Fontana et, de façon moins surprenante, les représentants du Pop Art, tel Andy Warhol qui réalisera d’ailleurs plusieurs portraits de lui avant de déclarer : “Hergé a eu sur mon œuvre la même influence que Walt Disney. Pour moi, Hergé est un grand dessinateur.”

Faut-il pour autant considérer Hergé comme un artiste contemporain ? Lui-même ne l’aurait probablement pas admis. Après s’être brièvement essayé  à la peinture abstraite, insatisfait de son travail, il détruisit la majeure partie de ses toiles, remisant les autres au grenier. Mais la meilleure réponse est apportée par Philippe Comar, lorsqu’il souligne que “la bande dessinée n’est pas un art mineur quand elle est élevée à la hauteur où l’a portée Hergé”, si bien qu’elle “n’a pas besoin de caution…” Autrement dit : Hergé est un grand artiste dont l’œuvre a une valeur intrinsèque. Une réalité impossible à ignorer à l’issue de l’exposition du Grand Palais.

Hergé

Grand Palais
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Jusqu’au 15 janvier 2017

www.grandpalais.fr

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