À l’Ouest, du nouveau ? Retour sur la scène artistique californienne des années 50 à nos jours

Le 3 décembre 2014 par Christophe Blanc

EPSON MFP imageDu 10 au 18 décembre prochain, Leclere-Maison de ventes va exposer en continu Perfect Process, une œuvre vidéo inédite de l’artiste américain Jason Rhoades, précocement disparu en 2006. Proposé par les curators Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, cet événement est aussi une invitation à redécouvrir le foisonnement d’une scène artistique californienne encore mal connue de ce côté-ci de l’Atlantique alors même que nombre des grands noms de l’art contemporain – tels John Baldessari, Allan Kaprow, Mike Kelley, Ed Kienholz, Paul McCarthy et justement Jason Rhoades – sont issus de ce creuset aussi fécond que déroutant.
C’est à l’occasion du pont initié par Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani entre ces œuvres historiques et des pratiques émergentes que naît cet article. Après « A Sip of COOL », elles continuent leurs investigations. La projection de « Jason Rhoades : Perfect Process » à PARADISE, précède en effet leur prochaine exposition « COOL – As a State of Mind » qui présentera entre-autres, au MAMO, Mike Kelley, Paul McCarthy, Aaron Curry, Sterling Ruby, Ed Rusha, Pipilotti Rist, Joel Kyack, Estrid Lutz & Emile Mold, Rachel de Joode, Josh Atlas…

Dans l’imaginaire collectif mondial, New York est généralement considéré comme le centre névralgique de l’avant-garde artistique, la matrice de tout ce qui se fait de plus avancé en matière de création depuis les années cinquante, chacun y allant de son inévitable couplet sur la Factory, le pop art, etc. Et si cette focalisation sur la côte est était le signe d’une forme d’hémiplégie ? Et si elle nous avait empêchés de voir ce qui, simultanément, naissait avec vigueur sur les rives du Pacifique ? C’est ce que laissait penser la rétrospective organisée, en 2006, par le Centre Pompidou, à travers une exposition au titre éloquent : « Los Angeles 1955-1985 : naissance d’une capitale artistique ».

Prolifération des « mauvaises herbes » artistiques

Los Angeles, capitale artistique ? La proposition pouvait sembler de prime abord déroutante. En effet, dans la mythologie contemporaine, la Californie est plutôt la terre d’élection du surf, du skate-board, de Disneyland, d’Hollywood et des séries télé… Et si l’on admet volontiers la créativité californienne, c’est plutôt dans le domaine des nouvelles technologies, grâce à la Silicon Valley et à une certaine firme devenue, depuis son siège de Cuppertino, l’emblème mondial de la « coolitude » numérique. Mais, en matière d’art, la perplexité restait de mise, les Californiens semblant trop juvéniles et surtout trop dépourvus des « références » qui font les délices subtils de la scène new-yorkaise.

91+vRDZb-xLEt si, comme le suggèrent les organisateurs de l’exposition du Centre Pompidou, cette « tare » originelle était précisément ce qui fait la force et l’originalité de la scène californienne de la seconde moitié du XXe siècle ? « Nombre d’artistes californiens se sont naturellement détournés des règles et des canons, des techniques et des matériaux artistiques traditionnels. Dégagés du poids de l’histoire et des conventions plastiques, ils ont pu expérimenter en toute liberté des moyens inédits et des matériaux précurseurs pour créer des œuvres qui cherchaient rarement à détrôner ou à perpétuer un modèle artistique », écrivent-ils.

Quand leurs contemporains de la côte est jouaient avec les références dans des jeux très cérébraux de subversion et de détournements à destination de critiques lettrés et de publics cultivés, les artistes californiens des années cinquante et soixante adoptent, eux, une autre démarche, plus fraîche mais aussi plus vigoureuse et probablement plus libre. « Ils puisaient leur inspiration, simplement et sans formalisme, autant dans la culture populaire et les sports en vogue, que dans les techniques artisanales et les technologies de pointe qui composaient leur environnement quotidien à Los Angeles. »

