L’Amérique prise sur le vif : une rétrospective du photographe Garry Winogrand au Jeu de Paume

Le 22 novembre 2014 par Olivia Brissaud
Los Angeles 1980-83, Épreuve gélatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona.

Los Angeles 1980-83, Épreuve gélatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona.

« C’est comme si […] le monde entier était une scène pour laquelle j’ai acheté un billet […]. Un grand spectacle qui m’est destiné, comme si rien ne se produirait si je n’étais pas sur place avec mon appareil. »

Organisée avec le San Francisco Museum of Modern Art et la National Gallery de Washington, l’exposition dédiée à l’œuvre de Garry Winogrand au jeu de Paume dévoile un artiste encore peu connu en Europe. Né dans le Bronx en 1928, ce grand photographe américain, fidèle chroniqueur de l’Amérique de l’après-guerre, meurt prématurément à 56 ans emporté par un cancer foudroyant ; il laisse alors inachevée une grande partie de son travail avec près de 6500 bobines non développées. Bien moins étudié que ses compatriotes Walker Evans, Diane Arbus ou encore Robert Frank, Winogrand s’est attaché à décrire le New York des Trente glorieuses, photographiant des scènes de vie quotidienne qu’il souhaitait immortaliser et sublimer. Cette rétrospective embrasse donc la totalité de la carrière du photographe, regroupant à la fois ses images les plus représentatives, mais aussi des tirages inédits issus des archives. Présentant en majorité des photographies noir et blanc de même format, exposées sur fonds gris, le parcours proposé est divisé en trois parties : une première thématique « Descendu du Bronx  » évoque ses débuts à New York de 1950 jusqu’en 1971, alors que ses voyages sont regroupés dans le second chapitre « C’est l’Amérique que j’étudie  ». La dernière partie « Splendeur et déclin  » englobe la période après 1971 jusqu’à sa mort en 1984 ; elle regroupe des clichés du Texas et de Californie, de Washington ou encore de Miami, photos empreintes d’une sorte de tristesse alors qu’il dépeint une nation de plus en plus ébranlée, oscillant entre espoir et incertitude.

Des scènes urbaines

Park Avenue New York 1959, Epreuve gelatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona

Park Avenue New York 1959, Épreuve gélatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona.

Le travail de Winogrand est la plupart du temps désigné comme de la “street photography” américaine, clichés urbains pris avec une grande spontanéité et qui sont remplis de non-dits et d’ironie. Pourtant, l’artiste a toujours refusé le qualificatif de « photographe de rues » qu’il trouvait caricatural. Issu d’un quartier populaire de New York, Garry Winogrand étudie la peinture et la photographie à l’Université de Columbia avant de travailler en free-lance pour divers magazines comme Look, Life ou Sports Illustrated. Il fait alors de la rue son terrain d’expression : cherchant à dépasser le cadre du reportage-photo, il se mêle à la foule dans le cadre fourmillant des rues de Manhattan pour saisir des images volées, mitraillant à tout-va dans une obsession de saisir la vie. Se concentrant sur le centre lumineux de la ville, et non les faubourgs obscurs, l’art de Winogrand est alors d’observer l’ordinaire pour en extraire une multitude d’univers. Il surprend en quelque sorte les acteurs d’une grande scène populaire : femmes, businessmen, couples, chiens, manifestants, hippies, militaires, stars de cinéma…Winogrand ne cherche pas à raconter une histoire, mais produit des arrêts sur image ; il capte des moments perdus dans l’énergie de la rue. Ses cadrages de travers accentuent d’ailleurs la vitalité tourbillonnante de ces clichés empreints d’humour, mais aussi de « brutalité » dans l’abordage des modèles parfois surpris ou énervés d’être pris en photo. Winogrand se démarque donc du journalisme humaniste des années 1950 pour favoriser des images ambiguës truffées de petits détails et propose une approche plus personnelle.
Il voyait en effet dans la photographie un « outil à poser des questions », sans qu’elle en donne néanmoins les réponses. Les clichés de Winogrand sont souvent riches de détails inexpliqués comme cette femme à Los Angeles qui se tient cheveux au vent à un carrefour, se retournant devant un panneau « interdit de faire demi-tour ». On saisit bien le clin d’œil de l’artiste, mais le mystère reste complet sur le discours de l’image. Après l’effervescence des villes, Winogrand s’intéresse quelque temps à la banlieue ; il change ici de registre soulignant l’isolement auquel les habitants sont confrontés. S’il revient aux photographies de rues après 1971, le travail de Winogrand est marqué par une certaine exubérance, les images étant de plus en plus décentrées et ouvertes. Il capte les instants par la fenêtre des voitures, lors des parades ou pendant des manifestations politiques, mais la tonalité de ses clichés se radicalise : les émotions à l’état pur priment désormais sur les événements eux-mêmes.

