Rétrospective Anselm Kiefer : ruines, cendres et magie brute

Le 19 février 2016 par Romaric Sangars

Texte-PublicationsLe Centre Pompidou propose actuellement une grande rétrospective de l’œuvre d’Anselm Kiefer, de 1969 à nos jours : presque un demi siècle de création qui s’explore à la manière d’un chemin initiatique sillonnant, entre autres, la mémoire collective allemande, des ruines de l’innommable jusqu’à la nouvelle forêt des possibles.

Anselm Kiefer est né en 1945, dans l’Allemagne – année 0, que les bombardements alliés annihilèrent presque sous un déluge de feu conçu comme châtiment divin, ainsi que le stipulait le nom de l’opération militaire anglo-américaine : « Gomorrha ». Toute l’œuvre de l’artiste allemand résonne de cette apocalypse initiale, qu’il s’agisse de son esthétique, précaire, rugueuse, brutale, monumentale, broyée, brûlée, salie, cendreuse, ensevelie ou squelettique ; ou bien qu’il s’agisse du fond : une perpétuelle « œuvre au noir » à partir de la mémoire allemande grandiose et tragique, ambiguë et infiniment coupable.

tumblr_inline_mqlus2jKeu1qz4rgpSon irruption sur la scène artistique se fait d’ailleurs sous le signe d’une provocation qui nous paraîtrait aujourd’hui particulièrement facile et grossière, mais qui, en 1969, en Allemagne, ne l’est pas encore : Kiefer revêtu de l’uniforme de son père prend la pose en faisant le salut hitlérien (ci-contre), « performance » qu’il décline en divers lieux, en autoportraits photographiques, puis dans une série de tableaux intitulés « Symbole héroïque ». L’une de ces toiles montre sa silhouette bras tendu minuscule devant l’océan dont les rouleaux sont du même gris que le ciel et le sable, référence explicite au grand peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, sauf que le grandiose de ce dernier apparaît ici aussi délavé et agonisant que le « symbole héroïque » s’est pour sa part mué en geste de pure ignominie. Bien loin de la provocation simpliste, Kiefer fore ainsi toutes les ambiguïtés de la mémoire germanique sans s’exonérer de rien.

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Volumes calcinés

Les énormes livres calcinés que l’artiste a multipliés dans ses installations, et qui sont présentés ici sous le titre : « Cautérisation du district de Buchen » (1975), sont également un rappel évident aux traumas du IIIème Reich et à ses autodafés. La prédiction de Heinrich Heine y résonne : « Là où on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. » De ce drame historique hautement symbolique, encore une fois, Anselm Kiefer fait une obsession fertile, ses installations et ses peintures se trouvant être tout spécialement littéraires, autant parce qu’elles font une référence constante à la littérature et aux poètes, que parce que des phrases, voire des textes entiers, les traversent presque systématiquement. D’une discipline à l’autre, Kiefer « dialogue » avec Céline ou Genet, Paul Celan (ci-dessus “Für Paul Celan : Aschenblume”, 2006) ou Ingeborg Bachmann, ces derniers, ses compatriotes, contredisant l’affirmation d’Adorno sur « la poésie impossible après Auschwitz » en réinventant la langue allemande. Bachmann, qui écrirait volontiers sous le nom de « poète inconnu », inspire la même désignation chez Kiefer, « peintre inconnu » qui offre des représentations mythifiées de la palette du peintre suspendue entre ciel et terre (le tout, bien entendu, dans une matière agressive, sale, rugueuse), ou des visions fantasmagoriques et terribles de l’atelier du peintre. Peintre dans l’écho des poètes et des autodafés de leurs livres, l’obsession de Kiefer est la même que Bachmann : comment faire mentir Adorno ? Comment créer après l’horreur nazie ? Comment être allemand après l’horreur nazie ? Et sans nier celle-ci, sans tergiverser, tout en portant son fardeau ? Or, il semble que la réponse que le peintre a trouvée à cette question, ne pouvant être d’ordre philosophique ou moral, sera d’ordre alchimique.

