“En route !”, avec les maîtres flamands et néerlandais des XVIe-XIXe siècles.

Le 23 mars 2016 par Olivia Brissaud

AfficheEnrouteNichée dans un magnifique hôtel particulier, rue de Lille à Paris, la fondation Custodia conserve une collection d’étude riche d’au moins 100 000 œuvres sur papier ; en ce début d’année, elle accueille une exposition inédite qui présente la magnifique collection de dessins constituée par le couple néerlandais John et Marine Fentener Van Vlissingen. Exposée au Rijksmuseum à Amsterdam l’été dernier, cette sélection d’une centaine de dessins de paysage datant du XVIe au XIXe siècle retrace l’évolution du paysage chez les maîtres hollandais et flamands avec des grands noms comme Rembrandt, Jacob Van Ruisdael, Saenredam ou encore Joseph August Knip. Dans une scénographie simple et épurée, ces peintres paysagistes nous emmènent à travers la campagne néerlandaise et toute l’Europe, dévoilant les ports méditerranéens et atlantiques, les forêts hollandaises, les collines romaines, les jardins français… Des thèmes mythologiques et scènes de villages aux batailles navales et paysages de sous-bois, la collection atteste en tout cas de la diversité du paysage dans l’art à l’Époque moderne alors qu’il s’émancipe en tant que genre pictural et devient un sujet en soi.

Une collection unique d’une grande qualité

Rassemblée au cours des 40 dernières années, la collection van Vlissingen est donc faite d’acquisitions récentes et le fruit d’un collectionneur passionné et conscient du marché de l’art. Fondateur d’une agence de voyages, c’est assez naturellement que John van Vlissingen s’est tourné vers les carnets et dessins de voyage, commençant par des dessins des XVIe et XVIIe siècles avant d’élargir sa collection. Même si elle regroupe quelques esquisses, la plupart de ces dessins sont coloriés, tracés au lavis ou même rehaussés à la gouache, d’un fini remarquable et d’une précision exceptionnelle ; la finesse des détails topographiques et la qualité du rendu en font des œuvres notoires. L’exposition montre donc une grande diversité d’artistes néerlandais et flamands avec de grandes pièces (six panoramas) côtoyant des feuilles de plus petites dimensions comme le dessin de Rembrandt représentant une route menant à un moulin à vent, et qui fait immanquablement l’affiche de l’exposition.

Hendrick Avercamp (1585-1634). Vaisseaux sur une mer calme. John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

Hendrick Avercamp (1585-1634). Vaisseaux sur une mer calme. John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

Raconter son voyage

Le parcours revient sur la propension des artistes néerlandais à sillonner l’Europe et le pourtour du bassin méditerranéen durant l’Époque moderne, cherchant à reproduire à travers des dessins souvent pris sur le vif les paysages traversés et la diversité des régions parcourues. Faisant écho au titre de l’exposition « En route », une petite aquarelle de Hendrick Avercamp, représentant des Vaisseaux sur une mer calme, évoque l’esprit aventureux de ce peuple. Celui qui vendait à l’époque ses dessins comme images à coller dans des albums de collection sait produire des effets remarquables avec de simples moyens ; ici un mélange d’aquarelle et de lavis. On voit également des flottes représentées en frise ou des scènes de naufrages, témoignant de l’influence incontournable de la mer sur ces artistes-voyageurs.

Aux Pays-Bas, la tradition culturelle fait une place prépondérante à la topographie et l’on constate la propension des dessinateurs à retranscrire fidèlement les paysages européens. Les paysages français de Lambert Doomer comme la Vue du quartier Vertais à Nantes témoignent ainsi d’une enquête soigneuse permettant de dévoiler une France rustique et pittoresque. Celui qui a été l’élève de Rembrandt, exécute entre 1644 et 1646 des dessins topographiques d’une grande fidélité. Ces illustrations peuplent également les guides ou journaux de voyage comme ceux de Willem Schellinks qui retransmet une magnifique Vue de la ville de La Valette sur l’île de Malte où il séjourne en 1664, dessin panoramique pour l’Atlas van der Hem 1661–1665 du nom d’un collectionneur d’Amsterdam qui a ajouté cartes et dessins à l’Atlas Major.

Willem Schellinks (1627-1678), Vue de La Valette sur l’île de Malte. John and Marine van Vlissingen Art Foundation

Willem Schellinks (1627-1678), Vue de La Valette sur l’île de Malte. John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

D’autres sont contraints au voyage par la fuite comme Lodewijk Toeput, futur Pozzoserrato qui quitte les Flandres face à l’occupation espagnole et rejoint l’Italie. Installé à Trévise, il développe une pratique du paysage panoramique jouant sur des séries de représentations en fonction des saisons. Les scènes d’hivers, typiques des Pays Bas, jalonnent de fait les différents siècles : on peut en admirer une à la gouache par Gerrit Battem, à la manière de Pieter Brueghel l’Ancien, une autre au lavis brun et gris par Jacob Cats, magnifique spectacle de pêcheurs sur la glace. Les vues de villes sont ainsi rendues vivantes par la présence de personnages en premier plan comme sur la Vue d’Utrecht d’Herman Saftleven paysage de plus d’un mètre cinquante de long réalisé sur quatre feuilles assemblées. Certains dessins sont vraiment spectaculaires comme la Vue de Cambrai en couleur d’Adam Frans van der Meulen après la prise de la ville par Louis XIV où les éléments architecturaux sont retranscrits scrupuleusement jusqu’aux impacts de balles.

