POST-HUMAN / POST-HUMANISM : le malaise post-moderne au miroir de l’art contemporain

Le 2 mars 2015 par Christophe Blanc
Immersion

Harun Farocki “Serious Games III: Immersion” (détail) © Harun Farocki 2009

Le dernier chapitre du cycle de projections proposé par Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani au sein de « Paradise / A Space for screen addiction » explore la crise identitaire qui frappe nos sociétés post-modernes.

Peut-être pensez-vous que l’art contemporain relève du simple divertissement et qu’il est marqué du sceau de la futilité ? Ou alors qu’il ne peut être compris de quiconque en dehors d’étroits cénacles intellectuels réunis par des références ésotériques au plus grand nombre ? Alors il vous faut découvrir les projections proposées par Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani au sein de « Paradise / A Space for screen addiction », un lieu dédié à l’art vidéo récemment créé par Leclere-Maison de ventes.

Depuis plusieurs années, ces jeunes curators ont en effet pris le parti de prendre au sérieux les propositions des artistes contemporains. Avec une conviction bien établie : l’art, aujourd’hui comme hier, a le don singulier de révéler les idées, les tensions et les transformations qui agitent les sociétés et s’adresse donc, par nature, à de larges publics. « Post-human / Post humanism », le dernier chapitre de leur cycle de projections, illustre parfaitement cette démarche tant les œuvres présentées font écho à la crise identitaire qui frappe les sociétés sur fond d’essor fulgurant des nouvelles technologies.

OouchiLes sculptures de l’artiste autrichien Aoto Oouchi (ci-contre) symbolisent ainsi le vertige qui s’empare de nos contemporains devant l’effacement progressif de la frontière entre réel et virtuel. Alors qu’elles ont l’apparence d’organismes vivants exposés dans des environnements tangibles, elles n’existent en fait que sur écran, et ne naissent que de la seule succession de « O » et de « 1 » qui forment le langage informatique. Le choc provoqué par ces œuvres est double. Premier choc : désormais les sculptures peuvent être dépourvues de toute matérialité. Second choc : ces organismes à la biologie archaïque ne représentent pas nécessairement les premiers chaînons de l’évolution darwinienne de l’humanité. Ils peuvent tout aussi bien annoncer son possible avenir « dématérialisé ».

De la sorte, Aoto Oouchi réévalue les fantasmes de post-humanité qui accompagnent depuis toujours le développement des technologies numériques et robotiques. « La définition de “post-human” a évolué depuis l’exposition homonyme organisée par Jeffrey Deitch en 1992. Au cours de celle-ci, le curator présentait des œuvres promulguant des corps qui auraient fusionné avec la machine. Ces mutants aux multiples prothèses répondaient entre autres aux avancées médicales assistées par la technologie. Or, il semblerait que la définition actuelle du “post-humain” ait dépassé cette fiction. Aujourd’hui, le corps ne semble plus même nécessaire afin de porter la conscience », précisent Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani.

la-obra-de-harun-farockiLes artistes pressentent que, pour nombre de nos contemporains, il ne s’agit plus de rêver à une humanité augmentée dans ses capacités, mais, plus radicalement, d’envisager une humanité débarrassée du poids et des servitudes de l’incarnation. Déjà, l’avatar des jeux vidéos se substitue peu à peu à notre bonne vieille enveloppe charnelle dans de multiples aspects de nos vies. En recourant à la modélisation 3D, Harun Farocki interroge ainsi, dans ses films, la façon dont les jeux vidéos façonnent notre perception du réel. Au sein de la série Serious Games (2009-2010), l’artiste allemand documente la manière dont l’armée américaine utilise ces outils visuels afin d’entraîner ses soldats avant leur départ… tout comme pour les soigner à leur retour.

