Jacques Doucet / Yves Saint Laurent : regards croisés de collectionneurs

Le 21 janvier 2016 par Romaric Sangars

EXPOSITION JACQUES DOUCET YVES SAINT LAURENT " VIVRE POUR L'ART " A LA FONDATION PIERRE BERGE-YVES SAINT LAURENT.

La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent expose actuellement et jusqu’au 14 février quelques échantillons de deux collections magistrales du XXème siècle. Une visite qui met en lumière cet adjuvant discret et essentiel de l’Histoire de l’Art : l’œil du collectionneur.

Jacques Doucet et Yves Saint Laurent furent tous deux grands couturiers et grands collectionneurs et, d’un bout à l’autre du siècle précédent et de sa tumultueuse épopée artistique, ils auront rassemblé des collections exceptionnelles. Le premier (1853-1929) couvre les grandes révolutions esthétiques des avant-gardes de 1900 et des Années Folles ; le second (1917-2009), la seconde moitié du siècle, alors que les œuvres de ces mêmes avant-gardes sont depuis devenues des classiques certifiés. Mais l’intérêt d’une telle exposition est qu’elle dépasse justement complètement l’appréhension scientifique de l’art, ses frises chronologiques, ses mouvements bornés, et tout autant d’ailleurs, les mises en scène thématiques telles qu’elles sont fort en vogue depuis plusieurs années, selon une perspective qui n’en est pas moins très conceptuelle. Non, voici que tout est vu ici selon un prisme et un goût singuliers ; voici qu’une sensibilité particulière élabore des résonances éventuellement surprenantes et qui révèlent les œuvres (parfois archi-célèbres) sous des angles insoupçonnés. Cette exposition, intitulée « Vivre pour l’art », fait ainsi se succéder deux constellations artistiques jumelles, celle de Jacques Doucet puis celle d’Yves Saint Laurent.

Studio Saint-James

Studio Saint-James, demeure de Jacques Doucet, à Neuilly-sur-Seine. Image parue dans L’Illustration, 3 mai 1930.

Doucet : l’éclat d’une révolution

Dans les premières salles, le visiteur découvre donc quelques éléments qui firent la splendeur de l’hôtel particulier de Jacques Doucet à Neuilly-sur-Seine, et qui tous, mettent en perspective la grande révolution esthétique du début du siècle dernier. Qu’est-ce qu’une esthétique ? C’est une manière d’habiter le monde et de le percevoir. Et voilà qui est d’autant plus flagrant quand les œuvres ont toutes hanté un même lieu et que ce lieu fut un lieu de vie. Et il n’y a pas de révolution sans retour à l’origine, c’est pourquoi ce goût, cette redécouverte et cette revalorisation des arts premiers comme asiatiques fut si déterminante dans l’art de cette époque et que le collectionneur associa sans arrêt ces ères qui se rejoignaient alors pour créer une rupture : une danaïde de Brancusi fait ainsi face à un Bouddha de l’an 600 ; une aquarelle de Marie Laurencin fait écho, tout naturellement, au portrait de poète qui orne un écritoire japonais de XVIIIème siècle ; un masque africain côtoie aisément un paysage de Miro… Dans ce contexte, la photographie mythique de Man Ray « Noire et Blanche » et son masque africain tenu par une jeune femme au teint blême retrouve toute la fertilité du contraste qu’elle expose.

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Henri Rousseau. La charmeuse de serpents.Huile sur toile, 1907 Musée d’Orsay, Paris. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski. Ancienne collection Jacques Doucet.

Majesté du fond des âges

Si l’on trouve, chez Doucet, Seurat, Modigliani, le célèbre « Homme à la guitare » de Picasso, Chirico, Picabia, Duchamp, mais aussi, pour la sculpture, Czaky et Miklos, bref, tous les fleurons du cubisme, du surréalisme et de cette révolution, les génies de l’Art déco sont présents par de nombreuses pièces somptueuses : tapis de Ruhlmann, cabinet de Pierre Legrain ou meuble d’appui de Paul-Louis Mergier. Et l’intérêt est de percevoir si clairement la cohérence de cette nouvelle sensibilité esthétique qui touche toutes les formes et toutes les représentations de l’époque. La meilleure démonstration est sans doute ce salon où au pied d’un gigantesque sofa de Marcel Coard, s’étend un tapis de Miklos, près du bronze d’une muse de Brancusi étrange et primitive, le tout dominé par le grand tableau mystérieux, hiératique et naïf d’Henri Rousseau intitulé « La Charmeuse de serpent ». Les lignes épurées de l’art déco, cette solennité archaïque, comme l’onirisme brutal des peintures, déploient une majesté du fond des âges, où la révolution esthétique laisse surprendre son lien prégnant avec les origines de l’art.

