Bibliothèque du Château de La Chaux : l’œuvre de générations d’érudits

Le 16 avril 2015 par Christophe Blanc

Chaux Bibliotheque

Le 26 avril prochain, la bibliothèque du Château de La Chaux sera dispersée en vente publique par Leclere-Maison de ventes. À cette occasion, François-Louis a’Weng, membre de l’Académie Internationale de Généalogie, rappelle qu’elle fut, comme la plupart des grandes bibliothèques privées, l’œuvre d’une vie et même de plusieurs puisqu’elle a été constituée, au fil des siècles, par des générations successives d’érudits et de bibliophiles avisés.

Nous dispersons aujourd’hui une véritable bibliothèque de famille comme on n’en trouve plus, jamais partagée, jamais visitée, jamais photographiée, jamais déplacée depuis deux siècles. Transmise de père en fils, complétée à chaque génération, plus qu’une collection bibliophilique apocryphe, c’est un outil d’intellectuel qui est proposé aux amateurs. Phénomène rare, cet ensemble s’est contenté, jusqu’à présent, de faire le voyage du libraire au relieur et du relieur à la propriété pour ne plus la quitter.

Dans leur jus, ces sobres et élégantes reliures, n’ont pas subi une égratignure. Reflet des goûts et des préoccupations d’un « honnête homme » de la Monarchie de Juillet, elles nous restituent le parfum irremplaçable des grandes bibliothèques d’alors : universalité des sujets, grandes séries, belles dorures, variété des peaux et originalité des papiers cuves. On pense aux bibliothèques du Val-Richer de Guizot, du Sassy du chancelier Pasquier, du Broglie de Madame de Staël ou de la place Saint- Georges, chez Adolphe Thiers.

La Terre de La Chaux, berceau
de trois générations
d’érudits

Même si certains écarts étaient déjà dans la famille depuis le XVIe siècle au moins, la Terre de La Chaux fut constituée en tant que telle par Mathurin Pelletier (1623-1692), seigneur de Chambure (actuelle commune d’Alligny-en-Morvan) et de Guijon (actuelle commune de Saint-Léger-de-Fourches).

Chaux 1Et c’est ainsi qu’après avoir donné trois générations de notaires, les Pelletier étaient revenus au métier dont ils tiraient leur patronyme (1), pratiqué cette fois-ci à grande échelle, industriellement. Bourgeois de Saulieu, ledit Mathurin, enrichi par les tanneries de la petite bourgade, avait pu, à force de patience et d’acquisitions répétées, se constituer un joli fief morvandiau en plein règne de Louis XIV.

Transmis ensuite par les femmes, il revint, quatre générations plus tard, dans l’escarcelle des descendants de son fondateur, grâce à un habile arrangement familial.

Eugène-Andoche
de Chambure (1813-1897)

Le bénéficiaire, Eugène-Andoche (2) de Chambure (1813-1897) fut le modèle du gentilhomme campagnard cultivé du XIXe siècle. Il avait, pendant sa jeunesse parisienne, côtoyé Ozanam, Ballanche, Vigny et Victor Considérant. Son admiration simultanée pour Joseph de Maistre, son inscription dans le sillage de Lamartine et de Lacordaire nous laisse entrevoir une personnalité, certes solidement ancrée dans l’Église, mais non dépourvue de fibre sociale. Il s’était lié d’amitié tant avec Montalembert, l’écrivain catholique, avec lequel il partageait l’amour de l’Église et des lettres, qu’avec le peintre Millet, son locataire parisien. Encadrés par une abondante chevelure, ses traits émaciés laissent pressentir un romantique appliqué et concentré. Chez lui, on devine de la douceur, on perçoit l’homme de cabinet plutôt que le mondain, l’érudit plutôt que le chasseur, le discret plutôt que le tonitruant.