Pour le peintre Larri Pittman, cette situation a agi comme « un engrais faisant proliférer les mauvaises herbes ». Les créations artistiques californiennes n’ont donc certes pas « le charme discret de la bourgeoisie » ni la généalogie prestigieuse de l’aristocratie. Mais ce qu’elles ont perdu en raffinement, elles l’ont gagné en inventivité et en liberté. Les courants artistiques californiens sont protéiformes, débridés, radicaux. On peut bien les qualifier avec une certaine condescendance de « juvéniles », ils s’en moquent car ils ont mieux : la vigueur et la fraîcheur qui font, justement, le charme de cet âge et peut-être celui des États-Unis tout entiers. Les créations californiennes sont pleines de sève. Elles sont foisonnantes, contradictoires. Libres de tout héritage et de toutes racines, elles se contentent d’élargir l’horizon des possibles dans une promesse éternellement renouvelée.

peacetower2_2De la Beat generation
à la luttepour les droits civiques :
la fièvre contestataire

Ainsi, le mouvement dit de « l’Assemblage californien » naît spontanément à la fin des années cinquante en dehors de tout parrainage lorsque Wallace Berman, Edward Kienholz et George Herms réalisent des œuvres en assemblant des objets ordinaires jetés aux ordures. Férus de « musique nègre », de poésie Beat, d’art brut, ils sont le versant artistique des mouvements contestataires qui enflammeront la jeunesse californienne – et occidentale – au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Car « la période de trente ans du Los Angeles des années cinquante aux années quatre-vingt fut une période agitée sur le plan économique et social aux États-Unis. À l’anticonformisme de la Beat generation des années cinquante succède celui des hippies dans les années soixante ; les manifestations contre la guerre au Vietnam font place aux revendications des minorités ethniques dans les années soixante-dix», notent les auteurs de la rétrospective du Centre Pompidou.

jem1Parmi les œuvres emblématiques de cette veine, on peut signaler la Peace Tower (1966) érigée en plein cœur d’Hollywwod à l’initiative de l’Artists Protest Committee. Cette structure métallique de près de vingt mètres de haut conçue par le sculpteur Mark di Suvero accueillait quelque 418 panneaux par lesquels des artistes du monde entier prenaient position contre l’engagement américain au Vietnam et en faveur de la jeunesse contestataire qui, à l’université de Berkeley notamment, défiait le pouvoir de l’époque. Autre figure emblématique de ce courant engagé, Betye Saar qui en tant qu’artiste, femme et afro-américaine, se place volontairement à la croisée de plusieurs mouvements identitaires comme en témoigne bien son œuvre La Libération de tante Jemina (1972).

Si la fièvre contestataire et utopiste est de nos jours quelque peu retombée en Californie comme ailleurs, l’héritage artistique de ces années militantes est cependant perceptible, singulièrement parmi les artistes pratiquant l’art de la performance. Certains considèrent d’ailleurs qu’en la matière, les racines de la scène californienne sont à rechercher du côté des happenings et Be-Ins pratiqués par les Hippies, ainsi que des events féministes du Woman’s Building qui, dans une démarche annonçant Chris Burden, Paul McCarthy ou Mike Kelley, faisaient de leur corps un matériau artistique à explorer pour aller à la rencontre de soi et lancer un message transgressant les tabous sociaux de toutes natures.

Surf, tuning et nouvelles technologies : tout fait art !

Pour autant, on aurait tort de croire que les luttes sociales et civiques et l’engouement pour les utopies de toutes natures – notamment d’origine orientale – soient les seules sources d’inspiration des artistes californiens de l’époque. Dans une démarche nettement moins militante, d’autres créateurs s’inscrivent dans le sillage de l’hédonisme triomphant dont la Californie est aussi un symbole. « Dans les années soixante, deux activités attiraient particulièrement les jeunes Californiens du sud, les “hot rods” ou voitures customisées et le surf qui ont donné lieu à des phénomènes de mode auxquels les artistes n’ont, à leur façon, pas échappé », précise la rétrospective du Centre Pompidou.

