La palette d’Élisabeth Vigée Le Brun enchante le Grand Palais

Le 12 octobre 2015 par Olivia Brissaud

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Alors que la Banque de France vient d’acheter un portrait de Louise-Marie-Adelaïde de Bourbon réalisé par Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), et considéré comme trésor national, le Grand Palais propose, pour la première fois, une vaste rétrospective consacrée à l’œuvre de cette portraitiste renommée dont la longue vie, fortement marquée par les périodes troubles de la Révolution française, s’étend du règne de Louis XV à la monarchie de Juillet. L’exposition thématique et chronologique gravite donc autour de cette femme artiste : plus de 150 œuvres (peintures, dessins, pastels…) sont présentées dans une scénographie épurée qui reprend l’esprit et les couleurs des intérieurs élégants du XVIIIe siècle. Le parcours réserve également des sujets parallèles sur la vie artistique de l’époque, la concurrence féminine, la mise en scène du pouvoir ou encore l’allégorie mythologique. Si le sujet du portrait peut paraître redondant, la grande diversité de situations et de poses de ces peintures, ainsi que la présentation dynamique qui nous est proposée, permettent aux visiteurs de ne pas se lasser. Au contraire, la vie intense de cette artiste intrépide et ses tableaux pleins de vie et de spontanéité font de cette exposition un rendez-vous immanquable de la rentrée culturelle.

Une femme artiste reconnue

Le visiteur est accueilli par un autoportrait saisissant, L’Artiste exécutant le portrait de la reine Marie-Antoinette, qui nous invite à découvrir la personnalité et le parcours de cette peintre hors-norme. On peut ensuite admirer plusieurs autoportraits, effigies sur fonds neutres adoptant plutôt des poses naturelles et d’une grande simplicité dans les tenues.
Ces peintures dévoilent à la fois la femme et l’artiste qui utilise l’autoportrait pour affirmer son statut social et ses ambitions, mais également exposer sa beauté et souligner son rôle de mère. L’une des œuvres les plus connues, son portrait avec sa fille Julie dit La Tendresse maternelle, présenté au Salon de 1787, la montre en train d’étreindre son enfant dans une composition raphaélesque qui n’est pas sans rappeler certaines madones du maître italien. On remarque l’image séductrice de la maternité avec un souci des accessoires et du rendu des tissus. Empreinte de rousseauisme et des idées des Lumières, Vigée Le Brun magnifie dans ses tableaux les liens filiaux et la fusion de l’amour maternelle : elle représente ainsi des enfants seuls ou enlaçant leurs mères, comme dans le portrait de ses amies, la Marquise de Pezay et la Marquise de Rougé, ou ceux de riches aristocrates russes lors de son séjour à Saint-Pétersbourg.

Mais si elle est surtout connue pour ces sujets à thématiques « féminines », la peintre sut également s’imposer en tant qu’artiste à part entière. À 19 ans, elle est reçue au sein de l’Académie de Saint-Luc où elle rejoint son père, Louis Vigée, pastelliste et portraitiste, qui l’introduit dans le milieu artistique. Elle évolue donc dans un monde d’artistes et se constitue un réseau influent, étudiant dans les ateliers de Blaise Bocquet ou encore Gabriel Briard. Suivie par les peintres Vernet et Doyen, son apprentissage est complété lors de son mariage en 1776 avec le marchand d’art Jean-Baptiste-Pierre Le Brun. Si ce fut un handicap pour intégrer l’Académie royale, cette alliance lui permit de se familiariser avec les œuvres des grands maîtres et de développer un art personnel très sophistiqué et une maîtrise de la science des couleurs qu’elle déclinera dans ses tableaux. En 1783, Vigée Le Brun finit par être reçue à l’Académie royale de peinture, grâce au soutien royal, et présente alors une allégorie, La Paix ramenant l’Abondance, qui rivalise avec la peinture d’histoire, encore refusée aux femmes. L’exposition dévoile aussi ses talents de dessinatrice, à la pierre noire ou à la sanguine, technique rapide qu’elle affectionne pour exécuter des têtes d’expression à la manière de Jean-Baptiste Greuze. On découvre une personnalité fascinante qui a su s’imposer sur la scène artistique aux côtés de peintres comme David ou Hubert Robert dont elle réalisa d’ailleurs un portrait resté célèbre. Avec la Révolution, son voyage en Italie la pousse vers le paysage dans la tradition des peintres du XVIIIsiècle, et là aussi elle révèle une vision très à elle. À son retour d’exil, elle reprendra un peu la peinture de paysages en plein air, marquée par la génération romantique et la place qu’elle accorde à la nature.

