Ugo Mulas à la fondation Cartier-Bresson : De l’intimité de la création artistique aux mystères du procédé photographique

Le 4 mars 2016 par Olivia Brissaud
Ugo Mulas, L’opération photographique, Autoportrait pour Lee Friedlander (V2), 1970.

Ugo Mulas, L’opération photographique, Autoportrait pour Lee Friedlander (V2), 1970.

Ugo Mulas (1928-1973), photographe italien dont l’œuvre est encore peu connue en France, est pourtant une figure importante de la photographie d’après-guerre qui a consacré une attention particulière à « l’acte photographique ». À la fin de sa vie, il publie un livre intitulé La Photographie qui vient d’être traduit en français et publié par les éditions du Point du jour, à Cherbourg, où l’exposition a été montée avant de rejoindre Paris. La Fondation Henri Cartier-Bresson a donc pris le relais et présente une soixantaine de clichés de ce photographe en choisissant de montrer une facette bien précise de son art : l’étude du lien qui unit le créateur à son travail, l’élargissant à une réflexion sur la pratique photographique elle-même. Car si Mulas se révèle un excellent portraitiste, son travail va au-delà et questionne le rapport des artistes à leur œuvre et au monde qui les entoure. On pourra ainsi admirer plusieurs clichés d’artistes des années 60, personnalités aujourd’hui célébrissimes de Duchamp à Andy Warhol en passant par Calder ou Lichtenstein, ainsi que certaines Verifiche de l’artiste véritables « analyses de l’opération photographique ».

L’autodidacte

Originaire de la région de Brescia, Ugo Mulas s’oriente vers des études de droit et étudie le graphisme aux Beaux-Arts de Milan. Il côtoie les milieux culturels de la ville et commence par photographier ses amis au bar Jamaica, repaire de jeunes artistes et intellectuels et à s’essayer aux paysages avec des vues assez sombres et saisissantes de la banlieue milanaise. Il passe rapidement professionnel et travaille pour différents journaux et revues, réalisant des photos de mode, de publicité, d’affiches… En 1954, il couvre la Biennale Internationale de Venise et produit son premier reportage en tant que photographe officiel. Il sera fidèle à cette manifestation jusqu’en 1972, photographiant des artistes incontournables comme Giacometti souriant derrière ses mains à l’annonce du Grand Prix ou Max Ernst pris incognito dans la foule d’un vaporetto.

Ugo Mulas, Jasper Johns, Provino, New York, 1967, 60x50cm, Galleria Lia Rumma, Milano-Napoli.

Ugo Mulas, Jasper Johns, Provino, New York, 1967, 60x50cm, Galleria Lia Rumma, Milano-Napoli.

Les ateliers d’artistes

En 1964, Ugo Mulas rencontre l’un des marchands d’art les plus influents de l’époque, l’Américain Leo Castelli qui lui ouvre les portes des ateliers new-yorkais : il accède à ces artistes émergents, précurseurs du mouvement Pop, qu’il va immortaliser dans leur acte créateur en exploitant néanmoins ces reportages photos de façon critique et subjective. Cette série de portraits fera l’objet d’un livre New York, the New Art Scene publié en 1967. Chaque approche est unique avec un angle de vue choisi par Mulas qui s’applique à construire un véritable récit photographique et l’on s’amuse à suivre dans la juxtaposition des clichés cette relation intrigante où l’artiste devient le modèle.

Ugo Mulas, Marcel Duchamp, New York, 1965, Courtesy Galleria Lia Rumma.

Ugo Mulas, Marcel Duchamp, New York, 1965, Courtesy Galleria Lia Rumma.

L’acte créateur est ainsi mis en scène avec un parti pris qui fait ressortir à la fois la personnalité du sujet et les intentions de Mulas. Il joue avec les ombres dans l’atelier de Jasper Johns qu’il photographie légèrement en hauteur de manière à ce qu’on ait l’impression que l’ombre projetée sur la toile est le véritable protagoniste de l’image. Pour Barnett Newman, l’artiste est immobile face à une toile blanche, tiré à quatre épingles dans son costume noir avec cravate, la concentration extrême qui transparaît suggérant son travail minimaliste de la couleur. Ugo Mulas s’imprègne donc de la personnalité des créateurs pour rendre compte de leur singularité : « je voulais donner une idée du personnage par le résultat de son travail », écrit-il, « comprendre lequel de ses gestes et attitudes sont déterminants quant au résultat final ». Pour Marcel Duchamp, qui se retire de la scène artistique, il saisit son silence, son refus de créer : outre les poses auprès d’œuvres anciennes, il fait un cliché du peintre assis, penché sur une table à étudier une photo de lui-même jouant aux échecs.

