Les secrets du biscuit de porcelaine à la Manufacture de Sèvres : reflet d’un XVIIIe siècle gracieux et désinvolte.

Le 19 novembre 2015 par Olivia Brissaud

1777La Cité de la céramique à Sèvres nous offre une exposition d’envergure en nous présentant ses productions de la seconde moitié du XVIIIe siècle, âge d’or pour la manufacture qui bénéficie alors d’une renommée internationale. Sous l’influence royale de Louis XV qui décide d’y concentrer une part de la production du royaume, et grâce aux commandes de sa favorite Madame de Pompadour, Sèvres tend en effet à s’imposer au milieu du siècle face à la manufacture de Meissen en Saxe. On en fait surtout le lieu de naissance du fameux biscuit, porcelaine cuite et non émaillée, réputée pour la blancheur de sa pâte et la finesse de ses dessins. Les petites figurines de porcelaines connurent en effet un succès fou dans la société des Lumières ; si certaines pouvaient être incluses dans des montures ou des objets usuels (candélabres, meubles…), ces pièces de porcelaines, à usage décoratif, servaient principalement de décors de tables et remplaçaient les surtouts d’argenterie alors que la table « à la française » était adoptée dans toutes les cours européennes.

Outre les sculptures en terre cuite, les moules en plâtre et plus de cent biscuits de porcelaine, de nombreux dessins, gravures et même peintures viennent enrichir le parcours qui se divise en 10 sections thématiques. Le discours développe les thèmes de prédilection de la période, ce sont en majorité des sujets pleins de délicatesse et de douceur tels des enfants ou des amoureux, des scènes de pastorales, de contes et de fables ou de la vie quotidienne ; la fin de l’exposition propose les portraits de personnages célèbres qui introduisent une dernière partie sur la Révolution française. Une exposition didactique et pleine de charme qui nous plonge dans cette insouciance propre à la société française de l’époque.

Étienne-Maurice Falconet, Pygmalion et Galatée, porcelaine dure, 1763-1774, RMN-Grand Palais - Sèvres, Cité de la céramique.

Étienne-Maurice Falconet, Pygmalion et Galatée, porcelaine dure, 1763-1774, RMN-Grand Palais – Sèvres, Cité de la céramique.

Un procédé de fabrication complexe.

L’un des atouts de cette exposition est la présentation de plus d’une centaine de modèles en terre cuite ; ceux-ci, endommagés par les bombardements alliés et restaurés récemment, nous permettent d’appréhender les exigences de création avant la réalisation de la porcelaine. D’abord en porcelaine tendre, puis dure après la découverte du kaolin en 1772, la fabrication de ces figurines résulte de multiples procédés à partir d’une première terre crue découpée en morceaux pour la réalisation de différents moules. Le visiteur sera attentif à l’expressivité de la matière brute sur laquelle on distingue des empreintes de doigts, raccords et autres détails. Un processus de création qui est d’ailleurs mis en abîme par Falconet à qui l’on doit un magnifique Pygmalion et Galatée, chef-d’œuvre présenté au Salon de 1763, et qui représente un sculpteur tombé amoureux de la statue qu’il a créée et en admiration devant son œuvre qui prend vie.

L'Amour menaçant

D’après Falconnet, l’Amour menaçant, 1754-56, Sèvres Cité de la Céramique, biscuit de porcelaine.

Des reproductions inspirées
des grands artistes de l
’époque.

Alors que Sèvres prend la suite de la manufacture royale de Vincennes, et que la qualité des biscuits français s’impose face à leurs homologues chinois, la réussite de l’établissement est due en partie à l’association et la participation de grands noms de l’époque : prenant la suite du peintre Jean-Jacques Bachelier chargé de la décoration, Falconet dirige officiellement l’atelier de sculpture à partir de 1757, puis Louis-Simon Boizot de 1774 à 1809. Les commandes s’inspirent alors des plus grands sculpteurs du siècle, Edmée Bouchardon, Jean-Baptiste Lemoyne, Caffieri, ou encore Jean-Antoine Houdon. Des pièces célèbres comme L’Amour menaçant de Falconet sont produites en biscuit à de très nombreux exemplaires. L’exposition met très bien en relief le lien avec la peinture : de nombreuses compositions sont inspirées des tableaux de François Boucher, scènes de genre et pastorales, alors que les ensembles d’animaux comme La Chasse au loup trouvent leurs modèles chez Oudry. Objets décoratifs, les biscuits copient également des modèles créés par des orfèvres de renom comme Duplessis qui a inspiré le groupe des nymphes à la coquille, plein de grâce et d’élégance.

