Picasso au Mucem : les racines d’un révolutionnaire

Le 12 mai 2016 par Romaric Sangars

mucem_picasso_afficheAvec « Un génie sans piédestal », Picasso et les arts & traditions populaires, le grand musée de Marseille propose d’envisager le peintre le plus marquant du XXe siècle sous un angle à la fois inédit et propice : son rapport avec les traditions espagnoles et l’artisanat. Une manière de percevoir, derrière les tonitruantes innovations, les racines du génie, et, au-delà, tout le terreau méditerranéen qui a pu les nourrir.

« Seule la tradition est révolutionnaire », affirmait Charles Péguy, et ce paradoxe a été pour le moins occulté durant l’essentiel de l’épopée moderniste, laquelle a souvent, du moins en France, préféré mettre en relief les notions de table rase, de rupture, de nouveauté radicale, tout en entretenant un rapport polémique avec un passé qu’il s’agissait, au fond, de ringardiser par le surgissement de l’inédit. Corriger cette tendance qu’on peut, aujourd’hui, après la fin des avant-gardes, juger très légitimement dépassée, et la corriger par le biais du plus emblématique des révolutionnaires esthétiques du XXe siècle, est donc une perspective on ne peut plus judicieuse et d’actualité. Alors que la mode des expositions organisées autour de concepts, de thèmes généraux ou de connexions parfois floues, hasardeuses, voire complètement arbitraires, ne fait que croître, l’articulation et l’élargissement proposés par celle du Mucem offre (enfin) une optique pertinente. Un moyen de réfléchir, preuves à l’appui et beautés à disposition, sur le rapport entre tradition et innovation, création singulière et collective, métamorphoses et recyclage.

Pablo Picasso, Portrait de Paule de Lazerme en Catalane, Perpignan, 19 août 1954, Gouache sur papier, 63 × 46 cm, Musée des Beaux-Arts Hyacinthe Rigaud / Coll. Musée Hyacinthe Rigaud / Ville Perpignan © Pascale Marchesan / service photo ville de Perpignan © Succession Picasso 2016.

Pablo Picasso, Portrait de Paule de Lazerme en Catalane, Perpignan, 19 août 1954, Gouache sur papier, 63 × 46 cm, Musée des Beaux-Arts Hyacinthe Rigaud / Coll. Musée Hyacinthe Rigaud / Ville Perpignan © Pascale Marchesan / service photo ville de Perpignan © Succession Picasso 2016

Atmosphère hispanique

Toute la création, titanesque et protéiforme, de Picasso demeure profondément imprégnée de l’environnement populaire espagnol au sein duquel a grandi l’artiste. « Toute son œuvre est placée sous le signe du catholicisme exaspéré du sud de l’Espagne », affirme, par exemple, le grand critique et écrivain Jean Clair, montrant comment, et en dépit des engagements politiques de l’artiste, ses tableaux les plus puissants puisent dans l’iconographie chrétienne. Madone, Sainte Famille, Nativités, sont ainsi systématiquement évoquées, fût-ce de manière parodique, voire blasphématoire, au point que Jean Clair a pu voir en Picasso le dernier grand peintre religieux du XXe siècle. Le quotidien espagnol, sacré comme profane, a fourni à Picasso son vocabulaire, les bouleversements qu’il opère sur la syntaxe picturale n’altérant donc en rien celui-ci, mais déclinant sous des formes originales tout un ensemble de figures fétiches. La baratine, coiffe catalane masculine traditionnelle, comme la mantille féminine, fourniront à Picasso les matières d’un exercice de style pendant toute la période de construction du cubisme (1907-1914). La guitare, mais ce peut être une mandoline, figure dans nombre de tableaux ou sculptures célébrissimes, associée indéfectiblement à la musique dans sa pratique folklorique espagnole ou bohème. Le cirque, enfin, offrira à l’artiste de très nombreux modèles, les clowns, les arlequins, les polichinelles et les acrobates, permettant de faire jouer les corps, les dynamiques et les couleurs avec toute l’énergie dionysiaque qui fera la marque du maître.

