Roger Tallon, un designer aux frontières de l’art

Le 21 septembre 2016 par Christophe Blanc
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“Roger Tallon, le design en mouvement”, Musée des arts décoratifs de Paris Jusqu’au 8 janvier 2017.

Le musée des Arts décoratifs de Paris consacre, jusqu’au 8 janvier 2017, une rétrospective à Roger Tallon, designer prolifique ayant notamment dessiné le TGV Duplex, le funiculaire de Montmartre, le téléviseur portatif Téléavia P111, ou encore la maquette de la revue Artpress… Né en 1929 et disparu en 2011, il est, à raison, considéré comme le “père du design français”. Mais, comme le prouve l’exposition, son inspiration et sa curiosité débridées en font un authentique artiste de notre quotidien.

Lorsque Roger Tallon commence sa carrière, la France des années 50, tout entière tendue par l’effort de reconstruction, ne parle pas encore de “design” et encore moins dans le monde de l’industrie. C’est à la faveur d’un recrutement par Caterpillar, Dupont de Nemours puis General Motors et sa filiale Frigidaire que Tallon découvre la conception américaine du design, envisagé comme activité globale et partie intégrante de l’entreprise.

Le design au cœur
d’une société en mutation

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Téléviseur portatif « P 111 », Téléavia, 1963 Archives Roger Tallon © ADAGP, Paris / photo : Les Arts Décoratifs, Paris.

C’est cette vision du design, non réduite à de la simple décoration, que Roger Tallon va promouvoir en France avec l’intuition que cette discipline a vocation à devenir centrale dans une société dont les modes de vie évoluent à toute allure. Chance insigne pour ce créateur foisonnant, la France entre alors dans les Trente Glorieuses. Le pays tout entier, bâtit, construit, invente et bien sûr… consomme dans un optimisme débridé. Désormais collaborateur de l’agence Technès, fondée par Jacques Viénot, Roger Tallon aborde avec gourmandise tous les domaines : machines-outils, électroménager, appareils photo et caméras, machines à écrire, poste de télévision, matériel de bureau. Comme le précisent les concepteurs de l’exposition, “son héritage a tellement façonné notre quotidien que l’on a fini par oublier que son nom est notamment attaché à celui du Corail, du TGV Duplex, du funiculaire de Montmartre et de la maquette de la revue

Exposition des composants de l’escalier Module M400 édité par la galerie Lacloche, 1966.©Les Arts Décoratifs, Paris / A.D.A.G.P. 2016.

Exposition des composants de l’escalier Module M400 édité par la galerie Lacloche, 1966.©Les Arts Décoratifs, Paris / A.D.A.G.P. 2016.

Art Press”.

Promoteur d’un “design global“

Cette boulimie créatrice n’empêche pas la cohérence et l’exigence. “Pour Tallon, le design devait être global et s’appliquer à tous les aspects d’un projet, en englobant notamment l’ergonomie, les couleurs, l’emballage ou la signalétique.” Ainsi, lorsqu’il crée, en 1973, sa propre agence, Design Programmes SA, “le produit devient l’une des composantes d’une problématique générale”. Avant d’autres, Tallon a en effet compris que les objets sont porteurs de valeurs et que le design comporte nécessairement une dimension culturelle. D’où sa capacité à concevoir une multitude d’objets iconiques comme le mobilier de la série M400, l’escalier hélicoïdal Module M400, pour la galerie Lacloche, ou encore la chaise Wimpy et la chaise pliante TS, pour Sentou.

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Chaise « Wimpy », 1960 © Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016 / Jean Tholance.

Pour nourrir sa réflexion, Tallon explore les nouveaux territoires de l’art, notamment aux côtés des nouveaux réalistes. Comme le rappelle François Jollant-Kneebone, “la mort soudaine d’Yves Klein en 1962 interrompt leurs recherches et rapproche durablement Tallon et César. À Tallon la découverte de nouveaux matériaux, de nouveaux procédés, à César leur mise en œuvre. Tallon voit dans l’art un complément indispensable et une frontière flexible entre sa pratique du design et la dimension de recherche qu’il développe dans toutes les directions.”

Jusqu’aux frontières de l’art

Quelques exemples l’illustrent particulièrement. En 1966, César reçoit la commande d’une crèche pour l’aéroport d’Orly qu’il réalise avec Roger Tallon. Ensemble, ils réalisent alors les célèbres Sièges Portraits, à l’effigie des célébrités de l’époque : Mireille Mathieu, Brigitte Bardot, le général De Gaulle, Dali, Picasso, le chanteur Antoine, Léon Zitrone, sans oublier César et Roger Tallon eux-mêmes ! C’est donc assis sur leurs genoux que le public peut observer l’enfant Jésus sur un téléviseur installé parmi des bottes de paille…

« Siège-portrait de César », crèche pour l’aéroport d’Orly, 1967, Archives Roger Tallon © ADAGP, Paris / photo : Les Arts Décoratifs, Paris.

« Siège-portrait de César », crèche pour l’aéroport d’Orly, 1967, Archives Roger Tallon © ADAGP, Paris / photo : Les Arts Décoratifs, Paris.

De même, en 1970, nommé coordinateur artistique du pavillon français de l’Exposition universelle d’Osaka, Roger Tallon crée à cette occasion les Têtes parlantes géantes. Ces moulages des visages de Françoise Hardy, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan ou encore Georges Moustaki s’animent grâce à la projection d’images animées des artistes en train de chanter. De missions terre à terre, Roger Tallon fait de véritables performances artistiques.

Lui-même réfutait pourtant avec la plus grande vigueur tout caractère artistique à son design en affirmant : “Je ne suis pas un intuitif, je suis dans la réalité la plus totale. Mon escalier, apparemment organique, n’est pas un Brancusi. Il est le résultat d’une recherche sur les tensions du caoutchouc, il est aussi concret qu’une hélice d’avion. Je ne plaque pas de l’art sur de l’utilitaire.” Il n’empêche : saisis par la beauté des objets, maquettes et créations de toutes natures proposés par l’exposition du musée des Arts décoratifs, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les frontières du design et de l’art.

Roger Tallon, le design en mouvement
Musée des arts décoratifs de Paris
Jusqu’au 8 janvier 2017.
www.lesartsdecoratifs.fr

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