 

Jean-François Duret, La Conversation espagnole, porcealine dure, Sèvres, Cité de la céramique

Jean-François Duret, La Conversation espagnole, porcealine dure, Sèvres, Cité de la céramique

Au temps de l’innocence
et de l
’insouciance

La finesse de ces sculptures nous révèle le décor de la vie aristocratique sous l’Ancien Régime et la valeur qu’elle accorde à l’ornement. L’un des thèmes privilégiés est l’enfance, magnifiée en cette époque empreinte de rousseauisme : on retrouve des putti espiègles ou enfants rieurs en train de jouer, comme ce groupe d’enfants s’attaquant à des scarabées, mélange surprenant entre biscuit et insectes naturalisés. L’expression des sentiments se traduit en sculpture dans des compositions pastorales, amours volages et galants inspirés de l’opéra-comique et des pièces de Charles-Simon Favart. Les représentations tendres et touchantes évoquent également des scènes de genres, bain et toilette dans le style de Boucher. La danse, divertissement encore en vogue, n’est pas oubliée alors que la reine Marie-Antoinette fait éditer à partir de 1775, le Quadrille de la reine, série qui décline des groupes de gens costumés en train de danser. Autre commande royale, La Conversation espagnole inspirée du tableau de Carle Van Loo avec quelques figures isolées de musiciens fut un véritable succès dans le commerce, tout comme les scénettes adaptées de l’histoire de Don Quichotte, réalisées d’après des cartons Charles-Antoine Coypel et exécutées sous la direction de Bachelier.

Si l’on s’attarde sur l’Amour d’après Carle Van Loo dont le processus créatif est détaillé, on constate que le goût de l’époque pour l’antique se confirme avec des représentations d’allégories ou de personnages mythologiques : le Chrysès de Michel-Ange Slodtz réalisé en biscuit par Boizot est saisissant ! Autre réalisation, le guéridon de Télémaque et Calypso intègre un décor en biscuit de porcelaine bleu et blanc inspiré d’une peinture de Jean Raoux et qui reprend le style de Wedgwood. Le théâtre et l’opéra sont également des sources d’inspiration importantes.

Pierre Julien La Fontaine, 1784, Terre cuite, Sèvres-Cité de la Céramique.

Pierre Julien La Fontaine, 1784, Terre cuite, Sèvres-Cité de la Céramique.

Les « Grands Hommes »

Une partie sur la sculpture religieuse rappelle que plusieurs biscuits représentant des saints furent envoyés en Asie vers 1765 à destination des missions jésuites et dévoile une émouvante œuvre de Falconet, La Tentation de saint Antoine et L’Évanouissement de sainte Madeleine. Elle permet une transition avec la grande salle qui rassemble les figures des « Grands hommes », entreprise ambitieuse lancée par le comte d’Angiviller, directeur général des bâtiments du roi sous Louis XVI, et qui visait à produire des sculptures en marbre grandeur nature des glorieux personnages du royaume. On admirera particulièrement ces 25 terres cuites associées parfois à leur reproduction céramique ; outre les hommes d’État et soldats comme Turenne ou le magnifique comte de Tourville par Houdon, la série met à l’honneur des personnalités littéraires comme Molière ou La Fontaine assis sur un tronc d’arbre et accompagné d’un renard pour illustrer la fable qu’il s’apprête à écrire.
Pour finir, et en reprenant la thématique des Grands Hommes, on continue sur la période révolutionnaire au cours de laquelle la production de la manufacture perdure sous la direction de Boizot, malgré le départ de la famille royale et des émigrés. Les sujets sont plus sérieux néanmoins, enfants guerriers des années révolutionnaires armés de canons, allégories des valeurs républicaines et figures des grandes assemblées comme Lepeletier ou Bonaparte ; c’est décidément la fin de la douce légèreté du XVIIIe siècle.

Dans une belle scénographie qui met habilement en valeur les œuvres, un parcours clair et didactique nous instruit réellement sur le savoir-faire de la céramique. L’exposition permet également un véritable aperçu du goût de cette élite du XVIIIe siècle. Et si une telle mode peut nous intriguer aujourd’hui, familiers d’une esthétique différente, nous avons la sensation de découvrir des trésors cachés, impressionnés par cette sensualité qui se dégage du biscuit de porcelaine, ainsi que par la maîtrise et la virtuosité de leurs créateurs.

« La Manufacture des Lumières »
Sèvres – Cité de la céramique
2, place de la Manufacture, 92310 Sèvres
16 septembre 2015 – 18 janvier 2016
Exposition ouverte tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 17 h.

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