L’épopée des femmes photographes de 1839 à 1945

Le 24 novembre 2015 par Christophe Blanc

3302« Qui a peur des femmes photographes ? » À l’évidence pas les musées d’Orsay et de l’Orangerie qui présentent conjointement, sous ce titre, une exposition visant à réévaluer le rôle joué par les femmes dans l’essor de la photographie, depuis sa création en 1839, jusqu’en 1945.

« L’ambition première de l’exposition est de rompre avec l’idée encore largement partagée selon laquelle la photographie, outil physico-chimique de reproduction, aurait été une simple affaire de technique et donc “d’hommes, annoncent ses concepteurs. Un objectif quelque peu surprenant car ce préjugé a largement disparu et que personne n’a, évidemment, peur des femmes photographes… Cette formulation, au fort relent de marketing, ne doit toutefois pas inciter les amateurs à se détourner de ces expositions tant elles permettent de découvrir un grand nombre de chefs-d’œuvre connus et inconnus de la photographie au féminin.

70 pionnières au musée de l’Orangerie

C’est au musée de l’Orangerie que commence la visite avec une première partie consacrée aux pionnières de la photographie féminine de 1839 à 1919. D’Anna Atkins, auteure du premier ouvrage illustré de photographies, à Frances Benjamin Johnston et Christina Broom, premières représentantes du photojournalisme américain et anglais, plus de 70 photographes sont en effet réunies autour de figures d’artistes majeures telles Julia Margaret Cameron et Gertrude Käsebier.
Pour les femmes, la pratique de la photographie présente, à cette époque, un immense avantage. En effet, « l’apprentissage technique qu’elle requiert, comme sa pratique, ne sont réglementés par aucune structure comparable à celles qui, depuis des siècles, restreignent laccès aux carrières de peintres ou de sculpteurs en fonction du sexe, de l’âge et de la classe. » Si bien qu’à partir des années 1840, des dizaines puis des centaines d’Européennes et d’Américaines aux origines sociales variées s’orientent ainsi vers la photographie pour laisser libre cours à leur talent et leur créativité.

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Gertrude Käsebier, The Manger, 1899, Paris, musée d’Orsay.

Le potentiel subversif de la photographie

Au départ, les conventions sociales, comme les contraintes techniques, façonnent encore les contours de leur pratique. Ainsi en Grande-Bretagne, où la reine Victoria s’est entichée de la nouvelle technique, la photographie est d’abord envisagée comme une forme d’art décoratif – il s’agit de photographier des fleurs et des feuilles – ou comme un prolongement naturel du rôle de gardienne de la mémoire familiale qui est alors communément dévolu aux femmes. Dans les premiers temps, les œuvres sont ainsi caractérisées par une nette prédominance des thèmes domestiques : portraits d’enfants, sublimation de la maternité… Ce qui n’exclut nullement le talent et les visées artistiques comme en témoigneront bientôt certaines compositions de Gertrude Käsebier, directement inspirées de l’iconographie religieuse tout en exprimant une sensualité aussi vive que délicate.
Peu à peu, la photographie devient aussi, pour les femmes, un moyen délibéré ou non d’émancipation. En effet, la pratique de la photographie recèle, en elle-même, un fort potentiel subversif : photographier les membres de la famille, composer des tableaux vivants oblige à s’interroger sur la place et le rôle de chacun. « Poser un regard sur l’époux, le père ou le grand homme, proposer une vision du couple, questionner les identités sexuelles ou la représentation du corps nu masculin et féminin… autant de démarches photographiques qui impliquent plus que jamais un positionnement vis-à-vis du regard masculin », expliquent les concepteurs de l’exposition.

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Christina Broom, Jeunes sufragettes, Londres, 1909 © Museum of London.