Peintre officiel de Marie-Antoinette

La reconnaissance de ses talents passe alors par des commandes royales. Elle devient après 1778 le peintre officiel de la reine Marie-Antoinette. Le premier portrait de la souveraine qu’elle réalise est d’ailleurs très codifié. Elle reprend l’iconographie traditionnelle des portraits de pied, représentant la reine en grande robe blanche de cour, une couronne et le buste de Louis XVI soulignant sa fonction. Une représentation assez réaliste dans laquelle on reconnaît les traits et la physionomie des Habsbourg. Déjà on note l’éclat de la technique et ses innovations dans les contrastes des couleurs et les effets d’ombre et de lumière. Par la suite, l’artiste sera régulièrement sollicitée pour des commandes royales comme le tableau de Marie-Antoinette entourée de ses enfants en 1787, destiné à rehausser l’image de la reine alors impopulaire. Reprenant une composition triangulaire inspirée des saintes familles italiennes du XVIe siècle, elle cherche à valoriser son rôle de mère. Cette proximité avec la Cour assure en tout cas le succès de Vigée Le Brun qui se compose une clientèle aristocrate importante. L’exposition nous présente ainsi une magnifique galerie de « portraits flatteurs » qui reprennent les évolutions de la mode de l’époque. Peut-être pour satisfaire sa clientèle, elle prend l’habitude d’embellir manifestement certains modèles, des femmes aux carnations marquées qui posent dans des attitudes indolentes, la silhouette généreuse, le regard un peu troublant.

Ces compositions d’une élégance gracieuse dégagent une certaine sensualité et certains modèles sont représentés parfois en simple tenue d’intérieur, comme la duchesse de Polignac et même la souveraine peinte en robe de gaulle en 1783, ce qui ne manqua pas de soulever plusieurs critiques. La peintre redéfinit en tout cas les codes de représentation de l’art du portrait, incitant ces jeunes femmes à communiquer sur leur image, à oser de nouvelles coiffures avec des turbans, des chapeaux de paille ou encore des fleurs dans les cheveux. Elle reprend également le procédé classique consistant à suggérer la personnalité des modèles par des accessoires (livres, partition, et autres) et cherche, dans les poses, à créer un véritable sentiment de proximité avec le spectateur.

Un art du portrait qu’elle diffuse en Europe

Entre deux siècles, Élisabeth Vigée Le Brun incarne donc un certain style du portrait français, avec des critères esthétiques très personnels qu’elle diffuse en Europe, lorsqu’elle est contrainte de s’exiler en raison des événements révolutionnaires. Le 6 octobre 1789, elle quitte Paris avec sa fille pour l’Italie et commence un exil de 12 longues années où elle ne manque pas de commandes, profitant de sa renommée pour répondre à une clientèle monarchique qui apprécie son art. Encore marquée par un souci d’idéalisation, l’artiste réalise des portraits pour tous les grands d’Europe et connaît un vif succès. Son talent est officiellement reconnu par les académies artistiques de Rome, Bologne, Parme et Florence.

À Naples, elle prend commande auprès des Bourbon de Naples et développe des figures allégoriques comme Lady Hamilton en bacchante dansant devant le Vésuve. Alors que la mode du néoclassicisme est à son apogée, elle représente la jeune femme les cheveux lâchés et vêtue à la grecque. Son périple se poursuit à Vienne en 1792, où elle divorce de son mari, et, 3 ans plus tard, se fixe à Saint-Pétersbourg. Accueillie à la Cour de Catherine II, elle exécute le portrait des filles de Paul Ier, et de nombreux aristocrates russes. À son retour en France, en 1802, elle reprend sa fonction de portraitiste pour une nouvelle noblesse d’Empire et retrouve plus ou moins sa place tout en restant plus discrète et en continuant de voyager, notamment en Angleterre.

Des fastes de la vie de Cour aux troubles révolutionnaires et à l’avènement de nouveaux codes sociaux et artistiques, Vigée Le Brun fut donc bien plus que la portraitiste de la reine et qu’une « conseillère de mode ». Sa force de travail et son talent indéniable en font un artiste majeur de la fin du XVIIIe siècle qui retrouve aujourd’hui l’aura et la célébrité qui furent les siennes à travers toute l’Europe.

“Élisabeth Louise Vigée Le Brun”. Du 23 septembre 2015 au 11 janvier 2016, au Grand Palais, Galeries nationales. Dimanche et lundi de 10 à 20h, du mercredi au samedi de 10 à 22h. Fermé le mardi.

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