Le “fou de dessin” nous révèle l’âme japonaise. L’exposition Hokusai au Grand Palais

Le 29 novembre 2014 par Olivia Brissaud

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« Vent du sud, ciel clair [le Fuji rouge] », Début de l’ère Tempō (vers 1830-1834), Estampe nishiki-e, format ōban, 26,1 × 38,1 cm © The British Museum, Londres, dist. Rmn-Grand palais / The Trustees of the British Museum

Katsushika Hokusai (1760-1849) est l’artiste japonais le plus célèbre aujourd’hui et le Grand Palais lui fait honneur en proposant une magnifique rétrospective digne du maître. De ce peintre extrêmement prolifique, l’exposition a choisi de montrer plus de 500 pièces lors des deux volets dont elle est composée (une relâche a en effet lieu entre le 20 novembre et le 1er décembre 2014 pour remplacer certaines estampes et peintures par des œuvres de même nature et de qualité comparables). C’est un événement à souligner puisqu’une grande partie de cette production très fragile n’a jamais été exposée hors du Japon. Guidé par une scénographie travaillée, le visiteur peut donc admirer diverses estampes, livres, peintures sur soie ou sur bois et, avec l’aide d’un glossaire, découvrir les codes et usages de la société japonaise de l’époque.

C’est donc une carrière particulièrement riche que les commissaires ont choisi de retracer de façon chronologique en divisant le parcours en six périodes d’après six noms portés par l’artiste au cours de sa vie et qui concordent avec un nouveau style artistique ou une évolution personnelle. Celui qui signait successivement Shunrô (Splendeur du printemps) Sôri, Hokusaï, Taitô, Litsu ou Manji (le Vieil homme fou de peinture) faisait preuve d’une grande curiosité et s’est passionné pour tous les thèmes et supports possibles retraçant la culture, les mœurs et les paysages de son pays.

Tableau des moeurs feminines du temps, (vers 1792-94) 2 kakemono, Tsuwano, Katsushika Hokusai Museum of Art

“Tableau des moeurs féminines du temps”, ère Kansei, ans IV-VI (vers 1792-1794), diptyque 107 × 52,7 cm chacun, © Katsushika Hokusai Museum of Art

Un artisan et un maître :
l’illustrateur de la société japonaise

À l’époque d’Hokusai, son art est considéré comme populaire et ces estampes que nous admirons dans l’exposition, diffusées à grande échelle à travers les Japon, n’ont pas vocation à être conservées : elles ont un usage ordinaire, publicitaire par exemple, ornent des calendriers ou représentent des divinités protectrices. Elles participent donc de la vie quotidienne.

Hokusai naît à Edo, ancien nom de Tokyo, en 1760. Dès l’âge de quinze ans, il commence à graver des planches chez un xylographe et réalise des estampes à bas prix de jolies femmes et de guerriers. Il se forme ensuite dans l’atelier de Katsukawa Shunshô et continue son apprentissage en se spécialisant dans les ukiyo-e, ces « images du monde flottant » qui reflètent l’atmosphère raffinée des plaisirs d’Edo. Que ce soit par des portraits d’acteurs de théâtre (kabuki) ou de courtisanes du quartier de Yoshiwara, il retrace ainsi l’univers délicat de l’époque dans des compositions poétiques, mais néanmoins fidèles et empreintes parfois d’humour et d’ironie. Ses œuvres sont alors marquées par la linéarité du dessin en arabesque, les aplats de couleurs chatoyantes et les compositions souvent asymétriques.

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« Longue vue », Série : Sept manies des jeunes femmes sans élégance, ère Kyōwa (1801-1804), estampe nishiki-e, format ōban, 36,5 × 25,4 cm, © Galerie Sebastian Izzard LLC.

À partir de 1795, il monte son propre atelier : celui qui se fait désormais appeler Sôri propose des estampes d’une rare qualité dans lesquelles il cherche à insuffler la vie à ses personnages en exprimant leurs émotions. Les femmes parfois un peu austères, sont évoquées dans des figures graciles et indolentes aux visages allongées (dits en « pépin de melon »). Proche du petit peuple, Hokusai témoigne d’un goût pour la satire et développe aussi son commerce en illustrant de nombreux romans populaires humoristiques (kibyoshi) ou des histoires épiques ou fantastiques (yomihon) dans lesquels on retrouve toujours une grande maîtrise du mouvement des corps.

Artiste indépendant et réputé, il ouvre en 1798 sa propre école et se distingue dans les commandes de surimono (cartes de vœux luxueuses sur papier de qualité) ou de calendriers illustrés (les egoyomi). Il est alors réputé pour ses personnages expressifs et non stéréotypés. Son style évolue encore au début du XIXe siècle alors qu’il donne à ses figures féminines aux visages arrondis des formes plus généreuses. Il consacre aussi beaucoup de son temps à transmettre son savoir, produisant des ouvrages didactiques (manuels de peinture ou catalogues de motifs) à destination de ses élèves. Sa célèbre « Manga », compilation de milliers d’images réparties en quinze volumes, est commencée en 1814. Il y retrace la vie quotidienne japonaise : les mœurs, les métiers, les combats, la nature, les légendes, les religions…

Sous la vague au large de Kanagawa, Les « Trente-six vues du mont Fuji » (vers 1830-34) Bruxelles, Musees royaux d'art et d'histoire

« Dans le creux d’une vague au large de Kanagawa », série : Trente-six vues du mont Fuji, début de l’ère Tempō (vers 1830-1834), estampe nishiki-e, format ōban 25,6 × 37,2 cm, © Musées royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles.

