“Je veux créer quelque chose qui fait penser à la fin du monde…” Retour sur les « Tirs » de Niki de Saint Phalle.

Le 17 mars 2015 par Christophe Blanc
Tir Saint Phalle

Tir de Niki de Saint Phalle, 1961. Assemblages divers dans un cadre de fenêtre en bois peint : plâtre, plastique et terre peints ; 86 x 52 x 11 cm. Mis en vente, le 24 mars prochain par Leclere-Maison de ventes. Estimation : 60 000 – 70 000 euros.

Saint PhalleLe 24 mars prochain, un fragment des célèbres « Tirs » de Niki de Saint Phalle est mis aux enchères à Marseille par Leclere-Maison de ventes. Une belle occasion de revenir sur la dimension subversive de ces œuvres conservant, aujourd’hui encore, un étrange pouvoir de séduction.

« Je veux créer l’instant présent, créer de la beauté, quelque chose qui vous ressemble, qui est dans l’instant, qui fait penser aux bombes, à une énorme explosion, à la fin du monde… Bang ! » C’est ainsi que Niki de Saint Phalle présentait le projet artistique de ses célèbres « Tirs ».

C’est au tout début des années 60 que l’artiste a l’idée de ces « performances » durant lesquelles, elle-même et ses invités tirent à la carabine sur des reliefs couverts de plâtre pour faire éclater des sachets de couleur qui éclaboussent le tableau. Une méthode de création pour le moins inédite qui lui vaut rapidement une renommée mondiale. Le « fragment » proposé à la vente par Leclere-Maison de ventes est ainsi issu de l’une de ces premières séances de tirs, organisée, en 1961, à la galerie Kopcke de Copenhague.

La violence du procédé – qui va parfois jusqu’à la destruction totale de l’œuvre, au gré de l’humeur des tireurs – n’est toutefois pas une violence gratuite. Comme le souligne une récente exposition consacrée à Niki de Saint Phalle au Grand Palais – et actuellement présentée au musée Gugenheim de Bilbao – les « Tirs » s’inscrivent dans une démarche profondément subversive et maîtrisée : « Dirigés contre une vision de l’art, une idée de la religion, une société patriarcale, une situation politique où guerre froide et guerre d’Algérie s’entremêlent, un pays – les États-Unis – où le port d’arme est légalisé, les Tirs sont à l’image de son œuvre ultérieure, qui se nourrit presque toujours de questionnements sociétaux. »

Dans le viseur de l’artiste, on retrouve ainsi pêle-mêle, dégoulinant de couleurs, toutes les figures de la domination honnies par contre-culture libertaire et féministe des années 60. Niki de Saint Phalle tire et tire encore avec fureur sur les politiques, les religions, le patriarcat, le machisme… Parmi ses tirs célèbres, on peut ainsi signaler, celui prenant pour cible, en pleine guerre froide, Kennedy et Khrouchtchev enchâssés dans un même corps de femme.

« En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps », déclarait encore Niki de Saint Phalle. De fait, il y a dans ces séances de tirs une forte dimension cathartique que n’épuise pas le temps. Une fois devenues inertes, les œuvres ainsi réalisées conservent en effet un étrange pouvoir de séduction et de fascination, confinant parfois à l’hypnose tant il est difficile d’en détacher son regard. Comme si le message fondamental transmis par ces œuvres touchait à une vérité bien plus radicale encore que le contexte qui les a vues naître. « Je veux créer quelque chose qui fait penser à la fin du monde… » avait prévenu Niki de Saint Phalle. Et si elle avait réussi ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *