Picasso-Giacometti : dialogue entre deux monstres sacrés

Le 21 septembre 2016 par Christophe Blanc

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Du 4 octobre 2016 au 5 février 2017, le Musée Picasso présente la toute première exposition consacrée à l’œuvre de Pablo Picasso (1881-1973) et Alberto Giacometti (1901-1966). Grâce à un important travail de recherche, elle révèle, au-delà des correspondances entre les œuvres, les relations méconnues qu’ont noués les deux artistes sur fond de mutations de l’art entre naturalisme, cubisme et surréalisme, sans oublier les querelles sur le retour au réalisme.

Alberto Giacometti, Autoportrait, 1921, huile sur toile, Kunsthaus Zürich, Alberto Giacometti Stiftung. Inv. GS 62.

Alberto Giacometti, Autoportrait, 1921, huile sur toile, Kunsthaus Zürich, Alberto Giacometti Stiftung. Inv. GS 62.

Le 14 décembre 1931, assis à la terrasse de La Coupole à Paris, Alberto Giacometti écrit à ses parents : “Demain, après le déjeuner, je vais chez Picasso avec Miró et je me réjouis de le connaître et de voir ce qu’il fait’.” Il ignore encore que cette rencontre va déboucher sur une relation artistique et amicale qui durera jusqu’au début des années 50 mais aurait pu ne jamais se produire.

Une relation artistique et amicale

Comme le souligne Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti et commissaire de l’exposition, “rien ne les prédisposait pourtant à un rapprochement, ni à une relation entre pairs. Giacometti a vingt ans de moins que Picasso, et lorsqu’il arrive à Paris en 1922, l’Espagnol est le plus célèbre des artistes d’avant-garde. Le jeune Suisse a 21 ans et il entre à l’académie de la Grande Chaumière, dans l’atelier d’Antoine Bourdelle. Son premier réseau d’amitiés, l’influence de son père, comme l’enseignement qu’il reçoit, le tiennent tout d’abord en retrait des mouvements modernistes.”

Mais c’était compter sans le cheminement artistique de Giacometti. “À une génération de distance, le sculpteur va refaire pas à pas le parcours de l’inventeur du cubisme, celui d’un artiste précoce qui connaitra par étapes la modernisation et la radicalisation de son vocabulaire esthétique. A la maitrise de la représentation académique et naturaliste succède l’adoption du nouveau modèle structurel introduit par le cubisme, présidant aux assemblages des ‘compositions’ et au passage au plan des ‘figures-plaques’, puis la formation d’un vocabulaire de formes et de références plus idiosyncratiques”, écrit encore Catherine Grenier. Or, c’est à ce stade de développement de l’œuvre de Giacometti que la rencontre s’est produite permettant à chacun de mesurer leurs convergences et leurs divergences.

Similitudes formelles et thématiques

Dotés de tempéraments différents, mais caractérisés tous deux par une grande liberté d’esprit et d’invention, Picasso et Giacometti partagent un intérêt parallèle pour le déplacement des limites de la représentation si bien que, comme l’exposition le révèle, de nombreuses similitudes formelles et thématiques rapprochent leurs œuvres. La salle consacrée aux “influences lointaines” souligne ainsi combien Picasso et Giacometti sont des observateurs attentifs des arts non occidentaux. “Les deux artistes sont fascinés non par des œuvres en particulier, mais par les éléments qui les composent, qu’ils isolent, assimilent et retravaillent pour donner forme à des œuvres syncrétiques”, précise  Serena Bucalo-Mussely, commissaire associée de l’exposition. Ainsi la célèbre Femme cuillère réalisée en 1927 par Giacometti, fait écho aux cuillères anthropomorphes d’Afrique et présente le même caractère totémique que certaines œuvres de Picasso.

eros-et-thanatos

A gauche :Pablo Picasso (1881-1973), Grand Nu au fauteuil rouge, Paris, 5 mai 1929, Huile sur toile, 195 x 129 cm, Musée national Picasso-Paris. Dation Pablo Picasso, 1979. © Succession Picasso 2016. A droite : Alberto Giacometti (1901-1966) Femme égorgée, 1933. Bronze, 21,5 x 82,2 x 55 cm Centre Pompidou, Paris. Musée national d’Art moderne/ Centre de création industrielle. © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris, 2016

Autre convergence saisissante : la commune fascination pour le vif et le mort désormais indissociables. Dans les représentations de l’amour, où se décline toute la palette de l’informe, les démembrements du corps humain sont autant d’images d’Éros que de Thanatos. Les pulsions de vie des désirs sexuels côtoient les instincts de mort. Dans la grande toile de Picasso de 1931, Figures au bord de la mer, les corps monstrueux s’entre-dévorent dans un ébat évoquant la violence de la sculpture surréaliste de 1933 de Giacometti, Femme égorgée, gisant sur le sol à la manière d’un insecte disloqué mais tout en dards, piques et mâchoires menaçantes.

Un fécond étonnement mutuel

Ces représentations torturées et horrifiques rapprochent les deux artistes. Peut-être figurent-elles aussi la complexité et les tensions fécondes de leur relation ? Pierre Daix, biographe de Picasso, rapporte que ce dernier reconnaissait chez son cadet “la même brutalité sexuelle, la même violence plastique”. De son côté, en 1957, Giacometti, interrogé par Igor Stravinski sur son amitié avec Picasso, livrera ce seul commentaire ambivalent : “Il m’étonne, il m’étonne comme monstre”. Une chose est sûre : “Picasso et Giacometti sont deux êtres toujours énigmatiques, et c’est ce qui rend leur rapprochement si fécond pour le visiteur de cette exposition. Deux artistes hors du commun et profondément différents, qui s’attirèrent et ’s’étonnèrent’ l’un l’autre comme des ‘monstres’, jusqu’à nouer une amitié impossible.”

Picasso-Giacometti
Musée Picasso
Du 4 octobre 2016 au 5 février 2017.
www.museepicassoparis.fr

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