Hervé Télémaque au Centre Pompidou : la biographie picturale d’un artiste engagé

Le 2 mars 2015 par Olivia Brissaud
Fonds d’actualite, no 1, 2002, Acrylique sur Toile, Acquis de la galerie Louis Carre & Cie, 2004. depot au Centre Pompidou, Adagp Paris 2014

Fonds d’actualité, no 1, 2002, Acrylique sur Toile, Acquis de la galerie Louis Carré & Cie, 2004. dépôt au Centre Pompidou, Adagp Paris 2014.

Alors que l’exposition Haïti vient juste de finir au Grand Palais, Hervé Télémaque, artiste contemporain né en 1937, se dévoile au Musée national d’art moderne avec une large rétrospective regroupant soixante-quatorze peintures, collages, dessins et divers objets issus majoritairement des collections publiques françaises. Dans une grande diversité de supports et de techniques, Télémaque nous révèle ici son autobiographie picturale perceptible à travers des signes figuratifs lisibles : l’artiste a en effet toujours voulu créer son propre système d’expressions visuel s’inspirant et se démarquant à la fois du pop art américain et de l’abstraction lyrique parisienne des années 50. Son destin est donc retracé dans un parcours chronologique réparti en huit salles, de ses débuts new-yorkais (1959-1960) aux peintures des années 2000, plongeant le visiteur dans un monde coloré et onirique qui nous fait percevoir certaines facettes de ce personnage à la fois provocateur et intimiste.

« Le Moine comblé (amorces avec Arshile Gorky) », 2014, Acrylique sur toile, Adagp Paris 2015[2]

« Le Moine comblé (amorces avec Arshile Gorky) », 2014, Acrylique sur toile, Adagp Paris 2015[2]

Débuts et inspirations

Haïtien d’origine, Hervé Télémaque quitte son pays âgé d’une vingtaine d’années et commence à peindre à New York, où il étudie à l’Art Students League et se laisse influencer par l’expressionnisme abstrait de De Kooning ou Pollock. À la même époque, il s’intéresse au surréalisme de Gorky, peintre américain d’origine arménienne qui restera un maître et à qui la dernière œuvre de l’exposition (Moine comblé) rend hommage. Déraciné dans une Amérique à laquelle il ne s’identifie pas, ses premières œuvres sont marquées d’une sorte de force contrariée, et, à l’inverse de certains de ses contemporains, il quitte les États-Unis pour la France en 1961. Attiré par la richesse idéologique et le bouillonnement culturel de Paris, il se rapproche de l’artiste Bernard Rancillac avec lequel il produit l’exposition les « Mythologies quotidiennes », montée en 1964 à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris. C’est un moment décisif pour Télémaque puisqu’il est ainsi identifié comme une référence de la figuration narrative en rupture avec l’abstraction qui dominait à l’époque. Cette figuration inspirée de la bande dessinée, du cinéma, de la publicité, ou encore des photos de presse joue à l’égal du Pop art américain sur une interprétation critique de la société de consommation. Empruntant un style proche de la « ligne claire » d’Hergé, Télémaque reconnaît l’importance du dessin qu’il considère comme « le nerf de la guerre ». Il dit ainsi à propos de sa recherche sur les formes : « je cherche comme De Chirico, Duchamp, Matisse, des formes qui contiennent la vie, qui racontent une longue histoire et c’est cela un dessin juste, un dessin qui informe noblement sur les choses. »

Objets usuels, pour Vincent van Gogh », 1970, Huile sur toile[1]

Objets usuels, pour Vincent van Gogh », 1970, Huile sur toile[1]

Télémaque s’est ainsi essayé à des fusains sur grand format, toiles sombres qui évoquent souvent le corps et l’érotisme dans des découpes compliquées, mais il se consacre surtout à la peinture acrylique privilégiant les aplats et les tracés réguliers, et réalisant des grands panneaux qui enchaînent les métaphores visuelles et les références plus au moins lisibles à tel ou tel prédécesseur comme dans le tableau Objets visuels, pour Vincent Van Gogh ?

Le culte de l’objet

En 1968, il cesse un moment de peindre pour se consacrer à la production de ses « sculptures maigres » qui reprennent à la fois la mode des objets surréalistes et les ready-mades de Duchamp. Il inclut d’ailleurs souvent des objets réels à ses montages, expliquant que les objets, même peints, ont en eux un sens latent, qu’ils « ont une âme ». Télémaque dépasse d’ailleurs l’élément de la toile jouant sur les formes et les matériaux des châssis, déformant le cadrage et proposant des collages de papier de couleurs et de rebuts d’atelier. Deux séries majeures, les « Selles » qui évoquent la domination ou la sexualité et les « Maisons rurales » associent ainsi les dessins préparatoires qui témoignent du processus de création. Il produit de nombreuses compositions avec des objets empruntés à la société de consommation et à la culture populaire, juxtaposant du matériel de camping, la canne blanche, le tirailleur sénégalais « Y’a bon Banania », ou la Vache qui rit de la publicité. Il cherche à faire rêver à partir de « courts-circuits visuels », s’amusant à assembler tous ces objets hétéroclites. Comme des rébus, sur un fond blanc, se mêlent des formes de couleurs et des objets du quotidien stylisés et dépourvus de perspectives. Entre références au mouvement (voiles, avion, barque) et objets statiques (maisons, tente, âne ou escargot), il crée des univers disparates où s’amalgament des découpes de presse, des slips, des outils, des chaussures, des éléments sacrés de l’imaginaire haïtien (sacoche en fer, hochets ou assons)… À ses combinaisons, il ajoute des mots, des lettres manuscrites ou phylactères, titres des œuvres et citations parmi les images qui font écho aux surréalistes et à Braque et rappellent la bande dessinée. Le sens n’est jamais univoque et c’est au spectateur de relier lui-même les éléments lexicaux qui reprennent des thèmes privilégiés par l’artiste autour de la sexualité, de l’exil et de la fragilité de l’existence.