La nature chez Hokusai, élément du divin.

Hokusai est particulièrement connu de nos jours pour sa célèbre estampe, Sous la Vague au large de Kanagawa, qui fait partie de la série des trente-six vues du Mont Fuji que l’artiste réalise vers 1831 sous le nom de Litsu. Il compose ainsi plusieurs paysages avec pour fil conducteur cette montagne sacrée, symbole du Japon, qui varie au rythme des saisons : ces images font preuve d’une extrême composition géométrique et d’une profondeur de champ inédite pour l’époque. Dans l’estampe de la vague, le volcan est relégué à l’arrière-plan, visible dans le creux de la mer déchaînée qui va engloutir de ses griffes les hommes agrippés à leur barque et infiniment petits face à la force de la nature. Dans des paysages aux teintes saturées, Hokusai souligne en effet les relations entre l’homme et la nature comme ces pèlerins au pied d’une cascade : l’image est marquée par la verticalité des flots alors que la chute d’eau est représentée comme un arbre avec ses racines.

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“Tigre regardant la lune”, ère Tempō, an XV (an I de l’ère Kōka, 1844), 96,2 × 29 cm, Sceau en forme de mont Fuji © Katsushika Hokusai Museum of Art

Adepte du bouddhisme de Nichiren, l’artiste cherche à être en fusion avec la nature qu’il dessine et dans laquelle il voit un élément du divin : ces compositions sont donc à la fois réalistes dans leurs détails et méditatives. Il témoigne d’une grande technicité dans la finesse de son trait, d’un sens du cadre et de la couleur, lui qui utilise désormais le bleu de Prusse préféré à l’indigo japonais. Très fin dessinateur, il pouvait en quelques traits d’encre de Chine donner vie à un coq ou à une fleur, dans un jeu de nuances subtiles. Ces représentations d’animaux sont d’ailleurs d’un réalisme poignant et il savait, de son pinceau, insuffler une âme à toute créature, faisant toujours preuve d’une inventivité exceptionnelle.

Ayant perdu sa femme et l’une de ses filles, à plus de 85 ans, ce « fou de peinture » insatiable de travail ne vit que pour son art. Dessinant chaque jour des lions pour conjurer le mauvais sort, il s’intéresse alors aux contes fantastiques peignant désormais des spectres, des fantômes, des dragons… déjà tourné vers un au-delà.

Un artiste unique
et une référence internationale

Pour cet artiste excentrique, la vie est un éternel recommencement. Hokusai possède de fait une liberté unique et renouvelle son art continuellement, ne s’arrêtant pas à un style défini. En 1804, il propose ainsi une manifestation de virtuosité en peignant dans l’enceinte d’un temple un portrait de Daruma réalisé à l’encre sur 250 m² de feuilles de papier qui tapissent le sol. Il réalise également des vues de sites célèbres témoignant de son amour pour son pays et incitant ses contemporains à voyager : sa maîtrise de la perspective est inédite pour l’époque, inspirée des œuvres occidentales diffusées par les marchands hollandais. L’artiste allie en effet les influences picturales chinoises, japonaises et occidentales, et combine à son génie de dessinateur une technique de composition marquée par la perspective. En 1836, Hokusai reprend d’ailleurs ces thèmes architecturaux dans un manuel de dessin, le Livre de dessins pour artisans, dans lequel il reproduit des bâtiments avec une clarté et une véracité impressionnantes.

S’il a tiré des enseignements de l’Occident, il l’a également fortement influencé après sa diffusion en France par les frères Goncourt, dès la seconde moitié du XIXe siècle. L’exposition commence d’ailleurs par la portée de cet artiste dans le paysage artistique français. En effet, alors que le japonisme devient une mode, la découverte d’Hokusai, de la précision de son trait et de son raffinement influent des peintres célèbres comme Van Gogh, Gustave Moreau, Claude Monet ou encore Camille Claudel avec sa sculpture des Baigneuses inspirée de la Vague. Les promoteurs de l’Art Nouveau trouveront également dans ses motifs naturels une source d’inspiration inépuisable.

L’œuvre de cet artiste japonais profondément indépendant est donc devenue universelle. Cette personnalité particulièrement créatrice a su avec habileté croquer la vie quotidienne de ses contemporains et représenter un monde marqué par la fugacité de la vie, mais aussi par la beauté de la nature révélée à travers l’art et la poésie. L’exposition est ainsi un véritable appel à la contemplation.

 

Hokusaï au Grand Palais à Paris. Du 1er octobre 2014 – 18 janvier 2015 (relâche entre le 21 et le 30 novembre 2014). Horaires : lundi de 10h à 20h. Nocturnes les mercredi, jeudi, vendredi jusqu’à 22h. Samedi de 9h à 22h et dimanche de 9h à 20h. Fermé le mardi.

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