L’âge d’or des Médicis à travers l’art du portrait florentin au XVIe siècle

Le 12 octobre 2015 par Olivia Brissaud

visuels_homev2Pour la rentrée, le Musée Jacquemart-André propose de découvrir une sélection des plus célèbres portraits florentins du XVIe siècle, thématique traitée pour la première fois au sein d’une exposition en France, malgré l’intérêt pour la période et les sujets représentés. Portraits d’apparat, de princes et de courtisans, mais également portraits d’artistes ou de soldats, le parcours divisé en cinq sections dévoilera un ensemble d’œuvres qui révèlent les caractéristiques de l’art maniériste et les évolutions stylistiques de la période. Les tableaux présentés reflètent en effet une tendance qui gagne les élites de la cour des Médicis : celle de faire réaliser son portrait pour transmettre à leur postérité une effigie qui témoigne à la fois de leur apparence physique et de leur rang social. Réalisées par des grands peintres maniéristes attachés à Florence, comme Bronzino, Andrea del Sarto, Pontormo ou Salviati, ces représentations d’une grande finesse, presque méticuleuse dans le rendu, deviennent de plus en plus codifiées et dessinent les spécificités d’un portrait florentin qui se distingue alors du naturalisme et du traitement « lumineux » des portraits vénitiens.

La “Manière moderne”

D’abord défini par Vasari, ce mouvement de peinture qui prend le terme péjoratif de « maniérisme » au XIXe siècle, éclot à Florence au milieu XVIe siècle. Il se veut profondément novateur dans le rendu des couleurs, le traitement sculptural des formes allongées et le dynamisme des compositions. Si la référence à Michel-Ange est manifeste, les artistes de la maniera sont aussi les héritiers du sfumato léonardien qui lie encore le visage du protagoniste au décor du fond tout en donnant aux traits une finesse qui cisèle le visage.

Ridolfo del Ghirlandaio, Dame au voile, 1510-1515, Galerie des Office.

Ridolfo del Ghirlandaio, Dame au voile, 1510-1515, Galerie des Office.

Comme introduction, La Dame au voile de Ridolfo del Ghirlandaio résume le style du début du siècle : encadré par un paysage florentin, la composition est encore empreinte d’une certaine austérité propre à la période républicaine de Florence avant le retour des Médicis. Puis le peintre Andrea del Sarto est présenté comme la figure dominante. Dans l’atelier de cet artiste qui tend à auréoler ces figures d’une atmosphère tendre et mystérieuse, on voit passer Fiorentino, Pontormo, Salviati, Puligo…, tous ces peintres qui vont donner au portrait florentin un type caractéristique. On pourra ainsi apprécier des modèles, souvent représentés de trois-quarts sur fond d’architecture ou fond neutre, posant avec les emblèmes de leur fonction et de leur rang, ou des objets symboliques qui reflètent leur personnalité morale. La technique est marquée par la précision du dessin et la forme très épurées des visages souvent idéalisés ; une attention de plus en plus forte est portée aux costumes décrits de façon très précise. Chaque artiste s’affirme néanmoins dans son propre style. Ainsi chez Pontormo, les poses des personnages aux expressions inquiètes sont plus contorsionnées, les couleurs plus acidulées, le cadre plus serré.

S’il est très marqué par l’œuvre de Pontormo, Bronzino adopte cependant un style plus rigoureux et naturaliste marqué par une utilisation originale des couleurs presque froides qui contrastent avec la forte plasticité des sujets. Les portraits de Salviati, quant à eux, témoignent d’une recherche toujours plus poussée de la sophistication.

Le portrait d’apparat à la Cour florentine

Vasari, portrait d’Alexandre de Medicis, 1534, Galerie des Offices.

L’exposition se concentre donc sur les Médicis, cette famille de banquiers qui a su se hisser au rang d’une véritable dynastie européenne au XVIe siècle avec la proclamation du Grand-duché de Toscane en 1569. Considérablement riche, elle a cependant dû asseoir son autorité et sa légitimité après l’épisode Savonarole et la république florentine : les portraits de condottiere en armes se multiplient et les souverains se font représenter en chef des armées à des fins de propagande.
Pour soigner son image et affirmer le pouvoir de la dynastie, Alexandre de Médicis commande ainsi des portraits héroïques où il se met en scène comme dans celui peint par Vasari où il pose devant la ville de Florence, en armure, assis sur un trône et tenant un bâton de pouvoir en or. L’idéalisation physique et morale des portraits d’apparat est de mise alors chez les souverains européens. Les peintres s’illustrent également dans des portraits de cour qui rivalisent de luxe et d’ostentation. Dans les années 1540, Bronzino se distingue comme portraitiste à la Cour fastueuse de Cosme Ier et Éléonore de Tolède, fille du vice-roi de Naples. Les codes de représentation évoluent, les compositions sont plus solennelles : les costumes sont très détaillés et d’une grande élégance alors que les visages épurés revêtent le plus souvent un masque impassible. Pour ajouter au côté somptueux, les tableaux se déclinent dans des matériaux coûteux or, argent, lapis-lazuli ou étain comme ces petits portraits que Bronzino réalise vers 1550 pour orner le bureau de Cosme Ier.