La photographie, vecteur d’émancipation

Cette dimension émancipatrice de la photographie va prendre un nouvel essor à la fin du XIXe siècle, avec une conjonction d’évolutions sociales et technologiques. L’émergence de l’idéologie progressiste de la « nouvelle femme » anglo-saxonne d’une part, et la mobilité autorisée par la révolution de l’instantané d’autre part, permettent en effet aux femmes photographes d’exercer leur art sur de nouveaux territoires jusque-là essentiellement masculins. « C’est le temps des premières voyageuses photographes qui, par-delà la diversité des motivations archéologiques, ethnographiques, touristiques, etc, éprouvent en images la liberté de corps et d’esprit née de l’éloignement du milieu d’origine. […] Outil de dépassement des barrières psychologiques, sociales ou culturelles, l’appareil agit à l’occasion comme un laissez-passer, prétexte à la fréquentation de l’Autre sur son propre terrain. »
Les femmes photographes investissent la rue, lieu des enjeux politiques et des débats publics. L’exposition présente ainsi la façon dont elles ont joué un rôle déterminant dans la lutte menée, en Grande-Bretagne, par les fameuses « suffragettes » pour le droit de vote des femmes. Portraits de leaders, vues de manifestations ou de défilés, les clichés diffusés sous forme de cartes postales ou dans la presse ont grandement contribué au succès du mouvement et constitué un profond basculement. Pour les curateurs de l’exposition, « la photographie aura permis aux femmes de prendre, pour la première fois de leur histoire, le contrôle de leur image publique et politique ».

Dorothea Lange, Human Erosion in California, Munchner Stadtmuseum © Munchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie/Dorothea Lange Collection, Oakland Museum.

Dorothea Lange, Human Erosion in California, 1936, Munchner Stadtmuseum – © Munchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie/Dorothea Lange Collection, Oakland Museum.

Margaret Bourke-White (1904-1971) est une photographe et une photojournaliste américaine. Elle a été la première femme correspondant de guerre de l'armée américaine.

Margaret Bourke-White (1904-1971), photographe et photojournaliste américaine, première femme correspondant de guerre de l’armée américaine.

La consécration de l’entre-deux-guerres

À ce moment, le temps des pionnières est révolu. Après fin de Première Guerre mondiale dont chacun sait combien elle a constitué un accélérateur de l’émancipation des femmes, la photographie féminine entre dans sa pleine maturité. Présentée au musée d’Orsay, cette ère allant de 1918 à 1945 n’interdit toutefois nullement l’audace. « Les femmes photographes investissent désormais les genres réservés aux hommes (le nu et plus largement l’érotisme et la représentation des corps sexués), s’emparent de certains motifs de l’iconographie de la modernité (la machine, la vitesse, l’architecture industrielle), rivalisent avec les hommes en s’engouffrant dans les marchés émergents de l’image (reportage et journalisme, presse et illustration, mode et publicité). Munies de leur appareil, elles pénètrent le monde politique, vont sur le théâtre de la guerre, s’aventurent seules dans des contrées exotiques : leur statut de photographe leur permet ainsi d’investir des espaces jusque-là peu fréquentés par les femmes ».

Leni Riefenstahl (1902-2003), photographe et cinéaste ayant mis son talent au service de la propagande du Troisième Reich.

Leni Riefenstahl (1902-2003), photographe et cinéaste ayant mis son talent au service de la propagande du Troisième Reich.

Ces années sont aussi celles d’une politisation parfaitement assumée. Comme l’écrit Guy Cogeval en introduction de l’ouvrage présentant les deux expositions, c’est « le début dune nouvelle ère où les femmes assumèrent le droit de faire de la photographie et de transformer le médium en support dexpression politique. Les femmes qui ont été formées au Bauhaus en Allemagne ou celles qui ont participé à la Nouvelle Objectivité, parmi tant dautres à Paris, en Hongrie, en Angleterre, ont été nombreuses à résister aux montées des fascismes. Alors que dautres, au même moment, mirent leur art au service des dictatures, comme Leni Riefenstahl, Erna Lendvai-Dircksen, Ruth Hallensleben en Allemagne ou Nellys dans la Grèce de Metaxas ».

De nouvelles lignes de fractures

Ces trajectoires totalement antagonistes démontrent aussi combien les femmes photographes sont dès cette époque pleinement intégrées dans la société européenne et même fortement engagées dans les soubresauts et les luttes qui l’agitent. Si bien que l’on en vient même alors à s’interroger sur la pertinence d’une approche de leur travail par le prisme du genre, les véritables lignes de fracture traversant le monde de la photographie étant alors davantage idéologiques ou artistiques. Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle le parti a été pris de clore cette exploration de la place singulière des femmes dans la photographie en 1945 ?

 

 

 

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