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Après avoir collaboré à différentes revues littéraires, livré quelques sonnets demeurés méconnus, il se maria en 1834 à Marie-Herminie Dareau, une lointaine parente bien dotée, appartenant à une bonne famille de robe, issue de plusieurs générations de conseillers à la Chambre des comptes. De retour dans la terre de ses pères, il se lança dans de nombreuses expériences agronomiques, dont les riches archives de La Chaux (3) peuvent témoigner, expérience dont il rendit compte dans le Journal de l’Agriculture sous le titre de Un domaine du Morvan. Dans le même temps, il sut tout à la fois, agrandir son pré carré jusqu’à constituer un ensemble de plusieurs centaines d’hectares, enrésiner opportunément, comme son voisin de La Roche-en-Brénil (4), les taillis de chênes et de châtaigniers rabougris des alentours, creuser plusieurs étangs, bâtir le château qui nous abrite aujourd’hui, fonder la chapelle devenue sépulture familiale, planter le beau parc romantique de vingt-huit hectares parvenu jusqu’à nous, terminer la rédaction de l’œuvre de sa vie Le Glossaire du Morvan, se faire réélire conseiller général pendant un quart de siècle et se constituer une immense bibliothèque. Outil de travail d’un intellectuel, plutôt que collection d’un bibliophile, cet ensemble de plusieurs milliers de volumes, sobrement mais soigneusement reliés, est le reflet des préoccupations éclectiques du maître des lieux. L’essentiel des reliures, belles, provinciales et classiques, date de la Monarchie de Juillet. Comme dans toute bibliothèque de l’époque, on y trouve beaucoup de religion certes, avec ici une prédilection pour Fénelon, mais aussi de l’Histoire des idées, avec l’indéniable préoccupation sociale d’Eugène-Andoche, de l’Histoire tout court, de l’économie, de l’agronomie (La Chaux oblige), de la linguistique (Glossaire oblige), de la littérature du XVIIIe siècle, ainsi que les inévitables dictionnaires en tous genres. On retrouve aussi des productions amies comme celles de Sainte-Beuve ou de Montalembert, un bel ensemble sur les prisons, de la numismatique, des ouvrages sur le tabac, vraisemblablement hérités du père du colonel (cf. ci-dessous) et auquel ce dernier avait dû sa fortune, quelques livres de droit, mais peu, alors qu’il y eut quand même deux générations de Chambure avocats au Parlement. C’est sans doute qu’étant désormais inutiles, on les avait abandonnés dans la vieille maison familiale de Saulieu lors de l’installation dans le nouveau château, à l’exception toutefois d’un manuscrit XVIIIe sur le Parlement de Bourgogne.

Chaux 3Voici donc le point de départ de la bibliothèque de La Chaux, fruit des achats du premier bibliophile du lieu, deuxième bibliophile de la famille.

En effet, comme on retrouve ici un bel exemplaire de Napoléon et ses contemporains (1828) du colonel de Chambure, mais aussi un imprimé (1820), avec un envoi du comte Rapp, sur les faits d’armes du courageux colonel lors de la prise de Dantzig (1813), on suppose qu’Eugène-Andoche avait hérité de son cousin germain, dernier de la branche aînée, mort du choléra sans postérité en 1832. Le plus illustre de la famille, ayant son nom gravé sur l’Arc-de-Triomphe, cet intrépide soldat qui, aux dires des contemporains, égorgea quatre-vingts ennemis de ses propres mains lors d’une sortie de nuit, collectionna jusqu’à sa mort ouvrages et gravures de l’épopée napoléonienne, réunissant régulièrement et secrètement les nostalgiques de l’Empire en pleine Restauration. Singulier profil que cet ardent colonel d’État-major amateur d’estampes… Mais revenons à Eugène-Andoche qui mourût en 1897, laissant une fille, la comtesse de Balathier-Lantage, et un fils, Henri de Chambure (1835-1907), deuxième bibliophile de La Chaux et troisième bibliophile de la famille.

