“Fragonard, amoureux. Libertin et galant”

Le 1 septembre 2015 par Solveig Conrad-Boucher

affiche_fragonardDu 16 septembre 2015 au 24 janvier 2016, le musée du Luxembourg célèbre, en collaboration avec le musée du Louvre, “Fragonard amoureux, libertin et galant” . Au fil d’une remarquable exposition, dont le titre ne laisse pas assez présager la profonde originalité, le visiteur est invité à retracer à travers des peintures, mais aussi des dessins et des illustrations, l’évolution des thématiques “érotiques” dans l’œuvre du maître. A l’époque, ce terme n’a pas seulement à voir avec la sexualité, mais désigne plus largement tout ce qui a trait à l’amour. Or Fragonard, durant les trente-cinq années d’une carrière commencée au milieu du XVIIIe siècle, n’a cessé sous son pinceau, d’en renouveler le motif, toujours en accord avec la sensibilité de ses contemporains, dont il reflète à l’unisson les préoccupations.

Observation tendre et amusée du monde

Mari affectueux et dévoué, probablement fidèle, “Frago”, tel qu’il s’appelait lui-même, puise son inspiration en effet moins dans sa vie personnelle que dans l’observation tendre et amusée du monde et se révèle ainsi dans son œuvre tour à tour délicat et galant, frivole et licencieux, polisson et libertin, sentimental et idéaliste. Le parcours de l’exposition, émaillé de multiples références littéraires, depuis Honoré d’Urfé jusqu’à Jean-Jacques Rousseau, met en évidence cette complexité du topos amoureux, et relie parfaitement la stricte représentation picturale à l’imaginaire culturel du temps.

Ici et là, la présence dans le parcours d’autres artistes, ainsi François Boucher dont il fut l’élève, Pierre-Antoine Baudouin, rendu célèbre par ses gouaches libertines et dont il partagea longtemps l’atelier, Jean-Baptiste Greuze, ou encore Louis-Léopold Boilly, contribue aussi à cette mise en perspective. En même temps, elle révèle la singularité de l’œuvre de Fragonard, animée par le goût de l’essentiel, l’énergie et la délicatesse du style, la capacité à suggérer sans jamais les juger les émois de la chair et du cœur. A travers près de quatre-vingt-dix œuvres dont soixante-trois de la main de Fragonard, c’est bien l’une des pages les plus fascinantes de l’histoire de l’art au XVIIIe siècle qui semble ainsi ravivée sous les yeux du public.

“De son boudoir, il fit un atelier” a-t-on dit de Fragonard, lui associant ainsi de longue date une vie supposée de débauche, en confondant l’homme et l’œuvre, une œuvre pourtant non limitée – il est important de le rappeler – aux thématiques galantes ou libertines. La seule histoire d’amour dont nous ayons à son sujet la certitude est finalement celle qui le lie à sa femme Marie-Anne Gérard. Le reste n’est qu’hypothèses, supputations ou fantasmes. Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition nuance ainsi l’image trop souvent retenue de lui : “Du Chérubin, volage et séducteur, héros des « culbutes », où les femmes séduites sont multiples et aussi vite abandonnées que troussées, ainsi que sur ses tableaux et dessins, on ne sait rien. Se dessine en revanche l’image d’un petit putto, témoin espiègle de la folie des amours d’autrui. Un Figaro, enfin, bon époux, bon père, serviteur discret mais lucide des faux semblants et des jeux de l’amour et du hasard.”

Reflets enjeux philosophiques de son temps

Car la veine libertine et galante observée chez Fragonard se fait écho avant tout des enjeux philosophiques, littéraires et artistiques de son temps. La théorie du sensualisme, importée d’Angleterre et ne retenant comme source de la connaissance que les sensations, contribue à cette célébration dans la peinture des plaisirs charnels, même discrète et ludique comme dans Le Colin-Maillard du Toledo Museum of Art. En même temps, la quête hédoniste prônée par les élites et rapidement dissociée de la notion de sentiment, se dissimule derrière la mode des représentations mythologiques amoureuses, parmi lesquelles on compte ici Psyché montrant à ses soeurs les présents qu’elle a reçues de l’Amour (-ci-dessous), prêté par la National Gallery de Londres.

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En illustrant enfin certains contes d’inspiration libertine, notamment ceux réalisés un siècle plus tôt par La Fontaine, précurseur en la matière, Fragonard révèle là encore l’engouement des hommes des Lumières, pour une littérature pressentie comme délicieusement érotique. Par ailleurs, certaines toiles d’inspiration rustique et populaire, ainsi L’enjeu perdu ou Le baiser gagné du Metropolitan Musem de New York, font non seulement référence à la peinture flamande du XVIIe siècle, mais aussi au genre littéraire “poissard”, instauré quelques années auparavant par les écrits du comte de Caylus. Après avoir perdu aux cartes, la jeune fille doit un baiser à l’heureux gagnant et ne peut, malgré sa résistance, se dérober. Le jeu galant, suggérant dans d’autres toiles le désir sensuel plus qu’il ne le montre, devient ici grivoiserie clairement assumée.

A0414Renouvellement permanent
du thème amoureux

Ce sont bien toutes les modulations du désir et de l’amour que Fragonard semble ainsi livrer dans son œuvre et cette diversité, ce renouvellement permanent du thème amoureux se traduit aussi dans l’évolution de son style, et dans les références picturales qu’il choisit de mettre ou non en avant. Là, à la suite de François Boucher, il s’adonne ainsi à la galanterie pastorale, non sans la parer déjà d’une troublante sensualité. Ici par la robustesse délibérée du style, il se montre à même d’exprimer la tragédie amoureuse, ainsi dans l’histoire du Grand Prêtre Corésus se sacrifiant pour sauver Callirhoé (musée des Beaux-Arts d’Angers). Mais c’est sans doute à travers l’imagerie licencieuse qu’il parvient à suggérer pleinement la vie et le paroxysme de la passion, comme à l’exemple du Baiser (collection particulière), son pinceau rapide et inspiré jouant autant de la fluidité de la touche que de l’expressivité de certains empâtements.

sacrifice_detailPar la suite, alors qu’au tournant des années 1760, les valeurs du libertinage sont peu à peu remises en cause et que La Nouvelle Héloïse conquiert tous les esprits, Fragonard se souvient de la leçon de Watteau. Il transforme cependant les Fêtes galantes d’antan en véritable conte fantastique, ainsi dans la troublante Ile d’Amour, (Fondation Calouste Gulbenkian) laissant déjà pressentir l’avènement du préromantisme. Avec Le Verrou (musée du Louvre), d’inspiration clairement licencieuse, mais curieusement destiné à l’origine à faire pendant à une scène religieuse, s’opère un renversement : l’amour est désormais moralisé. Dans un style antiquisant enfin, Le Sacrifice de la Rose (Collection de Lynda et Stewart Resnick, détail ci-contre) compte, parmi ses dernières oeuvres et rend délicatement comme un dernier hommage à Vénus et à l’amour sensuel, alors que le peintre abandonne définitivement, à l’aube de la Révolution française, toute création artistique, pour les seize ans qu’il lui reste à vivre.

 

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