Pour la fin de la période, le parcours insiste sur l’affirmation des Médicis aux cotés des grandes monarchies européennes : les portraits d’État soulignent les insignes du rang. Ainsi pour celui de Marie de Médicis par Santi di Tito, la future reine promise au roi de France Henri IV pose de pied, vêtue d’un somptueux manteau de velours noir parsemé de lys et d’œillets. Une place toute particulière est faite aux portrait d’enfants qui expriment souvent la tendresse des sentiments et se veulent plus intimes. Souvent représentés avec des animaux exotiques ou des jouets, on pénètre alors dans une atmosphère marquée par plus de simplicité et d’innocence.

Pontormo, Portrait de deux amis, 1522, Collezione Vittorio Cini, Venise.

Pontormo, Portrait de deux amis, 1522, Collezione Vittorio Cini, Venise.

Portraits intellectualisés et allégoriques

L’un des intérêts majeurs de la thématique traitée est également les portraits des courtisans, artistes et bourgeois de Florence qui participent à l’effervescence culturelle de la période médicéenne. Dans des représentations assez intellectualisées et destinées à un public cultivé, le modèle se fait portraiturer avec différents attributs, objets ou animaux, qui permettent de suggérer la personnalité du personnage, son caractère et ses goûts. Livres, statuette antique, pièces d’orfèvrerie et instruments de musique reflètent la culture humaniste de l’époque. La diversité des œuvres permettra certainement d’apprécier les évolutions de style du Cinquecento à travers ces effigies qui rivalisent de profusion décorative.

Pontormo propose ainsi des portraits marqués par le dynamisme des formes sculpturales et qui réunissent les préceptes du genre. Le portrait « moral » des Deux Amis, assez sobre fait référence à Cicéron et insiste sur les valeurs de l’amitié. D’autres évoquent les grandes figures de la littérature italienne comme dans le portrait de la poétesse Laura Battiferri par Bronzino, femme de lettres et épouse du sculpteur Bartolomeo Ammannati dont les vertus morales sont ici exaltées.

Bronzino, Laura Battiferri, 1558, Palazzo Vecchio.

Bronzino, Laura Battiferri, 1558, Palazzo Vecchio.

Un profil « peu avantageux », une allure altière, la chair porcelainée et un vêtement qu’on qualifierait d’austère composent cette amie des artistes et des humanistes. Les mains ajoutent aussi à l’expressivité du sujet qui présente un recueil de sonnets, le Canzoniere de Pétrarque, se plaçant ainsi dans la lignée des poètes toscans, fondateurs de l’identité et de la culture florentines. Une réelle intensité habite ces portraits que Bronzino traite comme s’il s’agissait d’une matière rare et précieuse, magnifiée par la pureté chromatique des teintes. Quelques portraits de musiciens sont également rassemblés comme celui de Francesco Salviati représentant un joueur de luth, instrument privilégié alors par les musiciens, la figure allongée et idéalisée du personnage se détachant nettement sur un décor intérieur.

Salviati, Portrait d’un luthiste, 1510-63, Musée Jacquemart André.

On découvrira donc avec cette exposition inédite comment ces effigies de ducs et de courtisans sont savamment composées : le cadrage du modèle, la posture, les attributs cachés, l’absence d’expression, l’aspect ivoirin des chairs qui fait contraste avec la luxuriance des couleurs accordée aux tissus. Une plongée certaine dans le luxe et le raffinement d’une époque où l’art du portrait gracieux et inventif participe de l’essor d’une société de cour.

« Florence. Portraits à la Cour des Médicis ». Du 11 septembre 2015 au 25 janvier 2016. Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann 75008 Paris, 01 45 62 11 59, ouvert tous les jours de 10 à 18h. Nocturnes les lundi et samedi jusqu’à 20h30.

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