“Une Éducation sentimentale” : une initiation aux bijoux de sentiment

Le 7 mars 2016 par Christophe Blanc

Le 4 février dernier, la Maison Chaumet a inauguré la deuxième exposition de son Musée Éphémère, intitulée « Une Éducation Sentimentale ». Dans une mise en scène dominée par le rouge passion, elle explore un des thèmes fondateurs du célèbre joaillier parisien : le bijou de sentiment. À cette occasion, de nombreuses personnalités de la mode et du spectacle se pressaient place Vendôme, mais ce sont toutefois les chefs-d’œuvre réalisés par les créateurs de Chaumet qui attiraient tous les regards…

Diademe noeuds de rubans en or, argent, diamants, topazes roses Joseph Chaumet, vers 1890

Diademe noeuds de rubans en or, argent, diamants, topazes roses Joseph Chaumet, vers 1890

Parcours initiatique et amoureux

Véritable parcours initiatique cette exposition revisite deux siècles de créations originales. Depuis toujours, Chaumet a, en effet, l’ambition de « célébrer, par ses créations, les instants magiques de la sentimentalité de son temps ». Souvent uniques, spécialement créées pour une seule personne à l’occasion d’un événement exceptionnel, elles témoignent du goût d’une époque, épousant ainsi les inflexions de l’histoire de l’art et des rites intimes ou sociaux entourant la relation amoureuse.

Corbeille de mariage de Mercedes de Bourbon, 1936.

Corbeille de mariage de Mercedes de Bourbon, 1936.

L’exposition exhume ainsi la tradition de la corbeille de mariage qui, du XVIIIe siècle aux premières décennies du XXe, comprend les cadeaux, bijoux et dentelles, offerts dans un panier par le fiancé à sa future épouse. Un rituel qui, dans les grandes familles, prend un faste tout particulier, lorsque, le jour de la cérémonie, les bijoux offerts à la mariée par les parents et amis sont présentés aux convives. « Ces précieux présents sont exposés sur une table ou dans une vitrine, parfois étiquetés du nom de leur donateur. Le diadème et les grands bijoux, devants de corsage et colliers de perles, y occupent une place de choix. »

Amours couronnés et ailés

Avant même la bague, qui demeure longtemps un objet intime, le diadème est le roi des joyaux de mariage. « Cest limpératrice Joséphine qui remet ce bijou antique au goût du jour, lors de son couronnement. Il est porté le jour du mariage, mais aussi pour toutes les occasions mondaines et officielles, bals et soirées à lopéra, offrant aux femmes un port de reine, illuminant leur visage. » Depuis 1780, Chaumet a créé plus de 2500 modèles de bijoux de tête, diadèmes formels, aigrettes aériennes et bandeaux graphiques…

Bandeau ailé, 1913.

Ces créations auront notamment les faveurs des élégantes de la Belle Époque au cours de laquelle le thème audacieux des ailes remporte un franc succès en raison de sa richesse symbolique. « Subtiles et aériennes, elles signent la puissance, le choix des femmes de caractère à qui lamour donne des ailes. Promesse d’élévation, allégorie de la victoire, laile libère et permet datteindre les sommets. Légèretés de lamour, tranquillité de la vertu et des devoirs conjugaux enseignés par Minerve et Mercure, dieux romains aux attributs ailés : ces apanages de plumes sont un oxymore amoureux. »

Couples mythiques

1910: Russian Prince Felix Yusupoff with his wife Irina, a niece of Tsar Nicholas II. Yusupoff was involved with Rasputin's murder. (Photo by Hulton Archive/Getty Images)

Le prince et la princesse Youssoupoff, fidèles clients de Chaumet avant de devoir fuir la Russie en raison de la révolution bolchevique. © Hulton Archive / Getty Images