Pieter Saenredam (1597-1665), Le chœur de la cathédrale d’Utrecht, vu de l’est John and Marine van Vlissingen Art Foundation

Pieter Saenredam (1597-1665), Le chœur de la cathedrale d’Utrecht, vu de l’est. John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

Le Chœur de la cathédrale d’Utrecht (1636) de Pieter Saenredam montre le travail d’un autre genre de topographe qui a participé à l’Atlas Munnicks van Cleeff. Ce chef-d’œuvre technique, dû à celui qu’on surnomme le « portraitiste » des églises hollandaises, représente un grand chœur gothique illuminé par l’apport précis des couleurs et la perspective de la composition. On ne peut qu’être interpellé par la grande justesse des mesures et le rythme des verticales.

Paysages en plein air

Plusieurs années après la Fuite en Égypte de Carrache, les paysages ne sont plus seulement des arrière-plans de scènes bibliques ou mythologiques, mais considérés comme des sujets en tant que tel. Le site et les monuments prennent le devant de la scène que ce soit dans les cascades de Tivoli par Caspar van Wittel ou la vue du Colisée à Rome de Daniel Dupré, dessinés sur le vif pour la plupart. Les détails portés aux représentations de la nature sont probants que ce soit dans le traitement des animaux ou des végétaux magnifiés par le travail de la lumière. Certains arbres sont impressionnants comme dans le Paysage de forêt avec un berger et une bergère de Paulus van Liender. Le dessin gagne de fait son autonomie en s’émancipant du carton préparatoire : Rembrandt, maître en son art et fasciné par la nature et les variations quotidiennes de la lumière, s’est ainsi appliqué à dessiner la campagne autour d’Amsterdam : le Rempart près de la St. Anthonispoort à Amsterdam, issu de la collection du Duc de Devonshire, plonge le spectateur dans le décor en quelques tracés harmonieux à la plume et à l’encre brune. Sur le même thème, Jacob van Ruisdael donne avec sa Vue du pont Hogesluis sur l’Amstel à Amsterdam un dessin particulièrement raffiné et typique du paysage hollandais qui marque par son horizon bas et sa monumentalité.

Pour les paysages étrangers, là où certains veulent retranscrire avec précision, d’autres se permettent plus de libertés et s’inspirent des images rapportées. Ils ajoutent de leur imagination à la réalité dans la tradition de Hans Bol qui ouvre d’ailleurs l’exposition avec des miniatures aux couleurs remarquables. Dans son Paysage imaginaire, l’artiste anversois Tobias Verhaecht amalgame plusieurs sites visités pendant ses différents périples ; Hendrik Meijer perpétue pour sa part cette tradition au XVIIIe siècle en jouant sur les architectures imaginaires et les effets de perspectives atmosphériques.

Josephus Augustus Knip (1777-1847), Paysage près de Galloro, avec un voyageur et une fontaine John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

Josephus Augustus Knip (1777-1847), Paysage près de Galloro, avec un voyageur et une fontaine John and Marine van Vlissingen Art Foundation.

Les dernières salles montrent des représentations plus policées avec une nature « domptée » par l’homme : Hermanus Numan propose des aquarelles très raffinées de manoirs et parcs comme ces esquisses préparatoires représentant des vues du domaine de Wijkeroog. L’artiste Knip, qui s’est installé à Rome en 1809 pour y parfaire sa formation de peintre en tant que pensionnaire de Louis Bonaparte, transmet quant à lui, dans plus de 600 études d’après nature, son amour pour l’Italie. Ses dons d’aquarelliste se dévoilent dans son Paysage près de Galloro où l’on distingue un voyageur près d’une fontaine : les quelques touches de coloris transparents animent la scène et transfèrent une légèreté « très moderne » à ce lavis.

La fondation Custodia a donc fait le choix d’exposer un magnifique ensemble dont l’unité et la pertinence ne sont plus à prouver. La visite de ces salons dans une atmosphère calme et propice à la contemplation est un vrai plaisir : on voit au rythme des salles la place que prend le paysage hollandais et flamand au fil des siècles alors que ces artistes-voyageurs inventent une nouvelle façon de le dessiner, le rapportant parfois avec une grande précision d’observation, le magnifiant ou le sublimant, mais toujours le célébrant et l’édifiant au rang d’un sujet à part entière.

“En route ! Dessins néerlandais de paysage
de la Collection John et Marine van Vlissingen”

À la fondation CUSTODIA, 121 rue de Lille / 75007 Paris
Du samedi 30 janvier 2016 au samedi 30 avril 2016
Tous les jours sauf le lundi de 12h à 18h.

 

 

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