Paul Delvaux : prisme onirique

Le 3 juin 2016 par Romaric Sangars

 

Paul Delvaux, Le Reve, 1935 (c) Paul Delvaux Foundation, photo Vincent Everarts, ADAGP Paris 2016

Actuellement exposées au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris, des toiles de Paul Delvaux déploient les divers aspects de l’œuvre du peintre belge : sous le signe de l’onirisme, une synthèse décalée des thèmes du XXe siècle.

Mort presque centenaire, Paul Delvaux (1897-1994) aura traversé ce XXe siècle si remarquablement foisonnant en termes de propositions esthétiques, et il aura su intégrer dans son art de nombreuses influences typiques de son temps pour les exprimer à travers une sensibilité unique, subtile et racée. Si, au début des années 20, le peintre expose avec le groupe post-impressionniste « Le Sillon », il subit à la fin des « Années Folles » l’influence des expressionnistes James Ensor, Gustave de Smet et Constant Permeke. Mais c’est ensuite le surréalisme et, essentiellement, l’œuvre mystérieuse de Giorgio de Chirico, qui vont achever d’armer esthétiquement Paul Delvaux, dont les études à l’Académie royale des Beaux-Arts avaient été écourtées par la Grande Guerre, à la suite de quoi il s’était formé en autodidacte non sans conserver des attaches avec le classicisme d’Ingres et de Poussin. Première exposition depuis la dernière grande monographie qui lui avait été consacrée au Grand Palais en 1991, et alors qu’il était toujours en vie, « Paul Delvaux. L’écho du rêve », que propose aujourd’hui le Centre Wallonie-Bruxelles – situé juste en face du Centre Pompidou -, tente de mettre à l’honneur ce géant de l’Art belge encore trop peu connu en France, grâce à un échantillon de ses œuvres aussi remarquable qu’exemplaire.

Paul Delvaux, Coiffeur pour dames, 1933, Coll privee en depot au Musee d'Ixelles (c) Paul Delvaux Foundation, photo Vincent Everarts, ADAGP Paris 2016Onirisme

Ce qui caractérise essentiellement l’art de Delvaux, c’est qu’il s’agit d’un onirisme, et ce, à tous les niveaux, sur tous les thèmes, et à chacune de ses périodes – du moins, une fois sa maturité atteinte. C’est-à-dire que le peintre ne représente jamais qu’une image intérieure et une image composée selon des règles qui échappent aux normes réelles tant en raison des sujets que de leur organisation. Même ses toiles les plus marquées par le post-expressionnisme, qui rappellent pourtant la « Nouvelle Objectivité » d’un Otto Dix et semblent viser un certain réalisme, si l’on excepte le très beau Couple, portent le plus souvent la marque de l’échappée onirique, du décalage fondamental, du virage absurde. Ainsi cette Vénus endormie qui montre, selon une mise en scène assez réaliste, une femme nue, endormie, présentée aux badauds comme une attraction dans un décor de foire. Le dormeur ou la dormeuse sont d’ailleurs des sujets récurrents du peintre qui opère par là une mise en abyme de sa propre démarche.
On trouve régulièrement aussi des nudités insolites, ainsi, par exemple, dans Coiffeur pour dames (ci-dessus), thème qui aurait pu être du plus trivial réalisme, mais qui présente des sujets nus parmi d’autres vêtus normalement, tous adoptant des attitudes communes. En plus de ce décalage permanent, voire de la lévitation de certains de ses sujets (cf. Le Rêve), de l’incongruité des situations, des attitudes, des décors, on trouve quelque chose de hiératique et d’atemporel dans ses toiles, et enfin, une dimension foncièrement hermétique encore significative du monde du rêve, un monde qui paraît toujours bouclé sur lui-même dans son étrangeté, mettant le spectateur à distance devant ce qui lui restera comme indéfectiblement énigmatique.

821L15020_7YSP3Eros, Thanatos, Modernitas

Si les sujets de Delvaux sont des plus communs, surtout à son époque, il va pourtant tous les traiter d’une manière unique à travers son prisme onirique. Ses femmes, vues dans sa vision intérieure, revêtent souvent les traits identiques d’une figure idéale. Surtout, il peint et dessine de très nombreuses scènes de saphisme pour de très rares couples, comme si – on évoque en cette matière son éducation puritaine et son histoire personnelle – la femme devait demeurer impénétrable, dans tous les sens du terme, doubler et court-circuiter son mystère dans un rêve inaccessible, aussi charnel se montrât-il, et la technique de l’aquarelle, lorsqu’elle est employée ici, renforce encore le trouble et le contraste. Dans la période où il peint de nombreux squelettes, Delvaux le fait toujours selon la logique qui préside à l’ensemble de ses toiles, si bien que la mort évoquée ne se réfère peut-être qu’à un sommeil plus profond, une énigme plus totale, et alors que les os trahissent en premier lieu une nudité plus complète, ses squelettes s’installant dans des poses quotidiennes parmi les vivants avec la même évidente désinvolture que ses nues le faisaient au milieu des vêtus. Et lorsqu’il touche à des motifs résolument modernes, a priori bien à rebours du rêve, comme les trains et leurs rouages conquérants, Delvaux les renvoie, comme dans Le Train bleu (ci-dessus) au voyage psychédélique, à l’exil, aux mêmes continents fantasques où tout échoue toujours au bout de ses pinceaux.

4.La Terrasse, 1979 copyright Fobndation Paul Delvaux St.IdesbaldL’art du contre-champ

Contrairement aux rêves de Dali, explosifs, délirants, séminaux (chauffés au soleil d’Espagne), ceux de Delvaux sont nébuleux, minéraux, immuables. Un théâtre intérieur aux rituels aussi figés qu’intraduisibles, où se mélangent les époques, comme dans La Terrasse (ci-contre), voilà ce que semblent dévoiler les visions du peintre – une énigme fondamentale, éternelle, d’une fascinante opacité. La toile monumentale au titre oxymorique Le Dialogue, montre deux femmes installées devant de nombreuses colonnes ne soutenant rien, si ce n’est l’azur, muettes et qui s’ignorent : scène frappante, vertige des profondeurs et de l’incommunicable. D’une certaine façon, par ses visions d’autant plus captivantes qu’elles nous excluent du panorama, Delvaux aura su redéfinir de manière sensible et aigüe la notion de sacré, ce qui est séparé du réel commun, apparent, familier. Il aura su réveiller l’altérité abyssale qui gît au cœur des choses, des êtres et du monde, dans une ère ayant au contraire tout profané en surface dans l’effort insensé de rendre l’univers entièrement transparent, décodable, exploitable. Toile après toile, le peintre belge aura de la sorte su multiplier les contre-champs au froid néon de la raison moderne.

Paul Delvaux. L’écho du rêve
Jusqu’au 19 septembre 2016
Centre Wallonie-Bruxelles de Paris
127-129 rue Saint Martin 75004 Paris
M°: Châtelet-les-Halles, Rambuteau
Ouvert du lundi au vendredi, de 9 h à 19 h
Les samedi et dimanche, de 11 h à 19 h.

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