Au cœur de la modernité 
et des visions oniriques du Douanier Rousseau

Le 23 mai 2016 par Olivia Brissaud

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Peintre autodidacte, Henri Rousseau commence sa carrière à plus de 40 ans, après avoir travaillé à l’Octroi de Paris (d’où son surnom de Douanier). Né en 1844, il commence en effet à peindre à la fin des années 1880 et meurt en 1910. Un parcours bref pour ce peintre profondément singulier que le musée d’Orsay met actuellement à l’honneur dans une rétrospective grandiose qui démontre le succès jamais démenti de ce maître.
Déjà visible au Palais des Doges à Venise en 2015, l’exposition reprend une méthode désormais classique qui consiste à confronter l’artiste avec ses maîtres et suiveurs ; les commissaires ont en effet choisi de montrer l’influence du Douanier sur ses contemporains, en particulier le groupe de l’avant-garde surréaliste, mais également d’exposer sa vision d’un archaïsme artistique revendiqué par le peintre lui-même. Dans des pièces assez sombres aux murs d’un vert profond, le visiteur se laisse guider parmi des portraits inquiétants, des scènes populaires et ces impressionnantes visions oniriques de lieux exotiques peuplés d’animaux sauvages ; il s’immerge peu à peu dans la nostalgie d’un éden perdu, tentant de percevoir un peu de la personnalité de ce peintre exceptionnel.

AutoportraitLe Douanier et son temps

S’il n’a jamais suivi de formations académiques, le peintre exposa de nombreuses fois aux salons des indépendants s’inscrivant dans la modernité et un courant avant-gardiste parisien. Proche des peintres Jean-Léon Gérôme et William Bouguereau, il apprend au contact des grandes œuvres classiques qu’il va admirer au Louvre et dans plusieurs grands musées. Il développe un pinceau d’une grande qualité empruntant également à l’imagerie populaire des formes volontairement stylisées. Il refuse la perspective et travaille ces tableaux par aplats de couleurs : ce parti pris graphique confère un caractère « naïf » à des tableaux pourtant tragiques comme La Guerre (1894), vision atroce d’une femme au rictus carnassier, l’épée à la main, qui survole sur un cheval blanc un champ de cadavres. On retrouve dans cette composition les traits caractéristiques de Rousseau (frontalité, superposition de plans nets, finesse du dessin et perspective décalée), qui accentuent l’impression de stupeur dégagée par cette œuvre qui inspirera profondément Picasso.

Rousseau se fait également témoin de son temps, initiant une réflexion sur le progrès et les découvertes techniques au tournant du XXe siècle. Il reproduit à partir d’illustrations de presse un langage pictural réaliste et projette l’image mentale d’un monde recomposé. Il s’intéresse aux nouveaux moyens de transport, montgolfières, aéroplanes, comme dans Les Pécheurs à la ligne (1908) et célèbre les monuments parisiens telle la Tour Eiffel, en arrière-plan de son Autoportrait (ci-dessus).
rousseau-et-braunerOn retrouve le thème de l’artiste à la fois rejeté et adulé : s’il essuie nombres de critiques et moqueries, il bénéficia rapidement d’un réel succès auprès de ses contemporains et devint une référence pour Picasso, Delaunay, Léger, Kandinsky et le Blaue Reiter (le Cavalier Bleu), ainsi que pour l’avant-garde italienne. Certains allèrent même jusqu’à le collectionner et Victor Brauner, dadaïste et surréaliste, emménagea dans son atelier après sa mort ; il lui rend hommage dans La rencontre du 2 bis rue Perrel (1946 – ci-contre) qui reprend le tableau du charmeur de serpent en introduisant une de ses propres sculptures.

