Paul Klee à travers le prisme de l’ironie

Le 3 juin 2016 par Olivia Brissaud

909_xlL’exposition qui retrace actuellement le parcours de Paul Klee (1879-1940) au Centre Pompidou a choisi de mettre en exergue le caractère ironique de cet artiste qui a toujours posé un regard distant sur son propre art et celui de ses contemporains. Peintre allemand, mort en exil en 1940 en Suisse, Klee est une personnalité complexe, presque torturée, mais dont on découvre ici une certaine légèreté. Cet artiste pédagogue, poète et musicien (il a envisagé une carrière de violoniste) a commencé son apprentissage à l’atelier d’Heinrich Knirr, puis est entré à l’Académie des beaux-arts de Munich où il côtoie Kandinsky. Esprit insoumis, il se tourne rapidement vers la caricature et la satire et n’a de cesse d’ériger des principes pour mieux les transgresser en absorbant, puis détournant, les diverses influences artistiques de son époque.
tumblr_m8bnxbqzp81qevm0qo1_1280Près de 250 œuvres provenant de grands musées internationaux, du Zentrum Paul Klee de Berne et de collections privées suivent un parcours chronologique. Le Musée d’art moderne a en effet mis l’accent sur les « pièces d’exception » tel le mythique Angelus novus (ci-contre), décalque à l’huile commenté par Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire et qui fait le pendant à La Présentation du miracle, autre tableau acquis par le philosophe allemand. On peut également admirer de nombreux travaux inédits ainsi que des sculptures, dessins, gravures, peintures sous-verre…
Empreint d’une grande liberté jusqu’à la fin de sa vie, Paul Klee pourrait être qualifié de solitaire ; il incarne en tout cas un certain prototype de la modernité, artiste moqueur et arrogant, savant mais destructeur, et surtout réfracteur à tout dogme. La richesse de sa production, dont le style évolue constamment, nous permet de goûter ici un peu de la subtilité du personnage.

Caricature et satire

“Je sers la beauté en dessinant ses ennemis”, Journal de Paul Klee

Quand Paul Klee traverse l’Italie en 1901, il est frappé par la beauté des œuvres antiques et renaissantes et pose un constat profondément amer : il vit « dans une époque d’épigones » et ne peut suivre ces artistes contemporains et n’être qu’un piètre imitateur. Il détourne alors son œuvre se contentant « désormais de la belle chose auto-ironie ».
PAUL-KLEE-Verkommenes-Paar-Couple-mauvais-genre-1905-Zentrum-Paul-Klee-BerneSes œuvres de jeunesse se déclinent en divers dessins et gravures dans un style assez figuratif. La satire devient son mode d’expression moderne ; il produit des scènes grivoises comme ce Couple mauvais genre, (1905, ci-contre), des nus grotesques et des séries comme ses Inventions avec ce Phénix vieillissant croqué admirablement par l’artiste. Le Pianiste en détresse (1909) offre un bel exemple de son esprit railleur. Ce passionné se moque avec subtilité, convaincu que l’art doit se révéler comme « une faille dans le système ».
Pour Paul Klee, l’ironie est donc une arme redoutable sur laquelle il fonde son esthétique. Son style évolue cependant continuellement marqué par les oppositions, entre affirmation et négation, création et destruction, simplicité apparente de son dessin et extrême sophistication du rendu. Il travaille également beaucoup sur des supports pauvres (carton, plâtre, textile, contreplaqué).
Dès 1921, il prend un engagement au Bauhaus où il enseigne la peinture, mais également l’orfèvrerie, l’art de vitrail, la reliure…. Cette école fait en effet côtoyer architectes et designers, artisans et théoriciens, peintres et photographes. Alors que se développe le mouvement constructiviste, « la fusion de l’art et de la technique est la nouvelle devise du Bauhaus ». À cette époque, Paul Klee réfléchit beaucoup sur ses propres moyens artistiques ; choisissant une approche plus intuitive, il revendique une certaine « temporalité » de l’œuvre et cherche à trouver un équilibre face à l’engouement pour la technique. Dans les années 20, ses tableaux sont construits par carrés juxtaposés qui rappellent l’art du vitrail, platebandes multicolores ou encore des paysages vus d’en haut comme dans Chemin principal et chemins secondaires. Sur les couleurs, il réinterprète les théories de Kandinsky intégrant des formes humaines à ces tableaux décomposés.

13 paul kleeHommes-machines et inspirations lointaines.

Son contact avec l’aviation militaire pendant la Guerre de 14-18 et l’influence du dadaïsme (guidé par Francis Picabia et Raoul Hausmann) lui inspire des figures hybrides, mi-homme mi-machine. Les oiseaux prennent la forme d’avions de chasse et le motif de l’automate ou de la marionnette devient récurrent dans les œuvres de cette période. Une prise de conscience de l’industrialisation croissante complète une réelle fascination pour les machines.
Klee a également multiplié les voyages : sa période « cubiste » est marquée par son séjour à Tunis avec des toiles comme Saint-Germain près de Tunis (1914) ou le Soleil noir en rotation et la flèche (ci-dessus). Les paysages fortement colorés sont transcris dans des quadrillages, pure expression chromatique et rythmée, juxtaposition de couleurs qui lui permet de représenter l’espace sans avoir recours à la perspective. Ces aquarelles sont très agréables, gorgées de la lumière de Tunisie.
Après la découverte de sites mégalithiques en Bretagne et son voyage en Égypte, il évoque un intérêt nouveau pour les arts du passé et les civilisations lointaines ; s’inspirant des figures et signes paléolithiques, mosaïques chrétiennes ou statues égyptiennes, il se sert d’effets d’érosion et de vétusté pour donner à ses œuvres un caractère parodique. Dans son œuvre Enlacé (1932), il mêle ainsi du sable à sa peinture ; il joue également avec des tissages, évoquant des artefacts primitifs. Ce retour aux anciennes cultures l’amène à puiser dans un répertoire de signes et à interroger le medium de l’écriture ; il crée ses propres symboles qui rappellent les formes de calligraphies arabes ou chinoises.

Paul Klee Insula dulcamara 1938

Esprit de liberté et déclin en exil

Si Klee a fait sien le cubisme avec sa décomposition des volumes, il a toujours voulu se démarquer de Picasso et Delaunay qu’il découvre en 1911 à Paris et dont il critique l’absence de vitalité et l’enserrement des formes. Pourtant son rapport à Picasso restera déterminant notamment dans les tableaux de figures féminines, dans ses métamorphoses et dans son style « enfantin ». On retrouve des motifs très picassiens dans Les Sans-Espoirs (1914), scène fantastique assez inquiétante. Dans Drôle ? Gothique joyeux (1915), il emprunte cette fois-ci à Delaunay ses couleurs en déstructurant cependant totalement la composition. On découvre un artiste joueur qui n’hésitait pas à découper ses constructions et « à tordre la modernité » pour revendiquer sa liberté.
En 1937, désigné comme artiste “dégénéré” par le pouvoir nazi, il est contraint de quitter Munich et s’exile en Suisse, à Berne. Il se présente lui-même comme Rayé de la liste dans une œuvre teintée de cubisme qui reprend un masque africain. La réalité s’impose désormais dans ses créations alors que la période coïncide avec l’apparition d’une maladie terrible, la sclérodermie, qui le limite dans son travail artistique. Retiré, de plus en plus autonome, sa peinture se fait aussi plus abstraite. Il travaille désormais sur grands formats, exécutant une série de dessins aux traits incisifs qui reflètent la situation politique (avec l’avènement d’Hitler) et sa condition d’artiste exilé. Il combat son angoisse et la peur par une iconographie burlesque, enfantine et ludique, déclinant ces bonshommes aux traits noirs dans un vocabulaire pictural à la fois simple et puissant. Dans l’Insula Dulcamara (ci-dessus), une évocation « douce et amère » qui fait référence à la plante avec laquelle il se soigne, on constate ce choix de schématiser profondément son écriture graphique.
Paul Klee fut donc cet ange du bizarre, « l’Angelus novus », emblème de la mélancolie pour certains, messager d’une catastrophe historique pour d’autres. S’il eut une carrière difficile à résumer, on suit assez bien le fil de l’exposition guidée par cette persistance de l’ironie et de la dérision du personnage jusque dans ses dernières années. Néophyte ou connaisseur, on prend en tout cas plaisir devant ces œuvres pleines de fantaisie et d’humour décalé, saisissantes parfois et qui ne laissent certainement pas indifférents.

Paul Klee L’ironie à l’œuvre / MNAM – Centre Pompidou – Galerie 2
Jusqu’au 1er août 2016 / Tous les jours de 11h00 à 21h00.
Nocturne jusqu’à 23h tous les jeudis soirs.

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