“Le Corbusier. Mesures de l’homme” : l’hommage du Centre Pompidou à un artiste démesuré

Le 8 juin 2015 par Solveig Conrad-Boucher

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À l’occasion du cinquantenaire de la mort de Le Corbusier, le Centre Pompidou rend hommage au célèbre architecte, en lui consacrant, jusqu’au 3 août 2015, une vaste exposition. À travers 300 œuvres et documents – plans, maquettes, mobilier, mais aussi sculptures, dessins et peintures, films, livres et photographies – le spectateur est invité à suivre pas à pas, depuis les années de formation jusqu’à celles de la maturité, le cheminement artistique de ce Suisse naturalisé Français en 1930, mais qui n’envisageait l’acte créateur qu’à l’échelle planétaire, dans sa portée universelle.

L’homme au centre d’une création totale

Au fil des salles, réparties entre son travail pictural et plastique et ses projets d’architecture et d’urbanisme, l’occasion est offerte au visiteur de se familiariser directement avec son œuvre et ses fondements théoriques. Car si Le Corbusier, prêt à tout pour bâtir, fit souvent preuve d’opportunisme et d’accointances contradictoires et contestables, il demeura toujours fidèle à ses propres exigences esthétiques et ne se détourna jamais de ce qui faisait l’essence même de son art. Le parcours, en grande partie chronologique, de l’exposition met ainsi en évidence les innovations successives qui mèneront le maître, du modernisme des années 20 au brutalisme des années 50 et 60, mais sans jamais contredire les “fondamentaux” et les “invariants”, définis ou pressentis dès la prime jeunesse. Parmi eux, la quête de l’essence, de la permanence, le goût de l’ordre et du rythme, de la répétition, du standard, mais aussi la place fondamentale accordée à l’homme, à partir duquel et en fonction duquel s’ordonne tout l’univers corbuséen.

9782844266996L’homme, considéré dans sa corporalité, est perçu en effet comme un instrument de mesure, à partir duquel Le Corbusier dessine et conçoit la “machine à habiter”. Mais il est aussi un être sensible, “cognitif” et “percevant”, qui occupe l’espace comme tel et le fait résonner en retour. Cette attention accordée à l’humain, à ses lois, ses besoins, dans sa stricte individualité comme à l’échelle collective, se retrouve chez Le Corbusier dans tous les champs de la création. Car en artiste complet, ce dernier n’a jamais cessé toute sa vie ni de dessiner, ni de peindre. Théoricien, écrivain, il fut souvent amené à évoquer son propre travail, et livra notamment cette formule significative : “le dessin, la peinture, la sculpture, l’architecture pour moi n’est qu’un seul phénomène. C’est symphonique”. Et c’est précisément cette cohérence, cette synthèse des arts, expression d’une véritable poétique corbuséenne, que révèle au public l’exposition du centre Pompidou,

Un cheminement cohérent et symphonique

Celui qui se fera appeler à partir de 1920 Le Corbusier naît en 1887 sous le nom de Charles-Edouard Jeanneret à La Chaux-de-Fonds, dans le Jura suisse. Inscrit à l’École d’art, c’est là qu’il sera formé à la gravure et à la ciselure, avant de se destiner à l’architecture. Dès 1906, il construit ainsi sa première maison, la Villa Fallet, décorée en “style sapin” qu’il expérimente alors à partir des motifs végétaux observés dans les paysages qui l’entourent. Ses honoraires en poche, vient le temps des voyages en Europe, notamment à Paris, où il fréquente l’atelier d’Auguste Perret, défenseur du béton armé, puis à Berlin, où il entre au service de Peter Behrens. Son séjour en Allemagne est pour lui particulièrement marquant car il s’y familiarise avec la pratique des tracés régulateurs, s’imprègne des théories psychophysiques alors en vogue ainsi que du principe de la rythmique des corps humains. Simultanément, il découvre la cité-jardin de Hellerau, conçue par Heinrich Tessenow. En 1911, il entreprend son “voyage d’Orient”, avec notamment une étape en Grèce, où la découverte de l’Acropole est pour lui une véritable révélation, pont jeté, malgré la distance des siècles, vers l’époque contemporaine. Plus tard, il écrira : “la vue du Parthénon en Grèce avait éveillé en moi le goût de la perfection et cette perfection je l’ai discernée dans notre civilisation moderne comme étant apportée automatiquement par le machinisme, le machinisme n’étant pas un épouvantail et un facteur de laideur, mais au contraire un extraordinaire outil de perfection”.