F4932_A cover Stock Italy Bgas (Stickered as Promo)À ce moment, les Beach Boys gagnent une célébrité mondiale avec le tube Surfin’ U.S.A. qui consacre le style « surf pop » tandis que « le scupteur Ken Price se fait photographier en équilibre sur sa planche pour une affiche d’exposition à la Ferus Gallery ». Une initiative qui aurait provoqué des sarcasmes à New York mais qui illustre bien les manières décomplexées de la scène californienne par rapport à ses inspirations populaires. D’ailleurs – signe qui ne trompe pas – « les principaux customisers de voitures, tels George Barris, Ed “Big Daddy” Roth et Von Dutch étaient vénérés comme de grands artistes même si leurs créations n’entraient jamais au musée – à l’époque ».

De la même manière, nombre d’artistes californiens ne s’embarrassent pas de la frontière séparant le monde de l’art et celui de l’industrie. En 1967, deux ans après l’ouverture du Los Angeles County Museum of Art (Lacma), son conservateur d’art moderne, Maurice Tuchman lance le projet expérimental « Art & Technology » destiné à favoriser les échanges créatifs entre les artistes et les entreprises innovantes de la région : quarante firmes et soixante-seize artistes ont d’emblée répondu présent. « Chaque artiste devait proposer un projet à son partenaire industriel qui, en échange, apportait son aide à la réalisation d’une œuvre inspirée par les matériaux, les procédés et les équipements technologiques de l’entreprise ».

Si la créativité des artistes a pu inspirer les entreprises participantes, notamment bien sûr dans le domaine du design, les matériaux proposés par ces dernières n’ont pas manqué, en retour, d’inspirer des artistes déjà habitués à récupérer les objets usuels dans leurs créations. « Si quelques projets étaient irréalisables, certains objets d’art sont effectivement nés de l’utilisation expérimentale des techniques et des matériaux offerts par les industriels, alors inédits dans le monde de l’art, tels que lasers, fluides luminescents, holographie et ordinateurs ».

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Jason Rhoades (Photo : Jason Schmidt, Courtesy the Estate of Jason Rhoades).

Jason Rhoades,
héritier et passeur de la scène californienne

Autant de procédés qui ramènent justement à Jason Rhoades, auteur de la video Perfect Process présentée du 10 au 18 décembre prochain dans les locaux de Leclere Maison de ventes. Célèbre pour ses œuvres recourant aux néons, comme la fameuse Chatte de Beaubourg – une sorte de chandelier enchevêtré de fils électriques d’où pendent dix-sept inscriptions en néon évoquant le sexe féminin dans un français populaire et argotique : l’abricot, la cité d’amour, la conque, la moule ou le soupirail… -, cet élève de Paul McCarthy et Richard Jackson peut être vu comme un véritable passeur de la scène artistique californienne des années cinquante à nos jours.

Au carrefour de l’assemblage, de la performance et de l’art video, flirtant avec les thèmes de la contestation sociale sans tomber jamais dans la lourdeur militante ou didactique, transcendant une anxiété fondamentale avec une forme d’ironie acide, l’œuvre de Rhoades se présente, en effet, comme un condensé chaotique et dynamique des préoccupations, des techniques et des expérimentations qui fondent l’identité incertaine de la scène californienne.

 

Perfect Process : une œuvre vidéo de… 8 jours !

Inédite en France, la vidéo « Perfect Process » est une rare occasion de découvrir Jason Rhoades. Loin de constituer un simple « autoreportage » de l’artiste sur lui-même, il s’agit d’une œuvre en elle-même, réalisée par l’artiste pour partager son univers créatif et proposer une nouvelle expérience. D’où la durée pour le moins inhabituelle de quelque 8 jours dont on ignore si elle constitue une invitation à l’immersion totale ou plutôt une façon de décourager toute volonté de résumer le propos d’une œuvre trop débridée pour être synthétisée.
Diffuser une telle œuvre n’est donc pas sans poser un certain nombre de problèmes pratiques. Grâce à « PARADISE / A Space for Screen Addiction », son espace spécialement dédiée à l’art vidéo, et aux curators Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, Leclere-Maison de ventes a toutefois pu relever le défi : du 10 au 18 décembre prochain, l’œuvre ne sera pas tronçonnée en épisodes mais bien projetée d’une seule traite, en continu, conformément à l’intention de l’artiste.

Infos pratiques : 
“Jason Rhoades : Perfect Process”, du 10 au 18 décembre en continu
PARADISE / A Space for Screen Addiction, Leclere-Maison de Ventes
5 rue Vincent Courdouan 13006 Marseille.

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