Henri de Chambure (1835-1907)

Chartiste et zouave pontifical, soutien du trône et de l’autel, amateur de généalogie, ce dernier pratiqua le culte du passé, s’équipant du terrier manuscrit des châtellenies de Liernais et d’Alligny (XVIIe siècle), de l’Armorial du Nivernais du comte de Soultrait, et des éditions des lettres de Madame de Sévigné, la châtelaine locale qui cite son médecin, Laligant, car la famille en descendait. Chevalier de Pie IX, Henri de Chambure réunit tout un ensemble ésotérique ou traitant d’ordres de chevaleries plus ou moins autorisés, dont le célèbre ouvrage sur les Templiers (1840) de son cousin Maillard de Chambure, mais encore l’œuvre de Merle, un autre parent ou allié. Cousin des Sadi-Carnot par les Moreau et Dareau, il fréquenta le bibliophile de La Rochepot, fils du président de la République. On peut imaginer que c’est lui qui fit l’acquisition des quelques ouvrages régionaux retrouvés tel le Courtépée, le bel ouvrage sur La Vallée de la Cure ou l’album pittoresque sur Le Nivernois. Il laissa six enfants, dont deux fils officiers. L’un reprit le château d’Hugémont, fief du Nord hérité de sa grand-mère maternelle née Préseau, l’autre mourut célibataire, tandis que le dernier, Gonzague, recueillit La Chaux et continua, comme disent les généalogies.

Gonzague de Chambure (1873-1946)

Gonzague de Chambure (1873-1946), troisième bibliophile de La Chaux et quatrième de la famille, hérita d’une vieille terre familiale qui commençait à battre de l’aile. Ecornée par les partages, la taille des fermes se réduisait comme peau de chagrin. Quand aux multiples bâtiments édifiés par son grand-père, de surcroît rendus inutiles par la mécanisation agricole, ils nécessitaient sans cesse des réparations, enfin les coûts de main-d’œuvre augmentaient très fortement. Surtout, la Guerre de 14, au cours de laquelle il avait reçu la Croix de Guerre, marquait le début du déclin de l’économie rurale, déclin encore accentué par les lois très défavorables aux propriétaires qui furent votées après la Deuxième guerre mondiale. Chateaubriand avait raison en écrivant « on compte ses ancêtres quand on ne compte plus », et c’est ainsi que Gonzague procéda à d’importantes recherches généalogiques, couronnées par la publication d’une histoire de sa terre familiale, opuscule publié à Autun en 1923 (5), signé par un certain abbé Charrault, car « c’est travail d’ecclésiastique que d’écrire l’histoire des seigneurs qui ne sauraient s’abaisser à le faire… » Les choix du maître des lieux sont le reflet des préoccupations inquiètes d’un gentilhomme devant le monde qui change : Edouard Drumont, Gobineau, etc. La taille de la bibliothèque atteint alors des sommets : quinze milles volumes en 1923. Ayant laissé six enfants, cette branche cadette, aujourd’hui éteinte dans les mâles, n’avait d’autre solution que de se tourner vers une autre branche, économiquement en mesure d’assurer la pérennité de la propriété.

