Virtuose de la lumière et amoureux de l’antique, Hubert Robert se dévoile au musée du Louvre.

Le 27 avril 2016 par Olivia Brissaud
Hubert Robert, Projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre, 1796, Musée du Louvre.

Hubert Robert, Projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre, 1796, Musée du Louvre.

Au sein de sa « saison XVIIIe », le Louvre créé l’événement en proposant une spectaculaire rétrospective consacrée au peintre Hubert Robert (1733-1808). Un parcours passionnant qui englobe le talent de cet artiste complet, dessinateur, peintre d’architecture et paysagiste, créateur de décor pour le roi, conservateur du Museum et qui a traversé de multiples régimes, de Louis XV à Napoléon Ier. La production de cet artiste est considérable et, pour l’occasion, plus de 140 œuvres ont été réunies témoignant de la diversité créative d’Hubert Robert : tableaux, dessins (sanguines et aquarelles d’une finesse exquise), meubles et objets décoratifs peuplent cette exposition dans laquelle il faut prendre son temps (malgré les fâcheux gardiens qui tendent à vous presser) pour saisir l’étendue du talent et la profondeur de l’artiste. Le commissaire de l’exposition, Guillaume Faroult, précise d’ailleurs que l’œuvre de ce peintre « très riche, très plaisante, très charmante » est un ensemble « qui se prête au jeu de l’interprétation » et « à l’exercice du décryptage ».
L’exposition présente d’emblée deux portraits d’Hubert Robert, tableau et buste datant des années 1780 alors qu’il est peintre officiel à la cour de Louis XVI. Le parcours chronologique se suit aisément des débuts romains aux années révolutionnaires. On découvre alors que le peintre, unanimement jugé sympathique, et reconnu de son vivant, est bien plus qu’un simple « paysagiste » : on admire la beauté et le fini des œuvres en se laissant gagner par les impressions « philosophiques » qui se dégagent avec force de ses tableaux d’une grande sensibilité.

Hubert Robert, Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles, 1798, Musée des Beaux-arts de Montréal.

Hubert Robert, Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles, 1798, Musée des Beaux-arts de Montréal.

L’influence romaine

La brillante carrière d’Hubert Robert commence à Rome où il se rend en 1750 sous la protection de comte de Stainville, ambassadeur du roi qui le fait admettre à l’Académie de France. Il restera 11 ans dans la ville éternelle, se formant au contact d’artistes comme Pannini ou Piranèse, s’inspirant des antiques, monuments et paysages romains, et développant une clientèle diversifiée d’aristocrates et d’amateurs. L’exposition bien conçue permet de faire le lien avec certains inspirateurs comme Fragonard avec lequel Hubert Robert a entretenu une vraie amitié, et dont on peut supposer qu’il a hérité son style esquissé et spontané : la petite scène de genre, La lingère datée de 1761, rappelle en effet la palette pastel et la touche de Fragonard.
Dans les grandes compositions mêlant paysage et architecture, le peintre possède cependant un point de vue très personnel. Ce sont de véritables mises en scène : dans ses vues de ponts en contre-plongée (auxquelles une section entière est consacrée), ses paysages vallonnés et ses perspectives d’architectures en cascade, tout est pensé, que ce soit le rôle du décor ou des personnages. L’artiste, en digne homme des lumières, y dévoile toute son érudition, truffant les tableaux de références et d’allusions qu’il dispose avec ironie et humour. Dans Les Découvreurs d’antiques, dont on peut admirer la peinture et une sanguine préparatoire, un personnage muni d’une torche fait découvrir d’étranges décors à un élégant touriste ; l’atmosphère aventureuse est magnifiquement rendue par le traitement de la lumière. La Découverte du Laocoon, événement majeur du début de la Renaissance, mêle des personnages en toge ou à la mode du XVIIIe. Les ruines sont en effet vivantes, animées souvent par le petit peuple romain vaquant à ses occupations quotidiennes : des enfants jouent, des femmes font la lessive (avec le linge qui sèche de manière presque sacrilège sur un fil accroché à la statue de Marc Aurèle), des chiens errent… Ils habitent ces lieux dans une indulgente douceur, les scènes de galanterie dans le style de ses contemporains côtoyant des sages vêtus de toges et des artistes appliqués à copier les antiques. Certaines toiles nous entraînent dans un voyage surréaliste, comme les Jeunes filles dansant autour d’un obélisque, où l’artiste laisse libre cours à son imagination, alliant la grande Histoire à des scènes ordinaires.

Hubert Robert, L’Escalier tournant

Hubert Robert, L’Escalier tournant au palais Farnèse à Caprarola (1764). Sanguine, Musée de Valence.

Hubert Robert travaille beaucoup les motifs architecturaux : ouvertures, arches et escaliers comme celui du palais Farnèse à Caprarola à la sanguine, remarquable par ce drap posé négligemment sur la rampe. Ses architectures picturales lui permettent d’exalter sa fantaisie comme Le Caprice architectural avec un canal, véritable réflexion philosophique sur le pouvoir : des arches en ruines envahies par la végétation surplombent de manière menaçante les barques chargées d’élégants promeneurs fascinés par le spectacle qui les entourent.

