À la recherche de la reine de Paris

Le 20 décembre 2015 par Romaric Sangars

Visu1Avec « La Mode retrouvée », le palais Galliera, musée de la mode, propose une somptueuse exposition de la garde-robe de la comtesse Greffuhle, reine de Paris et muse de Proust.

C’est bien davantage qu’une exposition de mode que propose le palais Galliera, parce qu’Élisabeth, comtesse Greffuhle, fut bien davantage qu’une élégante, mais une idole baudelairienne qui fascina le tout-Paris au moment où Paris fascinait la planète. À l’instar de son cousin, le célèbre Henri de Montesquiou, dandy ultime qui inspira à Huysmans le personnage de Des Esseintes, la comtesse fit de sa propre personne une œuvre d’art. Ses poses sont calculées, son poignet cassé de manière à suggérer le cou d’un cygne ; elle entretient son mystère, ne serait-ce qu’en usant des voiles à ses chapeaux ; ou encore, elle manie son regard avec précision, préférant, en présence d’une foule, le laisser partir dans la vague pour le fixer à l’envi, se servant de ses yeux, selon ses propres termes, comme de « deux hameçons noirs ». Et ce chef d’œuvre accompli, donc, capte tous les regards de son temps, si bien qu’en la cherchant elle, c’est toute une époque – et non des moindres – qui revit autour du culte qu’elle suscita. Et c’est donc toute une époque que l’exposition fait revivre selon un prisme singulier mais tellement évocateur, montrant des mues, des traces, des échos, de la mirifique comtesse, qu’il s’agisse de croquis, d’encres, de tableaux, de photographies, de films, d’extraits de lettres, de poèmes, de romans, de musiques, et puis surtout, de ses robes au luxe souvent invraisemblable, et qui rayonnent encore bien après qu’a disparu le corps qu’elles magnifiaient.

La Comtesse Greffulhe dans une robe de bal. Papier albuminé, vers 1887. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

La Comtesse Greffulhe dans une robe de bal. Papier albuminé, vers 1887. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Muse, mécène, ambassadrice

Si elle fit d’elle-même une œuvre d’art, la comtesse eut un rôle cardinal dans l’art de son temps et ce, de toutes les manières possibles. Ayant bénéficié d’une éducation très poussée en la matière, excellente pianiste, elle fonde en 1890 une société de promotion des musiciens français. Gabriel Fauré lui dédiera l’une de ses pièces les plus connues : Pavane, mais son salon accueille également Debussy, Ravel et César Franck. Elle contribue à faire connaître Wagner aux Français et c’est elle qui, en 1902, fait jouer la première du Crépuscule des dieux. En 1909, elle fait la connaissance de Daghilev qui, avec son soutien, lancera les fameux ballets russes, lesquels permettront bientôt à un autre compositeur révolutionnaire de s’illustrer : Stravinsky. Si elle impressionna terriblement Proust qui en fit le principal modèle de la duchesse de Guermantes, c’est en la présence de l’inspiratrice, en 1947, alors que le génie de son admirateur de jeunesse est célébré partout, qu’on inaugure une exposition Marcel Proust à la BNF. La comtesse est alors âgée de 87 ans… Elle mourra cinq ans plus tard, mais auparavant, elle aura également organisé avec son cousin Montesquiou la première rétrospective du peintre Gustave Moreau (1906), et se sera rendu à Londres avec Rodin, en 1914, comme ambassadrice de l’art français. En dehors de l’art, elle aura même su soutenir la science dans les personnes d’Édouard Branly ou des époux Curie au début du XXème siècle. Ce n’est donc pas seulement par sa beauté qu’elle aura accru le rayonnement des arts, mais autant par son argent, par ses salons que par une intelligence et un goût remarquablement éclairés.

Charles-Frederick Worth (1825-1895). Tea gown. Velours ciselé bleu foncé sur fond de satin vert. Dentelle de Valenciennes. Doublure en taffetas changeant vert et bleu, vers 1897. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Charles-Frederick Worth (1825-1895). Tea gown. Velours ciselé bleu foncé sur fond de satin vert. Dentelle de Valenciennes. Doublure en taffetas changeant vert et bleu, vers 1897. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Maîtresse de la mode

En ce qui regarde sa propre mise en scène, la comtesse Greffuhle, peut être considérée comme une véritable artiste. Une « femme de mode », écrit-elle, « s’occupe de la mode pour ne pas la suivre. » et, en effet, même si ses robes sont griffées Worth, Fortuny, Babani, des sœurs Callot, Jenny, Nina Ricci ou Lanvin, c’est elle qui exige et qui ordonne. Dans le testament qu’elle rédige en 1892 (âgée de 32 ans), elle élabore même avec précision sa tenue mortuaire. De manière générale, elle privilégie un vert menaçant qui s’associe à merveille avec la teinte auburn de sa chevelure, le vieux rose, le lilas : ces couleurs trop mûres si typiques du raffinement excessif, exaspéré, de la fin du XIXème siècle ; et puis les gazes, les mousselines, les dentelles, qui, par leur caractère vaporeux, contribuent à son art consommé d’apparaître et de disparaître ; enfin le noir, omniprésent, servant d’écrin aux flammes. Flammes des fils métalliques, des paillettes irisées, des perles, du strass : éclat et contraste wagnérien des toilettes.