Dès 1918, alors qu’il fonde avec le peintre Amédée Ozenfant le “purisme”, un art “fait de constantes plastiques […] s’adressant, avant tout, aux propriétés universelles des sens et de l’esprit”, il présente au public parisien ce qu’il considère comme sa première toile, La Cheminée, dont l’élément central est un mystérieux cube blanc, forme simple et épurée, posée à côté de quelques livres. “Espace-lumière-intensité de la composition. À vrai dire, derrière cela est présent le site de l’Acropole” écrira-t-il encore. Dans le même esprit, il entame une série de natures mortes – réunissant bouteilles, verres, pipes et instruments de musique – et dont la représentation, simplifiée, purifiée, clarifiée, est comme réduite à l’essentiel, au cœur d’une composition implacablement géométrique. Offertes au regard, ces toiles imprègnent l’esprit du spectateur, à la fois dans leur ressemblance et leurs infimes variations, et stimulent sa capacité à synthétiser l’ensemble, à en reconnaître l’essence.

410x480_2049_2898Pour une architecture
nouvelle

Résolument d’avant-garde, les deux compagnons de route créent avant de se séparer une revue internationale d’esthétique, L’Esprit Nouveau, où Le Corbusier énonce ses réflexions sur l’architecture. Elles sont mises en œuvre lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels de 1925, à travers son pavillon de l’Esprit Nouveau, puis en 1926 dans la cité-jardin de Pessac, rassemblant une cinquantaine de logements ouvriers, tous conçus à partir d’un module de base identique. Dès cette époque en effet, la question du logement social et du regroupement de maisons “dom-ino” est au cœur des préoccupations de Le Corbusier, même s’il réalise aussi des maisons particulières pour de riches commanditaires, à l’image de la Villa Savoye de Poissy (ci-dessus).

Dans sa vision de l’urbanisme et de l’architecture, ces deux types de chantiers ne sont d’ailleurs pas contradictoires, les seconds, illustrant à l’échelle réduite, les programmes qu’il aspire à mettre en œuvre pour des quartiers ou des villes entières. En 1927, il publie ainsi avec son cousin et associé Pierre Jeanneret les Cinq points pour une architecture nouvelle, qu’il applique en effet désormais inlassablement : pilotis permettant de libérer de l’espace au sol, notamment pour la circulation des voitures ; toit-jardin ; plan libre permettant de décloisonner l’intérieur, les piliers de béton ayant remplacé les murs porteurs ; fenêtres en bandeau laissant partout pénétrer la lumière ; façade libre enfin car indépendante elle aussi du système constructif. Le Corbusier a l’ambition en effet d’améliorer le sort de l’homme, et ce, qu’elle que soit sa place dans la société, un homme générique et objet de mesure, éprouvant partout sur la terre les mêmes besoins essentiels.

2Ce principe de standardisation universelle s’applique aussi tout naturellement à l’équipement de la maison, réalisé lui aussi en fonction du corps humain, qu’il soit en mouvement ou au repos, dans la contemplation ou dans l’action. Sobres, fonctionnels, confortables, souvent mobiles, voire modulables, les meubles présentés dans l’exposition sont le fruit de la collaboration, à partir de 1927, entre Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, et dont la particularité est d’être conçus à partir de pièces en métal tubulaire : chaise longue basculante, fauteuil grand confort LC3 petit ou grand modèle, ou encore table LC7 prototype Thonet en tube d’avion chromé.

