La nef des Arts décoratifs accueille la “folie pratique” de Piero Fornasetti

Le 30 avril 2015 par Olivia Brissaud
Piero Fornasetti, assiettes de la série « Tema e Variazioni » Porcelaine. Diamètre 26 cm.

Piero Fornasetti, assiettes de la série « Tema e Variazioni » Porcelaine. Diamètre 26 cm.

« Il nous apprendra à lire l’ornementation sous toutes ses formes »
Gio Ponti

Piero Fornasetti (1913-1988), artiste italien aux multiples facette, à la fois peintre, imprimeur et designer, se voit gratifier d’une spectaculaire rétrospective, la première en France, dans la grande nef du musée des Arts décoratifs à Paris. Une exposition particulièrement riche avec quelque 1200 peintures, dessins, meubles et objets improbables qui ont fait la célébrité de cet autodidacte extravagant, passionné et audacieux qui cherchait à transformer le quotidien avec humour et fantaisie.

Piero Fornasetti, assiettes de la série « Tema e Variazioni » Porcelaine.

Piero Fornasetti, assiettes de la série « Tema e Variazioni » Porcelaine.

Dans une mise en scène insolite réalisée par Barnaba Fornasetti, le fils de l’artiste, l’on retrouve les thèmes de prédilection du designer : jeux de trompe-l’œil et d’illusions, sujets fantaisistes avec des figures de la Commedia dell’Arte, décors métaphysiques et visages énigmatiques déclinés en de multiples variations. Tous ces motifs sont repris sur une variété infinie de supports : foulards et assiettes, murs et paravents, plateaux et porte-parapluies, cabinets et tapis, ensemble hétéroclite qui plonge le visiteur dans un univers déluré à la découverte d’un design original. Une exposition foisonnante, il est vrai, qui poursuit également une réflexion sur la place de l’ornement comme « élément structurel du design », approfondit la notion de série, et révèle la poésie créative d’un inventeur passionné.

Piero Fornasetti, calendrier “la follia pratica”, 1947.

Piero Fornasetti, calendrier “la follia pratica”, 1947.

L’art de l’ornement
face au modernisme

Ce terme de « folie pratique », titre d’un ouvrage qu’il publie en 1945, vient du désir de Piero Fornasetti de « mettre la raison au service de la déraison », alliant en effet un but fonctionnel à sa folie imaginative. Alors que s’imposait le modernisme, Fornasetti a su renouveler le design italien en promouvant l’ornement comme élément constitutif de ses œuvres. Inventeur insatiable, il s’inscrit dans un courant artistique formé d’individualités et favorise, dans les années 1930-1960, un néo-baroque européen. Délaissant les formes simples et épurées, il revient en effet à des inspirations classiques, puisant ses motifs dans la culture européenne : l’Antiquité, la Renaissance italienne, les peintures de Giotto et Piero della Francesca, les architectures de Palladio…. Fornasetti construit un monde de références et de styles mêlant architectures fantastiques, jeux de cartes, arlequins, statues antiques, papillons… Il rejoint ici des artistes comme Gino Severini, qui peint les arlequins délurés du château de Montegufoni pour George Sitwell, Charles de Beistegui, Eugène Berman ou encore Rex Whistler en Angleterre et ses fresques en trompe l’œil.

Jeune peintre et dessinateur, exclu de l’Académie des beaux-arts de Brera en 1930, Fornasetti développe ses talents de dessinateur et de lithographe en créant à Milan la Stamperia d’Arte Piero Fornasetti. Il y travaille comme imprimeur, expérimentant les techniques de gravure et d’impression qu’il décline sur tout type de supports : papier, cuivre, céramique, verre, textile. Il édite ses dessins, des almanachs ainsi que les œuvres de grands artistes italiens tels Giorgio de Chirico et son frère Alberto Savinio, Carlo Carrà, Lucio Fontana…

Reconstitution du Salon de la villa Varenna (Exposition aux Arts Décoratifs).

Reconstitution du Salon de la villa Varenna (Exposition aux Arts Décoratifs).

À une époque de mépris pour la décoration, sa virtuosité plastique lui donnait les outils pour créer le rêve et inventer de nouvelles formes. Il se définissait lui-même comme un « pré-post-moderne », signant aussi bien des affiches publicitaires, ou d’exposition (comme « Bolide design » en 1970), des logos, des accessoires, des meubles… L’exposition propose d’ailleurs une reconstitution d’un salon de la villa Varenna sur le lac de Cosme, entièrement décoré par les Fornasetti, et qui concentre toute la poésie du créateur entre objets domestiques et références classiques.