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Andy Warhol. Portraits d’Yves Saint Laurent. Sériegraphie sur toile, 1972. Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris. Ancienne collection Yves Saint Laurent – Pierre Bergé.

De l’autre côté du siècle

La collection d’Yves Saint Laurent se constitue, quant à elle, après la grande geste des avant-gardes, et à un moment, nous le disions, où celles-ci s’inscrivent dans l’Histoire de l’art ainsi que des jalons révérés, et non plus dans la rage polémique où elles naquirent. Moins tourmenté par la rupture, le panorama s’étend, très vaste, et les associations deviennent alors infiniment plus complexes et déroutantes, quand l’ensemble est marqué par un certain gigantisme – ne serait-ce que les portraits d’Yves Saint Laurent sérigraphiés par Andy Warhol, qui font pendant au portrait de Doucet par Picasso. Si les mêmes artistes modernes règnent sur la collection, une toile de Picasso peut désormais être associée, autour d’une console 1930 de Brandt, à un bronze italien du XVIIIème siècle, ou encore, une sculpture du même se voit au pied d’un portrait signé Goya, de même que Gainsborough côtoie Paul Klee. Les immenses miroirs à branchages de Claude Lalanne (1974-1985) et les colonnes lumineuses de Pierre Blanche (1970) participent de cette esthétique monumentale. Les traits anguleux et massifs d’un grand portrait de Buffet s’associent aux traits anguleux et massifs d’une sculpture d’oiseau senoufo d’Afrique de l’Ouest, et trahissent leur lointaine complicité.

Bar YSL

François-Xavier Lalanne. Bar « YSL ». Œuvre unique, 1965. Collection Carla Fendi et Candido Speroni. © ADAGP, Paris 2015. Ancienne collection Yves Saint Laurent – Pierre Bergé.

Des compositions d’intérieur

Le collectionneur, comme le peintre sur sa toile, mais, lui, dans l’espace d’un vaste salon, compose à sa manière. Et dans cet ordre des choses, la composition la plus éloquente de ce second volet de la visite est sans aucun doute cet insolite bar « YSL » de François-Xavier Lalanne, datant de 1965, entouré de moutons de laine créés par le même, d’un tabouret art déco de Legrain, le tout devant une immense tapisserie du préraphaélite Edward Burne-Jones, représentant l’ « Adoration des mages » selon cette sacralité néo-médiévale qui caractérise le mouvement anglais. A priori improbables, les accords fonctionnent et créent une résonance puissante et étrange. C’est ainsi une expérience qui change étonnamment de la fréquentation des musées où l’art est généralement épinglé d’un point de vue de taxidermiste que de le voir mise en scène, traduit, associé, dans la vie propre des intérieurs. Une expérience qui fait davantage appel à la sensibilité pure et qui redonne toute son importance au rôle des collectionneurs, lesquels, non loin des mécènes, des muses, des académies, des marchands d’art, gravitent également autour des artistes pour leur permettre d’atteindre au plus grand rayonnement possible.

 

18_affiche_de_l_expositionJacques Doucet – Yves Saint Laurent
Vivre pour l’Art

Exposition du 15 octobre 2015 au 14 février 2016.
Du mardi au dimanche de 11h à 18h (dernière entrée à 17h30).
Nocturne tous les jeudis jusqu’à 21h (dernière entrée à 20h30).
Exposition accessible aux personnes handicapées. Plein tarif : 7 €.
Tarif réduit : 5 € pour les étudiants et les moins de 18 ans sur présentation
d’un justificatif de moins d’un an.

 

 

 

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