Quand Sonia Delaunay pare le monde de ses couleurs. Rétrospective au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

Le 9 décembre 2014 par Olivia Brissaud
Le Bal Bullier, 1913, huile sur toile, MNAM

Le Bal Bullier, 1913, huile sur toile, MNAM.

Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris traite une figure pionnière de l’abstraction et de la couleur en consacrant une exposition très complète à Sonia Delaunay, première rétrospective depuis 1967. L’artiste est révélée dans toute sa complexité alors que les commissaires ont pris le parti de la présenter indépendamment de son mari, Robert Delaunay, dans une exposition regroupant plus de 400 œuvres. Une approche chronologique a été préférée pour retracer l’évolution de l’artiste de ses débuts allemands à la fin des années 1970, tout en insistant sur l’impressionnante diversité de son activité et la multiplicité des supports d’expression, que ce soit les peintures figuratives ou abstraites, les estampes, les reliures, les vêtements et autres objets d’arts appliqués… Le parcours illustre en tout cas avec brio la richesse et la singularité de cette femme d’une étonnante modernité.

Nu jaune, 1908, Musée des beaux-arts de Nantes.

Nu jaune, 1908, Musée des beaux-arts de Nantes.

De son enfance russe
à l’avant-garde parisienne

L’art de Sonia Delaunay est profondément marqué par ses origines russes. C’est un art populaire et coloré empreint d’un esprit slave. Née à Odessa en 1885, Sara Sterne grandit à Saint-Pétersbourg et prend le nom de son oncle Henri Terk qui l’a adoptée à l’âge de 5 ans. Elle étudie ensuite le dessin à Karlsruhe, et fait déjà preuve d’une grande maîtrise de la peinture quand elle rencontre les artistes de l’avant-garde à son arrivée à Paris en 1906.

Sa peinture figurative est à la fois proche de l’expressionnisme et du fauvisme, inspirée par Van Gogh, Gauguin et d’autres peintres de la galerie Bernheim comme Pierre Bonnard. Elle se familiarise ainsi avec les techniques d’aplats de couleurs pures, peignant des portraits aux visages expressifs, comme dans le Nu jaune où la jeune femme à la peau jaune vif est cernée d’un épais trait noir qui enveloppe les formes et souligne la couleur. Ces premiers portraits se détachent souvent sur des arrière-plans ornementés ou des fonds jaune d’or qui rappellent une influence orthodoxe de la peinture d’icône.

La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913, MNAM.

La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913, MNAM.

Sonia Delaunay s’entoure d’artistes, mais aussi de poètes de l’avant-garde littéraire : elle illustre et met en forme le poème de Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, dans une véritable langue de la couleur qui joue sur les différentes polices de caractère avec des papiers découpés et collés. Les formes colorées répondent ainsi au rythme poétique du texte. Elle collabore également avec des dadaïstes comme Tristan Tzara et Iliazd qui élaborent un langage « outre-raison » et inspirent les robes-poèmes et les costumes de la pièce Le Cœur à gaz créés par Sonia.

C’est au sein de ce milieu qu’elle rencontre le peintre Robert Delaunay et l’épouse en 1910. Elle promeut alors l’œuvre son mari, mettant en place un art collaboratif qui se veut porteur des idées modernes. Leur appartement se transforme en un formidable espace d’exposition valorisé par de multiples affiches et publicités imaginées par le couple.

Sonia Delaunay, robes simultanées.

Sonia Delaunay, robes simultanées.

Une diversité des supports d’expression

Sonia Delaunay conçoit l’art comme un domaine qui dépasse la simple recherche picturale. L’expression artistique doit aussi « entrer dans la vie » et s’expérimenter sur des supports variés : tableaux, livres, projets d’affiches, vêtements, reliures, objets domestiques… Elle imagine une nouvelle forme de style qui doit s’inscrire dans la société comme dans les sphères privées. Elle confectionne ainsi des broderies de feuillages à la manière d’ouvrages traditionnels russes et transforme une couverture de berceau brodée pour son fils Charles, patchwork de tissus colorés, en une véritable œuvre d’art. Le couple Delaunay est en Espagne au déclenchement de la Première Guerre mondiale et s’installe par la suite à Vigo au Portugal où Sonia s’inspire des couleurs chaudes et du rythme flamenco pour produire un art imprégné de cette douceur de vivre propre au Sud. L’artiste aspire déjà à cette synthèse des arts et ouvre la Casa Sonia en 1918 à Madrid où elle commercialise ses vêtements et chapeaux de raphia. Elle propose également des costumes de théâtre d’une grande modernité comme ceux du ballet Cléopâtre pour les ballets russes de Diaghilev.