6_Varus[1]Grand Œuvre

Fasciné par l’alchimie, Kiefer, en 1985, achète le plomb de la toiture de la cathédrale de Cologne alors en rénovation, et il l’utilisera dans ses œuvres. Ce principe alchimique qui veut que ce soit à partir du plomb, du vil, de l’impur, qu’on enclenche un processus de métamorphoses successives jusqu’à l’obtention de la pierre philosophale, Kiefer se l’approprie entièrement, tant il entre en résonance avec son esthétique des ruines. D’où aussi l’emploi de glaise, de végétaux, de cendre, comme matière première alchimique. Beau paradoxe de l’Histoire, son autre influence fondamentale pour opérer un art de la transmutation du désastre lui viendra de la mystique juive. Plus précisément, Kiefer se passionne pour la kabbale d’Isaac Louria après un voyage en Israël en 1984. L’atelier du peintre se confond ainsi souvent avec l’athanor de l’alchimiste – son fourneau cosmique -, et de grandes peintures de l’atelier montrent comment s’y rejouent à la fois les mythes religieux et les mythes germaniques qu’avait revitalisés Wagner. Dans la toile intitulée « Varus » (ci-dessus), c’est le rapport à la création du mythe qui est lui-même posé de manière mythique. Le sang d’Arminius (le Vercingétorix germanique) constelle un chemin de neige, tandis que les branches des arbres alignés de part et d’autre hissent les noms de tous les poètes et philosophes allemands ayant puisé dans ce sang l’encre du mythe… Il lui arrive également de mêler les noms des bourreaux nazis à ceux des gloires poétiques allemandes, une manière, non pas de « dénoncer », mais de remettre dans une perspective tragique et ambiguë, la culture, « culture » que la philosophie des Lumières avait voulu présenter comme unilatéralement positive.

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Vitrines alchimiques, toiles initiatiques

À l’exemple de Joseph Beuys (auquel Kiefer a rendu plusieurs visites en 1971), l’artiste réalise des « vitrines », amoncèlement et mise en scène d’objets dans des boîtes de verre, dont l’exposition présente un vaste ensemble. Mais, là encore, Kiefer travaille dans une perspective alchimique, si bien qu’il compare ces vitrines à la « putrefacio » alchimique, ce premier stade de décomposition de la matière inférieure vers la réalisation du Grand Œuvre. On y trouve une palette suspendue et attachée à une terre craquelée par de grosses pierres. Sont développées d’autres métaphores historiques, comme celle-ci, intitulée « La Fin de l’Histoire », en référence à Hegel et au projet communiste, et qui renferme un marteau et une faucille rouillés, croisés sur une enclume rouillée, où a été glissée un fleur fanée, évoquant ainsi davantage la fin de l’histoire communiste que l’apothéose messianique que promettait le parti… L’ « histoire de la vie » et celle du monde trouvent pour allégories symétriques un petit et un grand appareil de visionnage avec leurs défilés d’images ternies. Viennent enfin de très grandes toiles représentant un homme en attente de résurrection sous le regard de tournesols géants, une échelle de Jacob au pied de laquelle un serpent qui se hisse sous forme d’ailes disparaissant finalement à l’horizon. À partir des années 90, la kabbale devient ainsi une source d’inspiration fondamentale et l’arbre kabbalistique est, par exemple, représenté par l’emploi d’une blouse sur les poches de laquelle sont inscrits les noms sacrés au centre d’une vaste toile. S’élabore donc une représentation inédite de très anciens symboles.

Instalationszimmer im Centre Pompidou von Anselm KieferLumière finale

Le Grand Œuvre d’Anselm Kiefer est-il en train d’aboutir et d’accoucher d’un nouveau soleil ? C’est ce que suggèrent en tout cas les dernières salles de ce labyrinthe vaste, intense et chargé. Après le noir et le gris des cendres, de grandes toiles font exploser les couleurs de fleurs en hommage à Rimbaud, Baudelaire et Van Gogh. Et puis surtout, la rétrospective s’achève sur une œuvre monumentale entre peinture et installation, réalisée en 2015 : « Mme de Staël – De l’Allemagne » (ci-dessus). Le spectateur est invité à être englouti par la mythique forêt germanique représentée sur la grande toile au fond. Des champignons sur le sable étendu au sol y mènent et portent les noms des grands poètes ayant distillé le génie allemand, et quoi qu’on y croise également le lit d’Andreas Baader, le terroriste de la Fraction Armée Rouge, avec, couchée dessus, une mitraillette rouillée. Magie, violence et mythe, mais cette fois, tout de même, dans l’optique d’une certaine réconciliation, d’une certaine voie possible, et quoi que ces champignons, comme toute œuvre d’art, peuvent se révéler autant nourriture sacrée, que simples porteurs d’hallucinations ou poisons mortels. Depuis le trou noir originel, il semble que s’offre donc enfin une perspective, fût-elle inquiétante et tragique…

Anselm Kiefer. Jusqu’18 avril 2016,
Forum -1, Galerie 1 – Centre Pompidou, Paris
de 11h00 à 23h00. Entrée : 14 euros. Tarif réduit : 11 euros

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