Peintre officiel et conservateur du Museum

De retour à Paris, Hubert Robert se fait une excellente réputation. Il est admis à l’Académie royale en présentant Le port de Ripetta, vision imaginaire de Rome qui situe le Panthéon au bord de l’ancien port du Tibre. Au salon de 1767, il expose plus de vingt œuvres acclamées par la critique. Il est d’ailleurs loué par Diderot à qui l’on doit l’expression « poésie des ruines ». Son aura lui vaut le titre de « garde des tableaux du roi » pour lequel il réalise des décors, des meubles, des porcelaines de Sèvres pour la laiterie de Rambouillet (dont une reconstitution permet d’apprécier l’esprit très antiquisant de l’ensemble), des dessins pour l’aménagement des jardins… L’artiste est très impliqué à Versailles dont il suit la transformation : L’Entrée du Tapis vert lors de l’abattage des arbres en 1777 met ainsi en scène le roi et sa famille dans le parc au milieu des badauds ordinaires. Dans des tonalités bleu-clair et or, le Bosquet des Bains d’Apollon illustre quant à lui certains de ses thèmes favoris : la nature, l’eau et la marche du temps alors qu’il y confronte l’antique, le Roi-Soleil et ses contemporains vêtus à la mode de 1803. Il dessine également des jardins « pittoresques » pour Meudon et Méréville, chef-d’œuvre réalisé pour le banquier Jean-Joseph de Laborde.
S’il ne voit pas les idées révolutionnaires d’un mauvais œil, il est quand même arrêté sous la Terreur et emprisonné à Sainte-Pélagie puis à Saint-Lazare. Il continue de peindre en prison des scènes de son quotidien ou des petites assiettes dont il fait le commerce. Une fois libéré, il devient, en 1795, « conservateur du Muséum national des arts », participant au grand projet du Louvre révolutionnaire auquel il sera lié jusqu’à la fin de sa vie. Dans Le projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre, on discerne sa vision d’un musée universel : au premier plan, de dos, un personnage vêtu d’une cape rouge contemple cette galerie qui rassemble les œuvres du passé alors qu’à sa droite des hommes enturbannés représentent les premiers touristes étrangers.

Hubert Robert, Vue de la Grande Galerie du Louvre en ruine, 1796, Louvre.

Hubert Robert, Vue de la Grande Galerie du Louvre en ruine, 1796, Louvre.

Du sublime au visionnaire

L’influence de Piranèse, architecte et graveur italien à qui l’on doit les planches des Prisons est très visible dans l’œuvre du français qui emprunte au courant du « sublime » ces scènes aux dimensions monumentales et d’une incroyable beauté. Cette esthétique nouvelle cherche en effet à susciter stupéfaction et horreur chez le spectateur. Sur des très grands formats, on se laisse happer par des précipices effrayants, des montagnes escarpées, des cascades vertigineuses ou par l’impressionnant incendie de Rome. Le Paysage avec cascade inspiré de Tivoli, digne des chutes d’eau sud-américaines, montre la puissance de la nature face à l’homme, impression accentuée par la petitesse des personnages. Mais ces peintures ne doivent pas uniquement porter à la mélancolie. Robert est également un visionnaire qui joue avec les transformations urbaines : à Paris, il rapporte ainsi La destruction des maisons sur le pont au Change, ou La construction de l’école de chirurgie. L’image désormais connue de La démolition de la Bastille est quant à elle érigée comme un symbole puissant.  À la fin de l’exposition, on reste marqué par la Grande galerie en ruine du Louvre, dévastée par les affres du temps, jonchée de statues abimées comme le captif de Michel-Ange ;  tandis qu’au milieu des décombres, un artiste, assis sur le vase Borghèse, copie l’Apollon du Belvédère. Face à la chute des civilisations et au patrimoine vandalisé pendant la Révolution, il reste un brin d’optimisme car la transmission de l’art continue avec les plus grands modèles.

Jugée « facile » par certains, la matière d’Hubert Robert est indéniablement délicate et excellente que ce soit dans les lignes claires des dessins ou les fins aplats de peinture. Un plaisir visuel qui nous entraîne dans les campagnes italiennes et la France du XVIIIe siècle, mais également dans des lieux hors du temps et de l’espace… Cet artiste n’a pas son pareil pour effacer les frontières entre le réel et l’imaginaire et faire côtoyer les grands et les humbles, les lavandières et les grands noms des salons de l’époque. Ainsi baignés par une douce lumière de crépuscule, on en sort empreint d’une mélancolie propre à ravir l’âme d’un romantique.

Hubert Robert (1733-1808) – Un peintre visionnaire
Musée du Louvre – Hall Napoléon. Du 9 mars au 30 mai 2016
Tous les jours de 9h à 18h, sauf le mardi / nocturne les mercredis et vendredis jusqu’à 22h.

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