 Objets à “réaction acoustique”

Sur le plan pictural, le Corbusier poursuit aussi ses recherches et inaugure peu avant les années 30 une nouvelle période, celle dite des “objets à réaction poétique”, c’est-à-dire des éléments naturels et organiques – coquillages, écorces, pierres ou racines – désormais associées aux formes et aux motifs puristes. Parfois réduite à des pieds, des mains, la figure humaine prend place aussi dans cet univers mais s’apparente le plus souvent à un corps féminin, massif et sculptural, comme dans la Nature morte dite harmonie périlleuse ou encore dans la peinture murale de la maison de Jean Badovici à Vézelay, détachée de sa paroi d’origine et visible dans l’exposition.

À partir des années 40, Le Corbusier s’oriente vers la “période acoustique” avec une série de toiles appelées Ubu ou Ozon, représentant d’étranges oreilles et marquant l’intérêt renouvelé du maître pour la perception sensorielle de l’espace. Cette dernière se fonde simultanément sur l’ouïe, la vue, le toucher et justifie alors sa collaboration avec l’ébéniste Joseph Savina pour la réalisation de sculptures “de nature acoustique, c’est-à-dire projetant au loin l’effet de ses formes, et par retour, recevant la pression des espaces environnants”. Offertes ici au regard du spectateur, elles sont comme une invitation à pénétrer cet “espace indicible”, évoqué par Le Corbusier dans ses écrits théoriques et rendu possible à la fois par la synthèse des arts et la synesthésie des sens.

Le Modulor
de Chandigarh au “petit ermitage”

Si Le Corbusier a toujours inscrit son œuvre architecturale, plastique et picturale sous l’égide du corps et de la rationalité, son célèbre Modulor, silhouette humaine normée et standardisée, mesurant le bras levé 183 ou 226 centimètres, ne voit véritablement le jour qu’à partir des années 40, et sera utilisé notamment pour la construction de la Cité radieuse de Marseille, avant d’être repris ensuite par une centaine d’architectes dans le monde. Instrument mathématique, mais aussi motif esthétique, il est souvent mis en exergue sur les façades réalisées par le maître, à travers des empreintes dans le béton. On le retrouve aussi dans la sculpture et dans de nombreux dessins, dont une quarantaine est présentée ici au public.

corLes dernières années sont bien celles de la consécration, avec de prestigieuses commandes ainsi la chapelle Notre-Dame du Haut à Ronchamp ou le couvent de la Tourette, qui donnent l’occasion à Le Corbusier, pourtant athée, de penser l’espace à partir de résonances spirituelles. Le Pavillon Philips, conçu avec Iannis Xenakis lors de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958, est aussi à l’honneur, comme le Chandigarh, capitale de l’Etat du Pendjab, “ville nouvelle, […] affranchie des traditions du passé, expression de la foi de la nation en l’avenir” (ci-contre).

Pourtant, c’est avec le modeste “cabanon” de bois que Le Corbusier, amoureux de la Côte d’Azur, avait construit en 1952 à Roquebrune-Cap-Martin que s’achève le parcours de l’exposition : un “petit ermitage” de 15 m2, aménagé selon les principes du Modulor, et offrant avec “une fenêtre donnant sur le vaste horizon”, “tout le confort nécessaire pour vivre et travailler”. Un véritable Eden, réduit à l’essentiel, à travers lequel Le Corbusier applique pour lui-même les grands principes conçus tout au long de sa carrière pour l’humanité entière. C’est non loin de là aussi, sur une plage, qu’il trouvera la mort le 27 août 1965, et ironie du sort, dans le plus simple appareil, comme pour rendre un ultime hommage à ce corps physique, au cœur de toutes ses recherches.

“Le Corbusier. Mesures de l’homme”, du 29 avril au 3 août 2015, de 11h00 à 21h00. Galerie 2 – Centre Pompidou, Paris. Tarif : 14€, (TR 11€), forfait donnant accès à toutes les expositions temporaires et aux collections permanentes du musée.

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