Dans un cadrage serré, Frank Stella est photographié en train de tracer ses immenses bandes noires, avec une application toute méticuleuse, Andy Warhol se cache derrière ses lunettes noires au milieu de fleurs qui jonchent son atelier et Robert Rauschenberg apparaît dans un « joyeux bazar » d’appareils électroménager, de toiles, de téléviseurs, d’échelles… La mise en scène du photographe va jusqu’à faire de Roy Lichtenstein un personnage de ses propres bandes dessinées qui s’exprime avec une bulle.

Ugo Mulas, Roy Lichtenstein, New York, 1964On a l’impression de passer de l’autre côté de la scène, de toucher un peu à la substance créatrice : on s’amuse ainsi avec Alexandre Calder photographié à Saché alors qu’il conçoit ses mobiles dans des séances qui laissent imaginer la complicité entre le photographe et son modèle.

Ugo Mulas s’intéresse également à la « néo avant-garde » italienne avec Michelangelo Pistoletto ou Lucio Fontana qu’il va photographier à Comabbio en 1968. Il demande à son ami de constituer une véritable mise en scène de son procédé artistique : alors que l’artiste s’apprête à lacérer un tableau, il décompose son travail en une série de clichés qu’il intitule « l’attente ». Dans la première image où Fontana observe la toile, immense carré blanc, la lame au poing, l’on ressent toute la tension du moment, instant crucial avant le duel dans lequel l’artiste sort vainqueur, tailladant avec précision la toile dans un dernier cliché. De ces quatre photos, on ne peut qu’admirer le choix des cadrages et le traitement de la lumière qui accentue l’impression théâtrale ; une décomposition obligée pour donner à voir l’univers mental d’un créateur.

Réflexions sur la pratique photographique

En effet, comment accepter la fixité de l’acte photographique alors même qu’il s’inscrit dans un moment temporel ? Peu à peu, on voit que le photographe se fait plus discret pour traduire l’esprit et la démarche des artistes et évolue vers un travail de plus en plus épuré. Faisant de la photo la seule garante du processus artistique, l’art d’Ugo Mulas s’oriente vers une approche plus conceptuelle : ainsi son Autoportrait pour Lee Friedlander, met en cause l’appareil, qui cache presque totalement le photographe qui ne devient plus qu’une ombre. Dans sa série des Verifiche, la photographie dépasse la documentation neutre d’une œuvre d’art. Ces clichés ont « pour thème la photographie elle-même » et cherchent à en « identifier les éléments constitutifs et leur valeur propre », selon Ugo Mulas.

Ugo Mulas, Verifiche. Omaggio a Niepce, 1968-1970, 51x60,5cm, Galleria Lia Rumma, Milano-NapoliEntre 1968 et 1972, l’artiste revient donc sur sa démarche artistique et s’interroge sur ce que veut dire « être photographe ». Il pousse sa réflexion vers les actions techniques, le cadrage, le temps de pose, les tirages, l’objectif… allant jusqu’à la racine de l’activité photographique. Son Hommage à Niepce considéré comme l’inventeur de la photographie, pose la question de la matière photographique comme matière sensible : la photo représente une planche contact vierge, le film tout noir avec l’amorce de la pellicule, seule partie à avoir été exposée à la lumière, qui tranche par sa blancheur. En posant un regard analytique sur les limites de l’art photographique, l’artiste interroge la pellicule « l’élément clé de mon métier » dit-il, et produit finalement un manifeste contre l’instant décisif.

La dernière Verifica, quant à elle, est un hommage à Marcel Duchamp, l’artiste ayant choisi de placer sa pellicule sous une vitre brisée en référence au Petit verre. Ugo Mulas voit le potentiel du protocole photographique dans l’image elle-même, théorie qui transparaît dans son exposition Vitalità del Negativo à Rome en 1970.

De ses relations avec le milieu artistique pour réaliser des documents d’art, on le voit finalement évoluer vers des « rapports d’activité » et finir sur des « actions photographiques » esquissant l’idée que la photographie réside finalement dans son support technique. L’exposition nous permet un peu de revoir notre histoire de l’art moderne au XXe siècle, mais les réflexions sur le processus photographique donnent l’impression d’un vaste laboratoire expérimental qui fait bien plus que de clore les réflexions d’Ugo Mulas sur son propre art ; il ouvre l’art photographique à une modernité esthétique étonnante.

Ugo Mulas « La Photographie »
À la Fondation Henri Cartier-Bresson jusqu’au 24 avril 2016
2 Impasse Lebouis / 75014 Paris.
Du mardi au dimanche de 13h00 à 18h30 / le samedi de 11h00 à 18h45
Nocturne le mercredi jusqu’à 20h30

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