blasonsIl faut remonter à Hugues Pelletier de Chambure (1727-ap. 1792), seigneur de La Chaux et de Saint-Léger, contrôleur au grenier à sel de Saulieu, auteur commun à tous les porteurs du nom actuels, pour relier notre grand-père Hubert de Chambure (1903-1953) audit Gonzague, son cousin au neuvième degré civil. Appartenant à un rameau devenu parisien depuis que son père avait fondé L’Argus de la Presse, allié aux familles de la haute banque juive (bien fait pour le Drumont !), Rothschild, Lazard, Singer, le nouvel acquéreur du domaine ancestral menait grand train. Ayant refait fortune dans les hévéas de ce qu’on appelait alors l’Indochine, c’était un sanguin, tout ce qu’il y a de plus mondain, grand ami de Jean de Beaumont, aussi bon fusil que lui, appartenant au monde interlope des happy fews qui « faisaient courir ». Propriétaire d’une écurie de galopeurs aux couleurs Chambure (or et azur), il venait en effet de remporter le Prix de l’Arc-de-Triomphe, juste après avoir racheté le haras d’Etreham aux cousins Foy. Mais, six ans après l’avoir repris, il mourut foudroyé par une crise cardiaque, victime d’un défaut héréditaire du cœur dont tous ses enfants furent terrassés à tour de rôle. C’est alors que sa veuve, Geneviève Thibault comtesse Hubert de Chambure (1902-1975), la célèbre collectionneuse d’instruments de musique anciens, au goût très sûr et très raffiné, arpenta les antiquaires, afin de restituer, avec l’aide de Pierre Barbe (6), l’atmosphère d’un intérieur de la première moitié du XIXe siècle. Faux bois, faux marbres, cabochons noir et blanc, meubles d’acajou et bronzes dorés du meilleur Empire, choisis en souvenir du héros de Dantzig, corniches, tissus de qualité n’allaient pas tarder à constituer le meilleur écrin possible pour la bibliothèque. On trouve ainsi quelques précieux livres musicaux provenant de l’immense bibliothèque neuilléenne de notre grand-mère musicologue. Alors entièrement tapissées de reliures, les trois pièces du bas, découvertes à l’enterrement de notre grand-mère, j’avais alors quatorze ans, décidèrent de mon amour des bibliothèques. Je peux écrire aujourd’hui que c’est à La Chaux que j’eu la vocation de bibliophile.

D’où le plaisir pour moi de décrire ici cette émotion qui me saisit toujours, comme au premier jour, lorsque je pénètre dans une bibliothèque inconnue, toute chatoyante de reliures, humant l’odeur des cuirs, attentif au parquet crissant sous mes pas, caressant les chagrins, prenant les volumes tour à tour, découvrant papiers cuves et ex-libris, jouissances inatteignables dans la salle de lecture aux normes d’une bibliothèque publique et à l’heure d’Internet.

Tout au long de sa vie, Talleyrand n’a cessé de vendre ses bibliothèques successives, et pourtant Dieu sait s’il les aimait. Les collections de livres, seules avec les collections d’arbres qui ne soient pas contre nature, sont faites pour laisser vieillir ensemble les éléments qui les composent, soit. Mais, comme les forêts qui ne montent pas jusqu’au ciel, les bibliothèques privées ne sont pas éternelles, et c’est mieux ainsi, puisqu’une dispersion programmée et réfléchie sait faire plaisir à d’autres générations de bibliophiles.

Aujourd’hui pèse sur les seules épaules de mon cousin germain (7) la lourde charge de la propriété, à l’heure où la vocation de La Chaux n’est plus uniquement agricole, mais également touristique et culturelle. Pour survivre, la vieille maison de famille doit se tourner vers l’écotourisme vert et l’organisation d’une série de colloques scientifiques et concerts en hommage à notre grand-mère, la fondatrice de la Société de Musique d’Autrefois. Grâce aux admirables plantations poursuivies par sa mère dans le parc d’Eugène-Andoche et aux aménagements de la myriade de maisons attenantes qui constituent son lot quotidien, il a choisi de se défaire des livres. Les arbres prennent aujourd’hui leur place, une page se tourne, et « c’est pour que rien ne change », comme aurait dit Lampedusa.

François-Louis a’Weng,
de l’Académie Internationale de Généalogie

 

Notes :

(1) Sous l’Ancien Régime, le pelletier est celui qui travaille les peaux.
(2) Prénom donné en souvenir de l’église Saint-Andoche de Saulieu dont les Pelletier étaient marguilliers héréditaires depuis toujours.
(3) Avec les archives Champeaux de La petite Verrière, les archives Chambure de La Chaux constituent les plus importantes sources de la remarquable thèse de Marcel Vigreux, Paysans et notables du Morvan au XXIe siècle (Château- Chinon, 1987).
(4) Montalembert, op. cit.
(5) Abbé CHARRAULT, La Chaux et le fief de Chambure. Autun, 1923.
(6) décorateur de renom.
(7) qui, comme votre serviteur, n’eut pas la chance de connaître son père, fauché prématurément.

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