Certaines œuvres tendent aussi plus vers l’abstraction et le visiteur peut apprécier des dessins et bas-reliefs de bois de récupération parfois recouverts de marc de café, une pratique qui se réfère à la culture vaudou et à la mémoire de l’esclavage.

Convergence, 1966, Acrylique, papiers collés et objets sur toile, Musée d'Art moderne et Contemporain, St Étienne, Adagp Paris 2014.

Convergence, 1966, Acrylique, papiers collés et objets sur toile, Musée d’Art moderne et Contemporain, St Étienne, Adagp Paris 2014.

Influence haïtienne
et actualités politiques

« Tout mon travail est autobiographique, confirme Hervé Télémaque. Ma peinture est ancrée dans ma vie, dans des anecdotes, de petits incidents que j’ai vécus ». L’artiste propose en effet un travail puissamment introspectif mêlant à son évocation de la réalité des éléments imaginaires et exploitant largement les métaphores sexuelles. Outre les sous-vêtements, slips ou gaines, le corps féminin est représenté souvent amputé, alignant des visages, des jambes, des bras désarticulés, comme l’expression d’un désir refoulé. Source de nostalgie, mais également de complexes, Haïti reste la référence « fondamentale dans [son] destin d’artiste ». Son évocation est toujours emplie d’émotion que ce soit dans Le fils prodigue, avec la fameuse canne blanche du Baron Samedi ou dans Convergence qui regroupe des souvenirs haïtiens, des références à sa mère et aux luttes des Noirs américains. L’histoire douloureuse de cette île a en effet nourri la conscience politique de Télémaque qui n’a jamais eu peur de traiter des sujets d’actualité entre contre-culture et anti-impérialisme.

Mère-Afrique, 1982, Mine graphite, papiers découpés et collés sur papier, tirage photographie, œillets métalliques, calque et cuir,FRAC Aquitaine, Adagp Paris 2014[1].jpg

Mère-Afrique, 1982, Mine graphite, papiers découpés et collés sur papier, tirage photographie, œillets métalliques, calque et cuir,FRAC Aquitaine, Adagp Paris 2014[1].jpg

Le peintre développe ainsi un double langage fondé à la fois sur le politique et sur le social, autour de la question de l’identité et du racisme sans pour autant se faire le héraut de la « négritude ». Il mélange les supports comme pour son œuvre Mère Afrique dans laquelle il reprend la photographie d’une mère et d’enfants devant un panneau « white persons only ». À gauche, la photographie est renversée et reprise par un dessin qui souligne les contours et les volumes, à droite elle est visible à travers un calque. Les deux panneaux sont séparés par une cravache, référence explicite à l’esclavage. L’artiste a dessiné les jambes et chaussures de la femme et son motif récurrent de selles, ajoutant comme icône de la négritude la caricature du Noir américain des dessins animés. Les mots biffés en bas « Haïti contre l’apartheid » et le titre de l’œuvre « Mère Afrique » témoignent de sa réflexion sur la relation entre image et langage. Il revient ainsi aux sources africaines, évoque des sujets d’écologies et décrit avec dérision certains événements politiques. Au tournant du XXIe siècle, il s’intéresse à des faits politiques français comme dans son tableau, Fonds d’actualité, marqué d’une ironie certaine. Évoquant l’élection présidentielle de Chirac en 2002, il combine les références à Plantu et Jacob Lawrence, peintre américain, multipliant les allusions avec frivolité et légèreté alors qu’un âne avec une cible sur le ventre semble être le « patron de la scène ».

La multiplicité des œuvres présentées dans cette exposition témoigne donc du continuel besoin de se renouveler exprimé par l’artiste. S’il se défend lui-même de « raconter éternellement la même chose », Hervé Télémaque propose une peinture lumineuse et poétique qu’il revient au visiteur de décrypter. Et s’il aime semer des indices dans ses compositions, le peintre entretient aussi une part de mystère veillant à ne pas livrer non plus trop de clés et à laisser le spectateur s’immerger dans cette fiction visuelle.

Exposition Hervé Télémaque au MNAM-Centre Pompidou
Du 25 février au 18 mai 2015, Place Georges-Pompidou, 75004 Paris.
Ouverture de 11h à 21h.

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