Un art du portrait

L’exposition d’Orsay fait une belle part aux portraits de Rousseau : ils représentent certains de ses amis comme Apollinaire et Marie Laurencin (La Muse inspirant le Poète – 1908), ou des portraits anonymes comme Madame M et Monsieur X. Les personnages sont souvent représentés de front, disproportionnés et se détachent devant un paysage, sans profondeur. On perçoit un parallèle avec les grands portraits flamands dans cette dame rigide habillée de noir, et une référence à Vittore Carpaccio et son Portrait d’homme au bonnet rouge. Coiffé d’une chéchia rouge qui évoque la Méditerranée, Monsieur X pose pourtant devant un paysage d’usines qui fait écho à la mutation industrielle ; il est d’ailleurs repris dans Le Mécanicien de Fernand Léger. Le peintre se revendique bien d’un style archaïque présent dans l’art occidental, même s’il se dit l’inventeur du « Portrait-Paysage ». Sur des fonds à motifs floraux, les portraits d’enfants observent fixement les visiteurs dans une attitude raide et penseuse. Ces figures tel l’Enfant à la poupée, sont déconcertantes et ne reflètent rien de joyeux ou d’innocent ; la comparaison avec Maya à la poupée de Picasso est ici flagrante (voir ci-dessous).

Rousseau-Picasso

Les portraits en groupe sont, quant à eux, traités de manière très photographique : l’artiste utilisait un pantographe pour conserver les proportions et ici encore les figures raides et figées prennent la pose, alignées toutes à la même hauteur. Ces tableaux, différents des scènes de genre classiques, mettent en scène le petit peuple dans une atmosphère intense : on remarque le tableau de La Noce (1905) ou encore La Carriole du père Junier (1908).

Visions sauvages

On ne peut évoquer le Douanier Rousseau sans parler de ses jungles, paysages exotiques peuplés d’animaux sauvages qui nous transportent dans un autre monde. Ces grands tableaux sont présentés à la fin de l’exposition dans une vaste rotonde qui englobe le visiteur dans une nature fantaisiste. La nature est observée d’un œil pur et lumineux ; l’exactitude du dessin, la simplicité de la narration et la répétition successive des motifs nous donne à voir le monde imaginaire créé par un homme qui n’a jamais quitté Paris. Rousseau travaille en effet ces tableaux d’après des études faites lors de visites au Jardin des Plantes et au Museum d’Histoire naturelle, puisant également dans les récits de ses amis revenus de l’expédition au Mexique, dans des peintures de Delacroix (tel le Tigre et Lion peint en 1850) et dans les fables et contes de son enfance.
08Ces compositions très décoratives, proches du papier peint, mélangent des plantes qui surgissent de toutes parts, comme des éléments collés, des scènes de combat animal (le Cheval attaqué par un jaguar – ci-contre), des jeux de singes malicieux… L’assemblage bigarré permet d’accrocher des oranges à des acacias, de dessiner d’immenses bananiers d’un jaune vif, d’animer des fleurs de lotus mutlicolores et de réinventer ainsi un paradis perdu. La Charmeuse de serpents, tableau commandé par la mère de Robert Delaunay, met en scène une figure à la peau noire, nue au milieu de serpents languissants et volatiles colorés : ici, la végétation luxuriante paraît sombre et inquiétante. Cette puissante fantaisie se retrouve dans la jungle fabuleuse et intemporelle du Rêve, tableau emblématique prêté pour l’occasion par le MOMA et qualifié « d’Olympia moderne dans un paysage de jungle ».
Henri Rousseau fut un artiste profondément libre, refusant de se plier aux règles et créant son propre langage artistique. L’exposition montre qu’il était bien conscient de l’originalité de son art, et qu’il cultivait cette « apparente naïveté » ; on lui concède d’ailleurs cette cohérence de style parfaitement maîtrisé et aisément reconnaissable. Pour le spectateur, cette peinture d’apparence facile n’en est pas moins déconcertante… et délectable. On se prend aisément au jeu de la découverte, intrigué par ces tableaux aux mille détails et associations insolites. Un divertissement bienvenu qui nous ouvre de plus à cette modernité artistique « anticlassique » pour nous faire goûter un art du détournement d’une qualité stupéfiante.

“Douanier Rousseau. L’innocence archaïque”
Du 22 mars au 17 juillet 2016
Musée d’Orsay – 1 rue de la Légion d’Honneur – 75007 Paris
Mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 9h30 à 18h 
Jeudi de 9h30 à 21h45

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