L’éclosion de l’Art nouveau

Le 27 février 2015 par Christophe Blanc

Art nouveauLe 6 mars prochain, Leclere-Maison de ventes organise une vente dédiée à l’art nouveau. Une belle occasion de revenir sur ce mouvement qui, en l’espace d’une génération, a profondément renouvelé les canons de l’esthétique.

À la fin du XIXe siècle, l’essor de l’industrialisation et du machinisme, l’apparition de l’électricité et la succession accélérée des innovations techniques donnent le sentiment d’une rupture fondamentale. Des artistes ont alors l’intuition qu’à cette nouvelle civilisation doit correspondre une nouvelle forme d’expression artistique, un « art nouveau ».

Toutefois, ce refus de l’imitation sclérosante des formes du passé prendra aussi la forme d’une réaction esthétique contre les excès de l’époque. Dans un monde fasciné par la technique, l’art nouveau s’inspire des arbres, des fleurs, des animaux pour réintroduire la nature dans le décor quotidien. Contre un rationalisme jugé desséchant, il recourt volontiers au symbolisme pour réenchanter le monde.

Preuve qu’un nouveau mouvement éclôt, partout en Europe une nouvelle génération d’artistes exprime cette sensibilité naturaliste et symboliste. En France, l’art nouveau naît simultanément dans deux foyers majeurs : à Paris, comme à l’accoutumée, mais aussi à Nancy.

À Paris, c’est le marchand d’art, mécène et collectionneur Siegfried Bing qui, le premier, a l’intuition d’un profond renouveau artistique, si bien qu’il rebaptise sa galerie « Maison de l’Art nouveau » dans le but de fédérer les jeunes créateurs. Mais l’art nouveau ne se borne pas à de petits cercles d’initiés. C’est un art total qui s’empare rapidement de toutes les sphères de la création.

ARY BITTER

ARY BITTER (1883-1973) : Eve au serpent. Face à main en bronze doré. Signé. H.: 34 cm. L.: 16 cm. Estimation : 1 000 – 1 200 €. Pièce mise en vente, le 6 mars 2015 par Leclere-Maison de ventes.

Ainsi, en architecture, avant même d’imposer son style avec les entrées du Métropolitain, Hector Guimard réalise en 1897 le Castel Béranger, emblème de l’Art nouveau, né de sa rencontre avec l’architecte belge Victor Horta. Simultanément, de nombreux ébénistes comme Dampt, Hoentschell, Plumet et Selmersheim, auxquels viennent s’adjoindre les protégés de Siegfried Bing, Colonna, De Feure et Gaillard, définissent les archétypes du nouveau mobilier contemporain.

Le mouvement se caractérise aussi par sa volonté d’exploiter les possibilités offertes par une grande variété de matériaux. En ce qui concerne le verre, des artisans comme Brocard ou Imberton, remettent au goût du jour le travail de l’émail. De leur côté Rousseau, Léveillé et Jean présentent des pièces d’inspiration japonisante alors que Cros retrouve l’antique procédé de la pâte de verre.

Dans le domaine de la céramique, de jeunes talents comme Chaplet, Delaherche, Methey ou Doat travaillent à Paris, à Sèvres ou dans la proche banlieue. En la matière, il faut toutefois compter avec deux autres pôles d’artisans qui fleurissent loin de la métropole. D’une part la Puisaye, où, autour de Jean Carriès, Georges Hoentschell, Émile Grittel ou Henri de Vallombreuse forment l’École de Carriès. D’autre part, la Côte d’Azur où les frères Massier, aidés de Lévy-Dhurmer, remettent au goût du jour la céramique irisée.

Daum

DAUM Estimation : 5 000 – 6 000 € DAUM : vase de forme balustre sur piédouche en verre gravé à l’acide, émaillé et doré à la base à décor de violettes sur fond beige marbré à nuances de bleu. Signé. H.: 35 cm. Estimation : 5 000 – 6 000 €. Pièce mis en vente le 6 mars 2015 à Marseille par Leclere-Maison de ventes.