Saisir l’Amérique des années 1960-80

Albuquerque, New Mexico, 1958, Epreuve gelatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona

Albuquerque, New Mexico, 1958, Epreuve gelatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona

En 1964, une première bourse Guggenheim lui permet de partir photographier les États-Unis. C’est une autre Amérique qu’il découvre alors avec ces espaces vides à l’infini et ces immenses déserts du Grand Ouest où l’humain est beaucoup moins présent. Aux débuts des années 1960, l’artiste tente de déchiffrer cette société américaine touchée par la consommation de masse et ballottée entre insouciance et troubles. Winogrand, témoin des bouleversements sociétaux et culturels de son pays, cherche à analyser la nature profonde de ses contemporains sans pour autant plonger dans le pittoresque. Il dépeint une Amérique engagée, contestataire, multiculturelle, glamour… Son travail est centré sur la rapidité du flux des gens qui participent de son monde. L’artiste tient en effet à représenter l’agitation politique et sociale que suscite la guerre du Viêtnam, lui-même intéressé par la politique malgré de nombreuses illusions déçues : de 1950 à 1976, tous les présidents et vice-présidents seront passés devant son objectif. Pourtant, la photographie n’est pas pour lui un discours, il est convaincu qu’elle ne peut ni changer le monde, ni même l’expliquer. C’est donc en simple chroniqueur qu’il témoigne des évolutions sociétales de cette Amérique : de l’émancipation des minorités, de la libération des femmes, des traumatismes de la Guerre et des scandales politiques. À la fin de sa vie, ses dernières images ont perdu un peu de cette intensité dramatique, marquées par une inquiétude croissante.

Liberté de composition.

New York vers 1962, Tirage gelatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona

New York vers 1962, Tirage gélatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona.

La composition de ses photographies n’obéit souvent à aucune règle classique. On ne retrouve pas par exemple le procédé policé d’un artiste comme Henri Cartier-Bresson. Chez Winogrand, la liberté de cadrage est totale : s’il privilégie l’objectif grand-angle, qui lui permet d’intégrer dans ses clichés un maximum de sujets et des grands espaces, il réalise aussi des cadrages serrés qui accentuent l’impression de proximité, comme dans sa photo « Walk » à New-York vers 1962. Il confère une intensité et une force brute en cadrant même de façon penchée : ses photographies ne séduisent pas par leur tendresse, mais par l’énergie de la prise de vue. S’il ne se prend pas au sérieux, il ne propose pas pour autant une absence de composition : dans le cliché représentant une femme en train de rire, l’image est soigneusement construite avec une analogie entre la glace et le costume qui structurent la photographie. Cependant, Winogrand ne s’est jamais arrêté à la technique pure, voulant à chaque fois confronter ses intuitions au réel. Extrêmement prolifique, il a donc laissé une immense production à sa mort ; certaines images ont été tirées à l’occasion de l’exposition qui revient également sur les procédés de sélection du photographe, en présentant certaines de ses planches de contact annotées qui montrent les choix de cadrage et justifient les décisions des commissaires. Si au début il consacrait aux tirages un rituel minutieux, il ne les effectue plus lui-même après 1970 : photographier et être sur le terrain, c’était devenu prioritaire pour lui.

Laughing Woman with Ice Cream Cone 1968, Epreuve gelatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona

Laughing Woman with Ice Cream Cone 1968, Épreuve gélatino-argentique, Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona.

Le Jeu de Paume nous présente donc un photographe qui témoigne d’une réelle passion pour son métier auquel il s’est dévoué corps et âme. Lui qui cherchait à savoir « à quoi ressemblent les choses quand elles sont photographiées  » nous propose un panorama complet de la vie américaine, du centre bouillonnant de Manhattan aux plages de Santa Monica, des grands événements politiques aux banalités intimes du quotidien.

Informations pratiques :
Rétrospective Garry Winogrand au Jeu de Paume, 1 place de la Concorde / 75008 Paris
Du 14 octobre 2014 au 08 février 2015. Horaires : de mardi au dimanche de 11h à 19h. Nocturnes le mardi jusqu’à 21h.

Pour compléter l’exposition du Jeu de Paume, la RATP propose jusqu’à février 2015 un parcours
dans 16 stations et gares de son réseau, en présentant 26 photographies
de Garry Winogrand sur les quais et dans les couloirs du métro parisien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *