L’art de Rodin, côté atelier

Le 12 février 2015 par Christophe Blanc

Affiche Expo RodinL’exposition « Rodin, le laboratoire de la création » détaille les grandes étapes préalables au surgissement d’un chef-d’œuvre.

Alors que l’Hôtel Biron poursuit sa rénovation, le Musée Rodin propose une exposition qui nous emmène aux sources de l’art du sculpteur en nous présentant près de 150 plâtres et terres cuites dont plusieurs inédits. Ces travaux préparatoires nous dévoilent les chemins empruntés par Auguste Rodin pour donner vie à la matière. On s’arrête ainsi sur les traces de fabrication et les fragments de figures souvent inachevées qui témoignent des hésitations, mais aussi des éclats de génie de l’artiste.

Un parcours à la fois chronologique et thématique détaille la carrière de Rodin, de ces débuts aux grandes commandes publiques d’après 1880, étalant sous nos yeux diverses esquisses de terre savamment pétries, des maquettes, des moulages de plâtres, différentes études de personnages encore nus ou des membres autonomes. Ce sculpteur acharné et visionnaire était aussi passionné de photographie et près de 70 clichés attestent du travail de l’atelier et montrent comment Rodin a utilisé ce médium pour diffuser, illustrer, expliquer et promouvoir ses œuvres. Cette plongée dans l’atelier du sculpteur permet également d’appréhender les retenus et rejets du public de l’époque et les préférences des commanditaires.

Les chemins de la modernité

L’ÂGE D’AIRAIN, 1877, Plâtre, H. 183 cm ; L. 68,5 cm ; P. 61 cm

L’Âge d’Airain, , 1877, Plâtre, H. 183 cm ; L. 68,5 cm ; P. 61 cm.

L’exposition nous introduit dans le secret de l’atelier du sculpteur, nous donnant à voir le processus de création de l’œuvre : les séries avant les œuvres définitives sont ainsi rassemblées et complétées par des photographies retouchées par Rodin lui-même pour élaborer ses compositions. L’œuvre ne prend ainsi son sens que dans une suite de reprises et de modifications. On voit s’élaborer et surgir peu à peu des mains de l’artiste les œuvres aujourd’hui les plus célèbres comme le Penseur ou le portrait de pied d’Honoré de Balzac. La matière se construit sous nos yeux, les visages s’animent et l’on assiste à toutes ces phases d’exploration, d’observation et d’expérimentation.

Si Rodin échoue au concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts, il pratique son art assez jeune dans différents ateliers de sculpteurs et s’essaye à la sculpture décorative. Profondément marqué par le travail de Michel-Ange, il allie à un souci subtil de l’anatomie une puissance d’exagération dans l’expression des figures. L’Âge d’Airain (1877), parmi ses premières sculptures réalisées à Bruxelles, prend pour modèle un jeune soldat belge ; elle exprime déjà toute la maîtrise du sculpteur et sa réflexion sur l’attitude du sujet. Rodin disait qu’il ne pouvait « travailler qu’avec un modèle » se réconfortant de « la vue des formes humaines ». Refusant les poses avantageuses pour travailler l’authenticité des attitudes, il prenait néanmoins une certaine liberté vis-à-vis de ses modèles. On peut ainsi admirer l’Homme au nez cassé qui représente un badaud du quartier Saint-Marcel, mais dont Rodin préféra accentuer les traits, marquer le nez et creuser les rides.

LE BAISER, vers 1882, Marbre, H. 181,5 cm ; L. 112,5 cm ; P. 117 cm

Le Baiser, vers 1882, Marbre, H. 181,5 cm ; L. 112,5 cm ; P. 117 cm.

On comprend surtout que si Rodin a travaillé à de grands ensembles comme la Porte de L’Enfer, destinée à l’origine à un musée des Arts décoratifs, les éléments travaillés et retravaillés finissent par devenir des œuvres autonomes : ainsi le Baiser qui représentait Paolo et Francesca, amants de La Divine Comédie de Dante, est exposé en tant qu’œuvre indépendante dès 1887. L’accouplement de deux corps fait surgir de nouvelles expressions qui n’avaient pas été anticipées. Cette Porte de l’Enfer, œuvre monumentale, l’occupa toute une vie et le visiteur peut, devant les multiples plâtres et études exposés, appréhender les divers rebondissements que connut ce projet.

Le processus de création de la statue de Balzac, commandée par la société des gens de lettres en 1891, est également décomposé : des nus de plâtre au ventre rebondi à l’athlète robuste, de multiples essais de têtes pour rendre ce « type tourangeau » affirmé. Finalement, une robe de chambre de travail recouvrira le corps de l’écrivain, le sculpteur préférant la simplification de la forme.

Honoré de Balzac, 1898, plâtre.

Honoré de Balzac, 1898, plâtre.

Les commandes officielles
et leur réception par le public

La présentation de la statue de Balzac au Salon de 1898 crée d’ailleurs un scandale. La réception par le public des grandes commandes officielles de Rodin s’expérimente en effet à travers les réserves voire le rejet que certaines œuvres ont suscité.

Pour le monument des Bourgeois de Calais, commandé par la ville en 1884, Rodin travaille d’abord chaque personnage nu avant de les vêtir d’une large tunique ; il insuffle à chacun des expressions et des gestes très marqués, suggérant divers sentiments allant du désespoir à la résignation ; les commanditaires regrettant finalement cette impression « d’une douleur, d’un désespoir et d’un affaissement sans borne ». Il se permet aussi des audaces vis-à-vis du socle suggérant de poser le groupe au niveau du sol pour qu’il soit sur le même plan que les Calaisiens plutôt que sur un socle en hauteur. Autre commande difficile, en 1889 : la réalisation d’un monument commémoratif à Victor Hugo pour le Panthéon. Rodin choisit de le représenter, à partir de rapides croquis qu’il a faits du poète, assis sur les rochers de Guernesey entouré de sirènes et des muses. Cette vision assez intimiste ne répond cependant pas aux critères demandés et à la solennité du lieu. Le jury la refuse en juillet 1890. On finit cette série officielle par le monument à la mémoire du peintre Whistler que Rodin choisit d’évoquer par une allégorie. Il met en forme une « muse grimpant à la montagne de gloire » avec pour seule évocation du peintre un coffret funéraire. Il décline de nombreuses études de jambes, de bras et de têtes pour trouver l’attitude juste. La sculpture fut cependant critiquée pour son aspect inachevé et, à la mort du sculpteur, le comité londonien la refuse.

L’accueil réservé à certaines formes jugées trop modernes est ainsi révélateur de la perception de l’œuvre de Rodin par ses contemporains ; et les constants changements d’orientation que cela implique pour le sculpteur nous donnent à contempler les divers partis pris du créateur.

Pierre et Jacques de Wissant, main droite. 1885-1886, tere cuite

Pierre et Jacques de Wissant, main droite. 1885-1886, terre cuite.

L’atelier : un laboratoire de formes

L’exposition insiste sur la méthode de travail de Rodin. Il utilise beaucoup le plâtre, matériau par excellence du moulage, puisqu’il est aisément façonnable et qu’il donne ainsi une vraie liberté dans la découpe et la reprise. Il joue avec les masses et les formes, l’œuvre étant considérée sous tous ses angles. La matière est malaxée, le corps tronçonné et décomposé pour mieux analyser les gestes et les postures.

Rodin se constitue un véritable répertoire de formes dans lequel il puise pour articuler ses assemblages. Les « abattis », ces membres séparés du corps et largement présentés dans l’exposition, sont travaillés indépendamment ; les gestes et postures sont ainsi isolés avant d’être réintégrés à l’œuvre définitive. L’exposition montre ainsi comment Rodin a travaillé séparément les mains de certains bourgeois de Calais, en cherchant à leur donner un pouvoir d’expression plus important. Séparée de son corps, la main forme un tout en soi, non pas une simple étude ; l’artiste pousse d’ailleurs le procédé plus loin en l’exposant à part, sur un socle de bois, lui conférant ainsi une valeur propre. Cette même main droite sera d’ailleurs réutilisée dans La Main de Dieu, avec dans la paume les figures d’Adam et Ève émergeant de la terre. La reconversion des figures et des mouvements contribue à cette recherche du rendu d’expression que Rodin n’a de cesse d’approfondir. Il assemble et juxtapose parfois des éléments inattendus, recomposant de manière inédite différents groupes.

Les trois ombres, avant 1886, bronze, H. 97 cm ; L. 91,3 cm ; P. 54,3 cm.

Les trois ombres, avant 1886, bronze, H. 97 cm ; L. 91,3 cm ; P. 54,3 cm.

Comme dans son œuvre Pierre de Wissant sans tête et sans bras, l’absence de membres caractérise également l’esthétique de Rodin qui démontre un réel attrait pour l’inachevé : la fragmentation, et la mutilation sont parfois au cœur de sa pratique. En fait, il fait bien plus que répondre à une commande spécifique, mais utilise ce prétexte pour revenir au sujet fondamental de l’origine des formes et des masses. Il cherche également à varier les points de vue sur la figuration comme avec ces Trois Ombres qui couronnent la Porte de l’Enfer, et ne sont en réalité que la même figure présentée sous différents angles.

Bien plus qu’à travers ses chefs-d’œuvre, l’étonnante modernité de Rodin se comprend donc dans son expérimentation de la sculpture et la décomposition des éléments ; c’est en tout cas ce que cette exposition permet d’appréhender. Au sein de cet atelier de formes et d’êtres en devenir, on garde cette impression que le processus de création artistique n’est jamais vraiment achevé.

« Rodin, le laboratoire de la création »
Exposition au musée Rodin,
du 13 novembre 2014 au 27 septembre 2015,
79, rue de Varenne / 75007 Paris.
Du mardi au dimanche de 10h à 17h45.
Nocturne le mercredi jusqu’à 20h45.

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