Le second grand foyer français d’Art nouveau est toutefois Nancy où se rassemblent, autour d’Émile Gallé, des artistes et artisans majeurs comme Majorelle, Gruber, Vallin… Le propos de l’École de Nancy est davantage engagé socialement. Il exprime explicitement sa volonté de rassembler l’art et l’industrie au sein d’une chaîne continue intégrant la pièce unique, le multiple et la série comme les différents états de la conception puis de la diffusion des objets d’art auprès d’une clientèle élargie. Les créateurs nancéens se soucient de l’enseignement des futurs ouvriers d’art, valorisent les techniques et métiers artisanaux et entreprennent de conserver localement les écoles et les élèves.

L’École de Nancy excelle d’abord dans le verre, grâce à Émile Gallé qui invente de nombreux procédés mis au service d’une imagination débridée et d’une production foisonnante comprenant aussi bien des œuvres exigeantes qu’une production plus accessible. Sa démarche est fédératrice. ll est rapidement rejoint par d’autres créateurs talentueux : les frères Daum, Walter, Delatte, Schneider ou Muller à Lunéville.

Nancy s’illustre aussi dans le mobilier. Émile Gallé présente ainsi un beau catalogue de meubles marquetés, mais le plus célèbre des ébénistes reste Louis Majorelle dont les créations naturalistes expriment au mieux le nouveau style. À leurs côtés, Vallin, Gruber, André, Gauthier et Poinsignon, mettent en place un langage visuel basé sur un symbolisme parfois exacerbé.

AFFORTUNATO GORI

AFFORTUNATO GORI : jeune fille au panier de fleurs. Bronze à patine dorée et ivoire sur socle en marbre beige veiné. Signé. H.: 37 cm. Bibliographie: – Modèle répertorié page 160 dans Art Déco and other figures par B. Catley, Éd. Antique’s collector club 1978. Estimation : 4 500 – 5 000 €. Pièce proposée à la vente, le 6 mars 2015 à Marseille, par Leclere-Maison de ventes.

En cette fin de siècle, l’esthétique inspirée, subtile et sensuelle de l’Art nouveau avec ses thèmes inspirés de la flore, la faune et la femme – les fameux trois « F » – illustre l’optimisme qui s’empare de l’Europe. Lors de l’Exposition Universelle de 1900, plus de 50 millions de visiteurs s’émerveillent des avancées de la science, des techniques et le renouveau de l’art.

La diffusion de l’électricité, l’avènement de la lumière, le triomphe de la décoration intérieure permettent l’éclosion d’un nouvel art de vivre à la fois subtil, exigeant et démocratique. À Paris, on inaugure le Métropolitain et le pont Alexandre III, avec de part et d’autre le Grand et le Petit Palais dont la facture reste toutefois classique.

On pense alors être à l’aube d’une nouvelle ère de paix, de progrès et de prospérité appelée à se poursuivre éternellement… C’est bien sûr une illusion. Apogée de l’Art nouveau, l’année 1900 en est aussi le chant du cygne. Peu après, Émile Gallé et Siegfried Bing décèdent tandis qu’une nouvelle génération d’architectes, peintres, sculpteurs et créateurs s’éloigne déjà des canons de l’Art nouveau pour évoluer vers un style plus géométrique inspiré des courants modernes allemands et autrichiens qui donnera naissance à l’Art Déco et au Modernisme.

Bientôt l’Europe va s’abîmer dans l’hiver de la guerre industrielle… L’Art nouveau et ses motifs naturalistes délicats n’auront duré qu’une génération. Mais peut-être est-ce mieux ainsi car, de la sorte, cette parenthèse florale, frivole et colorée garde éternellement les couleurs, le parfum et la spontanéité d’un inoubliable printemps artistique.

 

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