Pour Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, de telles œuvres traduisent certes l’essor d’un imaginaire irrigué par la science-fiction, mais pas seulement : « Des logiques ramenant toute chose aux mathématiques président notre réalité. Au XXIe siècle, l’homme n’est plus qu’information. Est-il d’ailleurs plus qu’une succession de datas renseignant l’industrie sur ses besoins ? Au sein de la Silicon Valley, tous les savoirs spécialisés sont même peu à peu remplacés par des formules mathématiques. Comme le rappelle Bernard Stiegler, les développeurs de Google se vantent de pouvoir traduire n’importe quelle langue en une autre sans connaître cette dernière. Petit à petit, médecins, penseurs, avocats seront remplacés. Alors que l’on annonce que les robots pourraient avoir remplacé la plupart des métiers manuels d’ici une vingtaine d’années, on réalise que les mathématiques pourraient également avoir remplacé les penseurs à ce stade ».

Gabriel Abrantes & Benjamin Crotty, Visionnary iraq, 2009D’où une nouvelle interrogation que n’éludent pas les curators : et si le désir de post-humanité exprimait aussi l’épuisement des idées humanistes qui irriguent le monde occidental depuis la Renaissance ? C’est peut-être ce qu’illustrent Gabriel Abrantes et Benjamin Crotty avec Visionnary Iraq (2009), également présenté par Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani au sein de PARADISE (ci-contre). « Dans ce film, deux adolescents, dont un a été adopté dans un ancien pays colonisé, s’engagent pour l’Irak avant de réaliser que leur père profite financièrement de cette guerre. Tout se brouille alors dans l’esprit de la jeune fille adoptée. Impossible pour elle de savoir où se situe dorénavant “l’ennemi”. Les lignes d’affrontements dessinées par l’armée américaine et documentées par Harun Farocki dans sa quadrilogie Serious Games (2009) sont de plus en plus floues », expliquent-elles.

L’interprétation de la sortie de l’humain est ainsi profondément renouvelée puisque, dans cette perspective, le post-humain n’est plus seulement le prolongement logique des évolutions technologiques mais la conséquence d’une mutation idéologique aussi puissante que souterraine. Le post-humain serait alors la solution radicale trouvée par l’homme occidental pour se délester du fardeau que représente pour lui l’histoire depuis qu’il ne croit plus vraiment à sa propre conception du progrès. « Vouloir remplacer l’humain participe de cette détestation de soi ressentie par beaucoup d’occidentaux », écrivent Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani en constatant que nos sociétés sont traversées par un vif sentiment de culpabilité devant les ravages provoqués par plusieurs siècles dédiés à l’accumulation pour l’accumulation et à l’accaparement du monde.

Les racines de ce malaise sont peut-être lointaines. Dans un précédent chapitre de leur cycle de projections consacré au « réalisme spéculatif », les œuvres présentées par les deux curators exploraient l’idée, empruntée au philosophe Quentin Meillassoux, selon laquelle l’humanisme avait, en mettant l’homme au centre du monde à la place de Dieu, réalisé une « contre-révolution copernicienne » pour éluder la possibilité nouvelle de penser un monde existant indépendamment de lui. Si bien que, pour Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani, « le post-humanisme peut aussi bien représenter pour l’homme, les prémices d’une nouvelle façon, plus apaisée, d’être au monde, fondée sur la coexistence avec la nature ou encore une nouvelle ruse, lui permettant de s’en affranchir pour perpétuer dans un nouvel espace, nos pulsions démiurgiques »… Comme les artistes qu’elles présentent, elles se gardent bien de toute certitude. Mais peut-être est-ce là la meilleure réponse. Questionner, s’interroger, douter même, n’est-ce pas le propre de l’homme ?

POST-HUMAN / POST-HUMANISM
Projections d’œuvres de GABRIEL ABRANTES & BENJAMIN CROTTY, AOTO OOUCHI, HARUN FAROCKI. Jusqu’au 7 mai 2015, dans les locaux de LECLERE – Maison de ventes,
5 rue Vincent Courdouan 13006 Marseille.

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