Babani. Manteau du soir. Soie brochée argent et noir. Velours de soie vert. Vers 1920. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Babani. Manteau du soir. Soie brochée argent et noir. Velours de soie vert. Vers 1920. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Autant de robes,
autant d’époques

Au fil des robes, ce sont aussi les époques qui valsent. À la fin du siècle et à la Belle Époque, on recherche des motifs et des géométries de la Renaissance. Fortuny, que Proust évoque également dans La Recherche, retrouve l’éclat merveilleux de textiles anciens. La maison Vitaldi Babani s’en inspire et travaille également sur des kimonos somptueux et des figures diverses en provenance de l’antiquité orientale. Du luxe hiératique, empesé, flamboyant de ce temps, on passe, dans les Années folles, à une irrésistible et brillante légèreté. Les robes se font plus courtes, décolletées, gazeuses, féériques, sur des tons beiges, chair, ivoire. Le vêtement s’affirme aussi paysage ethnographique, et aux chinoiseries s’ajoute un goût pour l’Égypte antique revigoré par la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922. Les années trente redeviennent plus austères, mais aussi plus épurées et plus majestueuses, en témoignent les robes du soir de Jeanne Lanvin. La fantaisie reparaît par touches, ainsi ces plumes d’autruche dont Nina Ricci orne ses ensembles. Par ces créations d’excellence, la haute couture, plus que jamais, s’affirme à la manière d’un art à part entière et épouse, par le textile, les atmosphères et les innovations qui triomphent en peinture, en littérature, en musique, révélant avec brio l’âme d’une époque.

Charles Fréderic Worth (1825-1895). Robe byzantine portée par la Comtesse Greffulhe pour le mariage de sa fille, 1904 - Taffetas lamé, soie et filé or, tulle de soie, application de paillettes. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Charles Fréderic Worth (1825-1895). Robe byzantine portée par la Comtesse Greffulhe pour le mariage de sa fille, 1904 – Taffetas lamé, soie et filé or, tulle de soie, application de paillettes. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Les monuments du règne

L’exposition met en scène, comme les balises prodigieuses du parcours, les robes-monuments qui, en quelque sorte, édifièrent la légende de la reine de Paris. Tout d’abord ce manteau d’apparat typique de Boukhara, un « khalat », que le tzar Nicolas II, lui offre en 1896, à l’occasion d’une visite à Paris. Après l’avoir fait reprendre par son couturier Worth, le manteau devient une fantastique cape du soir dans laquelle la comtesse se fait photographier en madone, par Paul Nadar (le fils de Félix). L’invraisemblable robe byzantine de Worth et Mati brille encore de tous ses feux. La comtesse la porta en 1904, au mariage de sa fille (dont elle vola manifestement la vedette). Cette robe de brocart d’argent couverte de borderies à reflets nacrés rehaussés d’or et de perles, puis ourlée d’une bande de zibeline, exhibe un faste fabuleux, impérial, antique… Voici encore un vêtement littéralement féérique : c’est une robe de Beauchez, de velours bleu nuit et qu’étoilent perles, paillettes et fils métalliques, et qui dut faire ressembler la comtesse Greffuhle à une véritable allégorie. Enfin, sur la musique de Fauré et Wagner, entre les portraits d’elle que firent Nadar et Otto, on découvre, étendue, une robe de lilas à motifs d’orchidées, splendide, aurorale, sensuelle. Elle habilla Élisabeth le 30 mai 1894, lors d’une garden party mythique organisée dans les jardins versaillais de Montesquiou et au cours de laquelle la grande Sarah Bernhardt récitait Verlaine.

La comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952), portant la robe aux lis créée pour elle par la maison Worth. Photographie de Paul Nadar (1856-1939). 1896. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. Dimensions : avec cadre : 52,5 x 40 cm ; image seule : 29 x 16,8 cm

La comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952), portant la robe aux lis créée pour elle par la maison Worth. Photographie de Paul Nadar (1856-1939). 1896. Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. Dimensions : avec cadre : 52,5 x 40 cm ; image seule : 29 x 16,8 cm

Puis l’exposition s’achève autour de la robe au lys de Worth, cette robe évoquant la fleur fétiche de la comtesse, fleur à quoi la comparait Montesquiou dans un poème. Nadar l’a immortalisée dans cette robe en train d’arranger des lys dans un vase. Proust réclama en vain cette photographie à sa muse dédaigneuse. Et c’est ainsi, dans la jeunesse éternelle de cette image, de cette apogée passée, que se conclut l’exposition, la comtesse à jamais résumée à sa gloire certes fugace, mais qui se montra si irrésistiblement hégémonique, qu’il est difficile, aujourd’hui encore, au visiteur, de ne pas sortir du palais Galliera à son tour complètement fasciné.

La mode retrouvée.
Les robes trésors
de la comtesse Greffulhe

Du 7 novembre 2015 au 20 mars 2016.
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne les jeudis jusqu’à 21h
Fermé les lundis et les jours fériés
Fermeture anticipée les 24 et 31 décembre 2015 à 17h.
Dernier accès et fermeture des caisses 45 minutes
avant l’heure de fermeture du musée.
En savoir plus : www.palaisgalliera.paris.fr

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