François Ier, “roi mécène et collectionneur” à l’honneur à Chantilly

Le 10 novembre 2015 par Christophe Blanc

olivier Bosc zuritka005Entretien avec Olivier Bosc, commissaire général de l’exposition “Le siècle de François 1er” au domaine de Chantilly.

Jusqu’au 7 décembre, le domaine de Chantilly présente, dans le cadre des événements de “l’année François 1er”, l’exposition “Le siècle de François Ier”. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Olivier Bosc, Conservateur en chef de la bibliothèque et des archives du Château de Chantilly et commissaire général de cette exposition, souligne combien ce roi issu du monde médiéval a su, en soutenant vigoureusement les arts et les lettres, faire entrer la France dans la Renaissance.

Lorsque l’on évoque François 1er, on songe plus spontanément aux châteaux de la Loire qu’au domaine de Chantilly… Pourquoi y avoir alors organisé une exposition dans le cadre des manifestations célébrant le 500e anniversaire de son sacre et de la bataille de Marignan ?

Il est vrai qu’à la Renaissance, le grand homme de Chantilly, c’est le connétable de Montmorency. En revanche Chantilly était qualifié pour participer aux événements de l’année François Ier,  grâce aux collections de tableaux, livres et objets d’art qu’y a rassemblé, au XIXe siècle, le duc d’Aumale et dont de nombreuses pièces sont relatives au règne de ce roi. Avec l’exposition de la BnF consacrée à l’image du roi et celle de Blois dédiée à sa bibliothèque, l’exposition de Chantilly, s’affirme comme le troisième grand rendez-vous de ces célébrations et comme l’exposition la plus généraliste. Le parcours que nous proposons vise en effet à explorer la façon dont François Ier, défait militairement à Pavie, décida ensuite de réorienter son action sur le terrain de l’art et de la culture. A l’occasion des guerres d’Italie, lui-même et les membres de son entourage avaient été fascinés par la façon dont les princes italiens parvenaient à asseoir leur prestige et à faire rayonner leurs cités en pratiquant le mécénat. Après sa défaite militaire, le roi a transposé ce modèle mais à l’échelle du Royaume tout entier, faisant ainsi entrer la France dans la Renaissance, ce qui laissera à notre pays un héritage autrement plus fécond que n’importe quelle victoire militaire.

Est-ce la raison pour laquelle François Ier est souvent qualifié de “roi mécène” et de “roi humaniste” ?

Oui, et l’exposition témoigne de la justesse de ces qualificatifs. Un exemple : François Ier s’attache les services du Primatice, qu’il mandate pour réaliser des copies des plus belles statues de la Renaissance qui vont orner le château de Fontainebleau. Nous présentons ainsi les dessins commandés par le Roi à cet artiste de premier plan pour décorer son château. Parmi ces décors, certains ont été réalisés et d’autres non. Le joyau de l’exposition est toutefois une tapisserie de 8 mètres de long sur 5 mètres de haut réalisée sur un carton de Giulio Romano. Selon Henri Loyrette, cette pièce d’époque représentant la victoire de Zama au cours de laquelle les Romains ont défait les Carthaginois est “l’éléphant blanc” de l’exposition. Elle est d’autant plus remarquable que les objets d’art issus des collections royales sont rarissimes en raison des destructions dont ils ont été victimes au cours de l’histoire. Ainsi, la plupart des tapisseries réalisées sous le règne de François Ier ont été brûlées sous la Révolution afin d’en extraire les fils d’or et d’argent. Il en est de même pour l’orfèvrerie, ravagée par des fontes successives. Nous sommes donc très heureux de pouvoir présenter le sceau et le goupillon des Frères du Saint-Esprit prêtés par le département des objets d’art du Louvre.

L’exposition met également en lumière que François Ier fut un grand collectionneur. L’était-il par goût personnel ou par volonté institutionnelle ?