Robe silmultanée, 1913, patchwork de tissus, Collection privée.

Robe silmultanée, 1913, patchwork de tissus, Collection privée.

Quand les Delaunay reviennent à Paris dans les années 1920, Sonia monte sa propre boutique de mode simultanéiste et connaît un véritable succès : elle inaugure quelques années plus tard sa propre enseigne « la maison Sonia » où elle décline ses modèles de robes aux motifs géométriques et aux coupes audacieuses. Ses robes simultanées bouleversent les codes de la mode : elle les porte elle-même dans la société, aux vernissages et au fameux Bal Bullier où elle allait danser le tango avec son mari. Elle habille ainsi une riche clientèle notamment des actrices de cinéma et valorise ses productions avec des actions de communication travaillées comme des affiches ou des spots publicitaires. L’importance des arts décoratifs est donc particulièrement mise en avant dans le parcours ainsi que ces travaux de reliures et œuvres graphiques déjà très prisés de son temps. Si son ami Apollinaire décrivait ses travaux comme des « petites choses attachantes », subordonnées aux grandes productions picturales de son mari, l’œuvre de Sonia Delaunay est bien plus profonde et forme un tout réuni par cette passion de la couleur.

Une plongée dans la couleur

« La vraie peinture commencera quand on comprendra que la couleur a une vie propre, que les infinies combinaisons de la couleur ont leur poésie et leur poétique, beaucoup plus expressifs que les moyens anciens. » Pour les Delaunay, la couleur est constructive du tableau, elle est l’élément fondamental qui remplace le dessin, la perspective, même le sujet de l’œuvre quand Sonia se décidera pour l’abstraction pure après 1945. Alors que l’abstraction s’impose peu à peu en Europe au début du XXe siècle, les époux Delaunay créent le « simultanisme », un regard et système de pensée propre qui se base sur la force de la couleur pure et le dynamisme des « mouvements de couleurs simultanés ». Cette expression lumineuse est qualifiée « d’orphisme » par Apollinaire et témoigne d’un réel travail sur la modernité.

Fascinée par les jeux de lumière naturelle et électrique, Sonia croque des foules sur le boulevard Saint-Michel et réalise une belle fresque sur le Bal Bullier en 1913 : les traits de lumière sont ici décomposés dans un jeu de disques colorés qui font valser les danseurs dans un système de contrastes et un dynamisme remarquables. La composition et la distribution des couleurs accentuent l’impression de mouvement : les couples sont comme décomposés en plusieurs temps tourbillonnant au sein de ces teintes bigarrées et juxtaposées avec une sensualité troublante.

Les Prismes électriques, 1914, huile sur toile 250 x 250 cm MNAM.jpg

Les Prismes électriques, 1914, huile sur toile 250 x 250 cm MNAM.jpg

En 1914, Sonia exalte la vie moderne en peignant ses Prismes électriques pour le salon des Indépendants : elle multiplie encore les cercles crucifères fractionnés en des milliers de couleurs. Ses motifs sont d’une richesse et d’une diversité extraordinaires comme le révèlent les grandes fresques réalisées pour l’Exposition internationale des arts et des techniques de 1937 pour le pavillon de l’Air. Elle rend ainsi hommage aux débuts de l’aviation en réalisant trois décors monumentaux : l’Hélice, le Moteur d’avion et le Tableau de bord. Ce peintre présente ici une approche très personnelle de la couleur, recherchant l’épanouissement d’une abstraction épurée qu’elle travaille en harmonie avec l’architecture.

Si elle reste longtemps la « femme de Robert », la mort de son mari en 1941 lui permet de se dévoiler dans toute sa singularité. Elle pratique alors la gouache avec une créativité formelle et évolue dans sa technique en peignant par large aplats uniformes sur des papiers absorbants. Sonia Delaunay renouvelle profondément son art abstrait qui se veut toujours aussi poétique : les tons vifs et fortement contrastés laissent une part de plus en plus importante au noir. Cette femme fait alors figure de relais avec les nouveaux artistes de la galerie Denise René au sein de laquelle elle promeut l’abstraction. Sa longue carrière démontre donc d’un souci constant de la progression des arts qui doivent dialoguer entre eux et dévoiler le monde moderne à travers le prisme de la couleur et de l’abstraction.

 

Exposition Sonia Delaunay
Du 17 octobre 2014 au 22 février 2015
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris,
11 avenue du Président Wilson 75116 Paris.
Métro Alma-Marceau ou Iéna, RER C Pont de l’Alma.
Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h.

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