Laissons-nous surprendre par le « Fantastique ! » du Petit Palais

Le 3 novembre 2015 par Olivia Brissaud

expo petit palais 2015Pari osé, le Petit Palais nous propose en ce moment, deux très riches expositions (près de 400 œuvres !) consacrées à l’estampe du XIXe siècle. Mises en parallèles dans un même parcours, les œuvres présentées sont cependant radicalement différentes puisque la première exposition propose de découvrir un maître de l’estampe japonaise encore peu connu en Occident, Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), et la seconde nous plonge dans l’imaginaire noire des graveurs romantiques français d’Eugène Delacroix à Odilon Redon. Un fil rouge néanmoins : le fantastique, source d’inspiration infinie pour le genre de l’estampe qui puise aisément son iconographique dans un monde de contes et de légendes peuplés d’animaux imaginaires et d’évocations macabres.

Kuniyoshi, un maître de l’illustration japonaise

Mis en valeur pour son influence dans la culture japonaise et son rôle de précurseur dans l’art du manga et du tatouage, Utagawa Kuniyoshi, contemporain de Delacroix, était bien moins connu en Occident qu’Hokusai ou Utamaro. Ses motifs ne s’identifient pas en effet au japonisme décoratif de la fin du XIXe siècle, même s’il séduit certains collectionneurs et artistes comme Siegfried Bing, Monet ou Rodin. Ses illustrations répondent à des codes et des références qui peuvent nous échapper, mais on ne peut manquer d’être fasciné par l’étonnante inventivité de son iconographie, le parti pris des cadrages serrés, la force des coloris et l’humour satirique présent dans ses caricatures.
De fait, le visiteur est directement immergé dans la violence de ses productions : séries de monstres et de combattants dans lesquelles il excelle. L’artiste laisse libre cours à son imagination, s’inspirant de la littérature d’aventure populaire : combats historiques ou légendaires comme celui des 47 rônins ou séries de guerriers comme Les 108 héros d’Au bord de l’eau qui connut un vif succès. Dans les scènes de bataille, on admire la qualité de la composition et le dynamisme de la mise en scène. Par de grandes diagonales ou des courbes audacieuses, il rend avec brio la violence des gestes et des expressions de visage, ainsi que le mouvement et la vitesse. Le temps paraît comme suspendu dans ces productions colorées. Suivant un format unitaire toujours semblable, qu’il assemble souvent en triptyque, l’artiste décline donc les mythes connus comme celui de l’enfant rouge Kaidõ-maru, icône populaire et porte-bonheur dont l’artiste donne une illustration restée célèbre.

Kuniyoshi, Bando Shuka dans le role de la princesse Morokoshi, Onoe Kikugoro III dans celui de Tenjiku-Kaja et Sawamura Sojuro V en Shibameon, 1847

Dans la tradition de l’ukiyo-e

Comme ses contemporains, Kuniyoshi représente également les divertissements de son temps comme le théâtre kabuki dont il produit des supports de promotion (portraits d’acteurs, affiches de représentations et divers programmes…) et dessine de nombreux portraits de femmes. Il nous transmet à travers ces « bijin-ga » ou « kodomo-e » une vision de la mode de l’époque. Parfois réalisées au format des éventails plats, ces images de courtisanes du célèbre quartier des plaisirs figurent des scènes de vie quotidienne ou des geishas de haut rang, dansant et jouant de la musique.
Kuniyoshi, Il fait peur a voir mais c'est vraiment quelqu'un de bien, gravure sur bois, 1847La beauté de ces figures et la précision du dessin attestent de la qualité artistique de l’artiste qui se montre aussi d’une étonnante modernité dans ses estampes de paysages. Il prend en effet le parti d’un angle de vue photographique pour dessiner ses vues d’Edo et s’inspire de techniques européennes dans ses perspectives, dans le rendu du ciel et le traitement de la lumière. Avec le fleuve comme élément récurrent, il peuple ses paysages de petits personnages vaquant à leurs occupations quotidiennes, pêcheurs, promeneurs divers…
Pour clore cette partie, on s’attarde sur les œuvres humoristiques et satiriques de l’artiste qui dévoile ici tout son talent pour la caricature ; l’interdiction de diffuser des portraits d’acteurs ou de geishas le force en effet à contourner la censure en les représentant sous la forme d’objets ou d’animaux anthropomorphes. Il parodie de même les caractères humains qui prennent les traits d’oiseaux, de crapauds ou de chats, animaux préférés de l’artiste japonais dont il peuple nombre de ces productions. On est impressionné par l’inventivité infinie du graveur et ses idées toutes plus originales les unes que les autres comme ces visages composés de corps assemblés ou les éventails qui représentent d’un côté des personnages et de l’autre l’ombre d’un animal. Une vraie immersion donc dans un folklore japonais qui nous intrigue et nous émerveille grâce à l’étonnante modernité et à l’imagination d’un « démon de l’estampe »