François Ier est effectivement le premier grand roi collectionneur. Cette démarche révèle certainement un goût personnel mais aussi un positionnement politique. Collectionner, c’était agir comme les Césars qui étaient de grands collectionneurs. Enfin, cela s’inscrit peut-être aussi dans sa volonté de rattraper le retard français dont il avait pris conscience lors des campagnes d’Italie. Ce goût de la collection s’est d’abord porté sur le livre. Chantilly conserve trois véritables emblèmes de l’art du manuscrit. Tout d’abord, le manuscrit des Commentaires de la guerre gallique enluminé par Godefroy le Batave, sommet de l’art de la miniature Renaissance. Ensuite, celui des Trois premiers livres de Diodore de Sicile et bien sûr les Heures de Montmorency, réalisé d’une main anonyme mais époustouflant témoignage de l’enluminure de cette époque. Toutefois, les livres de François Ier soigneusement acquis aux enchères tout au long de sa vie par le duc d’Aumale représentent en eux-mêmes un trésor inestimable. Ils témoignent superbement l’art de la reliure et comprennent aussi les premiers chefs-d’œuvre de l’imprimerie.

Il est vrai que François Ier est contemporain de l’invention de l’imprimerie…

Oui, et il a joué un grand rôle dans le développement de cette technique dans notre pays. L’une des traits de caractère les plus intéressants de François Ier est d’être aussi curieux de l’ancien que du nouveau. Il perçoit donc très vite l’intérêt de cette innovation capitale qu’il utilise pour faire parler en bien de son règne et qu’il encourage au point de faire de la France un haut lieu du livre et, par là, de la culture. Parmi d’autres témoignages, l’exposition présente ainsi les caractères d’imprimerie grecs commandés par François Ier au fondeur Garamond par l’entremise de son imprimeur Robert Estienne, si bien que les premiers livres imprimés en langue grecque l’ont été dans notre pays. Pour le souverain, il s’agissait ainsi de faire de la France, un nouveau foyer de rayonnement de la culture grecque et antique.

Au même moment, une autre découverte va également changer la face du monde : celle de l’Amérique. Ce bouleversement est-il perceptible dans l’exposition ?

François Ier est le premier souverain “curieux” au sens de “collectionneur” et la découverte de l’Amérique a bien sûr excité son imagination comme celle de nombre de ses contemporains. Ses collections comptaient ainsi nombre d’objets exotiques ou légendaires. Son goût le portait autant vers les spécimens naturels rapportés du Canada et du Brésil que vers les créatures fantastiques : cornes de licorne, griffes de griffon, etc. Cet éclectisme trahit un goût encore largement médiéval, un esprit encore fasciné par le fantastique, le légendaire… François Ier a ainsi constitué l’un des premiers cabinets de curiosités européens. Les animaux naturalisés y voisinaient avec les mocassins indiens, les globes terrestres et les oiseaux de paradis, alors considérés comme les descendants du Phénix… Cette incroyable collection est malheureusement perdue pour l’essentiel mais nous en présentons une stimulante évocation.

Cette action du roi en faveur de l’art, de la culture et des savoirs a-t-elle eu des effets durables ?

L’histoire n’est jamais aussi linéaire qu’on ne le croit. Toutefois, le règne de François Ier a posé des bases et donné un élan que l’on peut considérer comme décisif. On doit ainsi porter à son crédit la stabilisation de la langue, la création d’institutions encore vivantes aujourd’hui comme le Collège de France, alors appelé “Collège des lecteurs royaux” ou encore le dépôt légal des livres, noyau des collections nationales… Tout cela nous semble familier aujourd’hui mais a été fondé, voici 500 ans par ce souverain d’exception. L’exposition présente le portrait de François Ier par Clouet, prêté par le Louvre et confronté pour la première fois à son dessin préparatoire, conservé à Chantilly. En contemplant cette œuvre majeure et le visage du roi, on prend conscience que, décidément, le développement de l’art, de la culture et des savoirs représente le meilleur gage de postérité car François Ier nous apparaît alors étonnamment contemporain.

590d0fbe47fe693bd00d229b5444a3b9« Le Siècle de François Ier »,
jusqu’au 7 décembre
au Domaine de Chantilly.
Renseignements : Domaine de Chantilly

 

 

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