Jeux sur les échelles et trompe l’œil

Admirant les foulards de Fornasetti, exposés à la Triennale Milan en 1933, l’architecte Gio Ponti repère le talent du designer ; les deux artistes vont alors collaborer sur plusieurs projets graphiques, pièces de mobiliers ou décors complets pour des demeures privées, des paquebots, des casinos… Ils contribuent ainsi à des couvertures de revues comme Domus et Stile, réalisent en 1942 les fresques du Palazzo Bo à Padoue, ensemble d’une certaine monumentalité reprenant des mouvements et thèmes classicisants, et décorent le Casino de Sanremo ainsi que les cabines et salons du paquebot Andrea-Doria en 1952. L’architecte reprenait les formes inventées par Fornasetti pour créer des meubles d’une grande qualité dans un jeu d’illusions finement mené. Le cabinet « Architettura », conçu par les deux artistes en 1951, résume cet art de la construction. Le meuble, couvert de lithographies reprenant des ensembles architecturaux, joue sur des effets d’échelle et de profondeur dans un camaïeu noir et blanc, créant un magnifique trompe-l’œil. Les cabinets et buffets de ce genre sont déclinés en plusieurs thèmes dans l’exposition, comme la musique, le voyage, l’habillement…
Piero Fornasetti, Cabinet Trumeau Architettura, lithographie sur bois, 1951Autre architecture d’illusion qu’affectionnait le designer, la Stanza Metafisica (Chambre Métaphysique), composée de 32 panneaux noirs et blancs et réalisée entre 1955 et 1958, encercle le spectateur dans un enchevêtrement de fenêtres, de portes, d’échelles ou d’escaliers qui perturbent le sens de la profondeur et accentue la sensation de vertige. Sur le même principe, on peut également admirer une collection de paravents « surréalistes » ou inspirés des trompe-l’œil de la Renaissance avec toujours cette même volonté de Fornaestti de surprendre et de perdre le visiteur dans la densité de ses compositions.

Du motif à la série

Fornasetti avait la manie de classer ses images dans des tiroirs et de les inventorier. Il découpait les Unes de journaux, allant même jusqu’à déchirer les pages des livres. D’une nature encyclopédique, il s’était confectionné une collection de motifs qui l’ont inspiré toute sa vie : outre sa prédilection pour les papillons, il reprenait des vues d’intérieurs d’église ou de châteaux, des motifs de soleil, de ruines et d’obélisques, des jeux de cartes et des figures de saltimbanques ou de femmes qu’il travestissait. Son motif le plus célèbre est ce visage de femme découpée dans un magazine français du XIXe siècle, la cantatrice lyrique Lina Cavalieri, visage rond au regard mélancolique et énigmatique. Véritable Joconde de l’artiste, il la reproduit à l’infini dans la série « Thèmes et Variations », un éventail de 450 objets de design comprenant des assiettes, plateaux, théières, presse-papiers, bougeoirs… Une pièce expose une multitude de ces assiettes, certaines accrochées à un fil, dans une scénographie qui accentue le délire surréaliste du créateur. Autres objets mis à l’honneur, la très belle collection de plateaux bénéficie d’un espace à part et nous dévoile toutes les variations pleines d’humour de l’artiste.

Suite de vingt quatre assiettes à décor serigraphié Adam et Eve sur porcelaine dans les tons noir et blanc

Suite de vingt quatre assiettes à décor serigraphié Adam et Eve sur porcelaine dans les tons noir et blanc, précédemment proposée à la vente par Leclere-Maison de ventes.

Ces motifs innovants sont entrés peu à peu dans la mémoire collective, devenus familiers à force d’être repris, copiés et détournés. Comme l’écrit Mauriès, Fornasetti finit par « disparaître derrière les formes qu’il avait inventées ». Dans les années 1970, il ouvre plusieurs boutiques, à Milan et à Turin, et s’intéresse au monde de la mode collaborant avec Dolce & Gabbana et Valentino. Cette capacité à reproduire et travestir les images, ce goût pour la reproduction moderne, inaugure, 20 ans avant, le pop art et les séries d’Andy Warhol. Aujourd’hui, les œuvres de Fornasetti aisément reconnaissables sont déposées comme marque internationale et commercialisées. Le prolifique décorateur a d’ailleurs influencé plusieurs designers tels Ettore Sottsass, Andrea Branzi ou encore Philippe Starck. Après la mort de son père en 1988, Barnaba Fornasetti va poursuivre l’histoire familiale en réinventant de nouvelles images à partir des éléments décoratifs puisés dans les archives de son père comme cette chaise « Marianne », reprenant le visage de la Cavalieri coiffée d’un bonnet phrygien.

L’exposition nous offre donc un mélange de surréalisme et d’humour. Il y a tellement à découvrir qu’on ne sait plus trop où donner de la tête, plongé dans ce monde onirique peuplé de visages énigmatiques et de créations audacieuses, véritable univers théâtralisé qui ne peut que fasciner. C’est en tout cas un très bel hommage à cet artiste dont l’imagination inextinguible a réinventé et influencé tout un courant du design du XXe siècle, et très certainement marqué l’histoire du goût.

« Piero Fornasetti : La Folie pratique » du 11 mars au 14 juin 2015
Les Arts Décoratifs – Nef, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Du mardi au dimanche de 11h à 18h. Nocturnes le jeudi jusqu’à 21h

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