Les nombreuses pièces historiques présentées sont l’occasion de ressusciter le souvenir de couples mythiques dont les unions vertueuses ou tumultueuses furent scellées par des créations de la maison Chaumet : la comédienne française Lili Damita et Errol Flynn, la soprano lyrique et comédienne Yvonne Printemps et Sacha Guitry, le Maharaja Yeshwant Rao Holkar Bahadur d’Indore et son épouse, férus d’art d’avant-garde et amis de Man Ray, la superbe Irina de Russie, nièce du tsar Nicolas II et Félix Youssoupoff…
Le plus célèbre des couples fidèles au joaillier parisien est toutefois celui formé par Napoléon Bonaparte et l’Impératrice Joséphine qui, dès 1805, fit de Nitot, fondateur de Chaumet, son joaillier attitré. De nombreux bijoux évoquent cette époque et le goût à la fois sûr et très novateur l’impératrice. Ainsi, alors qu’au XVIIIe siècle les camées et intailles sont réservées aux cabinets de curiosités, Joséphine en fait un accessoire de mode.

Les milles facettes du langage amoureux

Une magnifique parure de 1805 l’illustre. Cet ensemble d’intailles est une synthèse de la vie sous l’Empire Romain, dont certaines figures racontent l’amour. « Coiffée dun croissant de lune symbole de fécondité et de beauté, Diane côtoie Mercure. Messager ailé, symbole de chance, on le retrouve dans les amours des dieuxde Véronèse. La Victoire ailée couronne la déesse Abondance, qui suggère la fertilité. Un buste de satyre, créature luxurieuse du cortège dionysiaque, ainsi quune Bacchante, font référence aux plaisirs charnels et de la fête. Enfin, deux Amours sont représentés au centre de la broche. »
Les bijoux de sentiment ont en effet la particularité de recourir à un véritable langage amoureux, tissé de références explicites ou ésotériques. Ils sont porteurs de messages tantôt intimes tantôt publics mais toujours forts émouvants. Directement inspirés de la poésie, les bijoux acrostiches composent ainsi un message codé grâce aux initiales des pierres dont ils sont sertis. Napoléon Ier y recourait fréquemment, offrant de tels bracelets aux impératrices Joséphine puis Marie-Louise, mais aussi à Madame Mère et à sa sœur Elisa Bacchioci. Cette sorte d’abécédaire amoureux sera déclinée dans de nombreuses créations à toutes les époques, comme dans le superbe « Bracelet Amour », créé en 2004, alignant successivement des pierres d’améthyste, morganite, opale de feu, uvite et rhodolite…

Deux versions du “Bracelet AMOUR”, le premier réalisé vers 1890 et le second en 2004.

Aigrette ailes en platine, or, diamants, saphir Ailes vers 1915. Monture aigrette 2011.

Aigrette ailes en platine, or, diamants, saphir Ailes vers 1915. Monture aigrette 2011.

Reflets de tous les sentiments humains

Bien sûr les sentiments amoureux tiennent la première place dans ces créations. Les nombreuses pièces historiques ou contemporaines ornées de flèches, référence à cupidon, de nœuds de rubans symboles d’attachement, ou d’une chauve-souris, animal nocturne auquel Pline l’Ancien attribuait des pouvoirs érotiques et aphrodisiaques, évoquent les différents registres de la passion, de façon plus ou moins transparente… Mais les bijoux peuvent aussi exprimer l’amour filial et la tendresse maternelle, célébrer, de façon plus politique, l’union entre deux familles ou encore la belle et simple amitié, comme ces délicates clochettes, portées en pendentif qui, à l’instar des petits œufs, sont, aujourd’hui encore, l’un des présents traditionnels de la Pâques russe.
Il ne faut en effet pas s’y tromper : malgré les nombreux joyaux anciens présentés, cette exposition ne joue pas sur le registre de la nostalgie. Comme en témoignent les sublimes pièces contemporaines, notamment issues de la collection en série limitée Escapade de Chaumet créée spécialement pour l’occasion, la tradition du bijou de sentiment est bien vivante. L’amour défie les lois du temps. Les créations d’exception aussi.

Une Éducation sentimentale
Musée Éphémère – Boutique Chaumet,
12, place Vendôme, Paris 1er
6 février au 24 septembre 2016.
Ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h00

 

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