Goya, Caprices 43, Le sommeil de la raison produit des monstres, 1799, eaux fortesRomantisme en noir et blanc

Si la partie japonaise finit sur une note joyeuse, la transition avec la seconde exposition permet au visiteur d’intégrer une toute autre atmosphère. Avant de découvrir une série d’estampes provenant de la Bibliothèque nationale de France, le visiteur est accueilli par une vidéo contemporaine d’Agnès Guillaume où un visage traité en négatif affronte une nuée d’oiseaux sombres. Ces volatiles, on les retrouve dans l’estampe des Caprices de Goya ”Le sommeil de la raison engendre des monstres”, clé de voûte de l’exposition et référence absolue à ce monde de l’étrange et du cauchemar. On découvre après, dans un parcours chronologique à travers le romantisme du XIXe siècle, toute l’expressivité du noir, matière première de la gravure déclinée dans une grande variété de techniques (aquatinte, eau-forte, lithographie, gravure sur bois…).

Après un rappel des grandes œuvres qui ont influencé l’histoire de l’estampe, La Mélancolie d’Albrecht Dürer, La Tentation de Saint-Antoine de Jacques Callot qui fourmille de détails terrifiants ou Le Docteur Faustus de Rembrandt, on avance au fur et à mesure dans le XIXe siècle français. En 1830, une génération d’artistes autour de Delacroix profite de la liberté d’exécution que permet la lithographie et des interprétations variées sur le noir pour véhiculer les idées romantiques. L’estampe s’offre alors comme un medium de proximité qui permet aux artistes d’être plus personnels et d’exprimer leurs plus noires pensées, leurs fantasmes même.

Delacroix, Mephistopheles dans les airs, Faust, Lithographie,1828Les sujets des gravures dépassent ainsi les simples évocations de châteaux gothiques aux architectures sombres ; on reprend des thèmes de sorcellerie, de danses macabres, d’évocations cauchemardesques de chimères et de monstres divers… Tout un mouvement littéraire et artistique se déploie avec des esprits qui s’influencent les uns les autres. L’image du diable envahit ces illustrations avec le fameux Méphistophélès de Delacroix, planche tirée du Faust de Goethe, ou L’Enfer de Dante édité en 1861 par Gustave Doré. Le genre du fantastique s’épanouit en effet dans le livre illustré tel Un autre monde de Grandville où l’artiste dessine des caricatures fantaisistes et satiriques.

La figure tutélaire de Victor Hugo est plusieurs fois évoquée dans l’exposition comme dans cette interprétation de La Ronde du Sabbat, lithographie de Louis Boulanger, qui s’inspire d’une ballade du poète. Avec un extrême raffinement, l’artiste réussit à faire vibrer la lumière et à jouer sur les contrastes des clairs obscurs.

Odilon Redon, Un masque sonne le glas funebre, Lithographie, 1882. Planche III, A Edgar PoeUn monde fantasmagorique

L’estampe permet aussi une large production commerciale sur des sujets divers de l’érotisme morbide de Félicien Rops aux vues hantées de Paris par Rodolphe Bresdin ou Charles Meryon. Ces paysages nocturnes peuplés de fantômes marquent par leur tonalité onirique. D’autres artistes moins connus tels Alphonse Legros, François Chifflart ou Eugène Jazet (avec son impressionnante Léonore) sont révélés par l’exposition et dévoilent leur virtuosité à traiter les noirs. Certains sont pourtant proches de l’école réaliste, comme Félix Bracquemond, mais ils puisent également dans le répertoire fantastique qui leur offre un champ d’expérimentation propice. Le fantastique, élément perturbateur fait donc irruption et vient déranger le réel ; les détails macabres nous troublent de fait, et dérangeront certainement les âmes sensibles. L’exposition nous emporte ensuite jusqu’aux prémices du symbolisme avec les œuvres intrigantes d’Odilon Redon et ses visages étranges, figures anthropomorphes monstrueuses ou squelettes. On retrouve chez Redon l’influence de Goya doublée d’une vision spiritualiste avec des références à la mort et à l’infini. Il révèle en tout cas une excellente maîtrise pour la technique lithographique qu’il embrasse en tant que tel. En publiant, en 1879, une série d’estampes qu’il intitule Dans le rêve, il fait le lien entre le romantisme noir et blanc et ce qui va devenir le symbolisme.

Si le sujet est dense et sombre, le visiteur se laisse surprendre par ce monde imaginaire ; au fil de ces trois générations successives d’artistes, il suit facilement l’évolution de l’inspiration fantastique au XIXe siècle.

Fantastique ! Kuniyoshi, le démon de l’estampe / L’estampe visionnaire, de Goya à Redon. Petit Palais. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avenue Winston Churchill – 75008 Paris, du 1er octobre 2015 au 17 janvier 2016. Du mardi au dimanche de 10h à 18h et le vendredi jusqu’à 21h.

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