Pablo Picasso, Le matador, Mougins, 4 octobre 1970, Huile sur toile, 145,5 × 114 cm / MP 223, 13690, Musée Picasso-Paris / Photo © RMN-Grand Palais
(Musée Picasso-Paris) / Jean-Gilles Berizzi © Succession Picasso 2016
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Pablo Picasso, Le matador, Mougins, 4 octobre 1970, Huile sur toile, 145,5 × 114 cm / MP 223, 13690, Musée Picasso-Paris / Photo © RMN-Grand Palais
(Musée Picasso-Paris) / Jean-Gilles Berizzi © Succession Picasso 2016
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Autres fétiches

Il n’est guère étonnant de trouver les jouets parmi ces fétiches, tant Picasso semble incarner à la perfection la définition baudelairienne de l’artiste, en tant qu’il serait un adulte capable de redevenir enfant à volonté, pour se jouer de tout et jouer avec tout. La fameuse sculpture de La Guenon et son petit, par exemple, où la tête de l’animal est constituée à partir de deux voiturettes d’enfant, « surexpose », en quelque sorte, cette dimension d’enfance et de jeu à l’origine de la création de l’artiste. La tauromachie et la colombe sont les deux thèmes picassiens les plus connus. Si le second est une réinterprétation politique et séculière de la colombe biblique (et qui sera d’ailleurs exploitée par Aragon pour le « Mouvement de la paix »), le premier est le rite le plus significatif de l’hispanité, et hantera toute la création de Picasso, ce grand jeu sanglant pouvant se lire comme la version tragique et sacrificielle du jeu de l’enfant-artiste, la version animale et païenne de la passion chrétienne, et proposant en guise d’acrobates et d’arlequins, des toréadors esquivant la mort.

19. Pablo_Picasso_le_peintre_et_deux_modeles_1954_c()MuCEM_Yves_Inchierman_(c)Succession_Picasso_2016

Pablo Picasso, Pichet Le peintre et deux modèles, France, Vallauris, 1954, Terre cuite, 26,5 × 23,5 × 18 cm, Mucem, Marseille / © Mucem / Yves Inchierman © Succession Picasso 2016
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Techniques détournées

Mais s’il puise dans tout le folklore qui l’a vu naître, le grand joueur, le grand détourneur qu’est Picasso, se forge également sans cesse de nouveaux outils en détournant ceux de l’artisanat le plus traditionnel. À la suite de rencontres, provoquées ou non, l’artiste s’initie à toute sorte de pratiques existantes qu’il exploite ensuite au service de son esthétique nouvelle. Marqué par le travail de Gauguin sur le bois, la statuette de Femme assise (1930) n’en évoque pas moins l’art des bergers taillant des figurines au couteau… À la fin des années 40, avec l’atelier Madoura, à Vallauris, sur la Côte d’Azur, une cité de vieille tradition potière, Picasso bouleverse l’art de la céramique, non sans reprendre pour les réinventer les pignates de son enfance. Héritée du passé arabo-andalou, l’orfèvrerie est également une forte tradition espagnole, où l’artiste-caméléon va pouvoir s’illustrer après sa rencontre avec l’orfèvre François Hugo et son initiation à la technique du « métal repoussé ». La pratique de la linogravure, toujours à Vallauris, permettra à Picasso de réaliser plusieurs séries d’affiches tant pour les saisons taurines que pour les expositions de céramique. Plus surprenant, le peintre a également créé des tapis, en partenariat avec l’atelier de Marie Cuttoli, qu’on peut rapprocher des tapis populaires marocains, dit « boucherouites ». Enfin, techniques plus spécifiquement modernes inspirées par Lionel Prejger et Carl Nesjar, la tôle découpée et le béton gravé, vont aussi être exploitées par Picasso.

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Pablo Picasso, Tête de taureau, 1942, Bronze, 42 × 41 × 15 cm , Collection particulière / Photo © Maurice Aeschimann © Succession Picasso 2016.

Objets recyclés

Si l’art de Picasso, sans cesse, rejoue des thèmes, des mythes, des matières et des techniques, il rejoue également des objets par le moyen d’assemblages aux effets alchimiques, transformant le rebut en symbole. Ainsi la célèbre Tête de taureau (1942) constituée d’une selle de bicyclette et d’un guidon. « Il ne s’agit pas pour lui de faire de bricolage, mais de traduire le pouvoir évocateur de l’objet », écrivent Bruno Gaudichon et Joséphine Matamoros, les commissaires de l’exposition. Traduire ce pouvoir, nous renvoie encore très directement à l’attitude de l’enfant face au monde, qui, très spontanément, transforme un morceau de bois en navire et une flaque en océan. Qu’il s’agisse du jeu de l’enfant, de l’objet artisanal traditionnel, des masques nègres, de la musique folklorique, Picasso ressaisit toujours l’acte créateur à son origine en exploitant toute l’épaisseur des traditions. Il jette un œil neuf sur un monde ancien, et c’est ce contraste, ce contraste que met si singulièrement en perspective l’exposition du Mucem, qui produit l’étincelle révolutionnaire dans tout le champ esthétique.

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