« Charles et Marie-Laure de Noailles ont redéfini la notion de mécénat pour l’amener dans le XXe siècle » Entretien avec Stéphane Boudin-Lestienne.

Le 2 octobre 2014 par Olivia Brissaud

 

Charles et Marie-Laure de Noailles, capture du film Biceps et bijoux, 1928, Jacques Manuel, CNAC-archives du film

Charles et Marie-Laure de Noailles, capture du film Biceps et bijoux, 1928, Jacques Manuel, CNAC-archives du film

Alors que la villa Noailles, située sur les hauteurs de la commune de Hyères, propose un nouvel accrochage 2014 à l’exposition permanente Charles et Marie-Laure de Noailles, une vie de mécènes, Stéphane Boudin-Lestienne, commissaire de l’exposition avec Alexandre Mare, revient sur l’histoire de ce haut lieu de l’art moderne et sur les missions que la villa s’est aujourd’hui fixées en tant que centre de la culture contemporaine.

Villa Noailles

La villa Noailles est l’une des toutes premières maisons modernes achevées en France (© Olivier Amsellem 2013).

Artefact : L’exposition permanente Charles et Marie-Laure de Noailles, une vie de mécènes, se tient au sein de la villa Noailles construite dans les années 20 par l’architecte Robert Mallet-Stevens. Est-ce vous pouvez revenir sur l’histoire de cette villa et la place qu’elle a prise pour ce couple de mécènes.

Stéphane Boudin-Lestienne : Le bâtiment est l’une des toutes premières maisons modernes achevées en France ; elle a donc une destinée nationale et occupe aujourd’hui une place historique. Pour Charles et Marie-Laure de Noailles, dont c’était une des résidences de vacances, la construction de cette villa représente leur première expérience de mécénat moderne dans laquelle ils se lancent juste après leur mariage en 1923. C’est le premier acte de leur mécénat et le point de départ de toute leur aventure à travers la modernité.

Leur mécénat touche à de multiples domaines de la création. Quels ont été leur choix en tant que collectionneurs : ont-ils suivi un style de mécénat particulier ?

Le couple Noailles avait en effet initié une véritable politique culturelle : ils pouvaient organiser une résidence d’artistes, faire une commande, acheter ou simplement soutenir les artistes par une rente jusqu’à ce qu’ils aient terminé telle ou telle œuvre. Il y avait toutes sortes de manière pour eux d’être mécènes. Soit en achetant de manière privée, soit en s’illustrant dans des actions beaucoup plus publiques en étant quasiment producteurs de cinéma ou, pour Charles, président des amis du musée d’ethnographie au Trocadéro, le futur musée de l’Homme.

Quels liens le couple tissait-il avec les artistes contemporains ? Avaient-ils une relation privilégiée avec eux ?

Les Noailles ont redéfini la notion de mécénat et l’ont amené dans le XXe siècle. C’est aussi ce que cherche à montrer cette exposition, d’où son titre. Le mécène au XIXe siècle avait encore un domaine de prédilection bien spécifique et n’entretenait que des relations lointaines avec les artistes. À partir du XXe siècle, avec le comte de Beaumont, les artistes deviennent des amis des mécènes et ne sont plus de simples fournisseurs. C’est en effet, le comte de Beaumont qui développera en premier un nouveau style de mécénat et c’est chez lui que Charles et Marie-Laure vont se rencontrer. Par la suite, il restera un ami et le parrain de cette aventure.

Leur soutien aux avant-gardes artistiques dépassait de fait les Beaux-Arts. Ils se sont tournés aussi vers le spectacle et le cinéma. Comment l’évoquez-vous dans l’exposition ?

L’exposition est constituée d’une collection en propre renforcée par des prêts et des dons privés ou publics. Elle présente plus de 200 œuvres : meubles, objets, documents filmiques, documents sonores, papiers, plans… Pour représenter le mécénat musical par exemple, on a fait des mélanges ; on présente à la fois des programmes, des bandes-son, des musiques de films… De plus, une petite salle de cinéma a été intégrée à l’exposition et permet de montrer certains des films soutenus par les Noailles.

Vous reprenez donc l’exposition permanente mise en place en 2010. Pourquoi proposez encore un nouvel accrochage ?

Nous présentons en effet une exposition permanente qui se renouvelle constamment au fur et à mesure de l’évolution de la collection. La famille de Noailles a mis en dépôt à la villa les fameux Scrapbooks de Marie-Laure que l’on est chargé de restaurer et, à chaque nouvelle restauration, on expose de nouveaux documents. Il y a aussi le désir de changer les présentations au fil des ans ; les sujets sont tellement nombreux et riches qu’on ne peut tout intégrer dans 200 m2 sans saturer l’espace d’images. Il faut aussi permettre aux visiteurs d’apprécier la villa comme bâtiment et comme première trace du mécénat des Noailles. Il y a donc des changements constants avec des améliorations, de nouveaux designs, de nouvelles vitrines, ainsi que des expositions temporaires, comme celles consacrées à Marcel Breuer et Guy Bourdin l’année dernière.

Masque Dege, Dogon, Mission Dakar Djibouti, Mali, en 1931, bois de tage, Musee du quai Branly.

Masque Dege, Dogon, Mission Dakar Djibouti, Mali, en 1931, bois de tage, Musee du quai Branly.

Ce nouvel accrochage vous permet aussi de faire des focus sur différents artistes ?

En effet, on cherche à montrer des artistes qui ont des rapports avec les Noailles et la Villa et, à chaque fois, on fait des petites expositions autour d’eux. Cette année, on s’est attardé sur Bertolt Brecht, Kurt Weil, Lotte Lenya et Hanns Eisler, ces artistes allemands qui ont été obligés de fuir le nazisme et ont été aidés par Charles et Marie-Laure de Noailles. Nos sujets dépendent souvent des œuvres : le musée de Toulon vient de nous prêter une œuvre de François Arnal et nous avons donc exposé les Scrapbooks de Marie-Laure avec des documents et des lettres reçues de François Arnal dans les années 60. On essaye de créer des liens avec les documents, il y a toujours un moyen d’activer un document par un autre en faisant une sorte de suite qui crée une situation. Le musée du quai Branly nous prête aussi des pièces africaines pour parler du mécénat de Charles de Noailles au musée d’ethnographie. On expose un pot à tabac sculpté dans un os de baleine d’Alaska, acheté par le vicomte de Noailles et donné au musée ; l’objet est en dépôt pour 5 ans dans l’exposition permanente.

Vous incluez des pièces contemporaines dans votre exposition. De quelle manière la scénographie soutient-elle votre propos ?

Lorsqu’on arrive dans la villa, on est pris directement dans une scénographie contemporaine qui permet de bien identifier les œuvres, une scénographie qui touche à peine les murs de la villa. L’idée de départ de David Dubois en 2010 était de mettre en place des vitrines le long du mur, les plus invisibles possible, avec seulement quelques socles et tables, comme si les documents étaient posés directement sur les murs. Les éléments muséographiques occupent donc à peine l’espace de l’exposition dans laquelle on fait intervenir des designers et artistes contemporains qui viennent se greffer à l’ensemble. On continue comme si Charles de Noailles était encore là et venait d’acheter une lampe chez Troc Design !

Dans ce dernier accrochage 2014, sur quel aspect avez-vous voulu porter la réflexion du visiteur ?

Après 10 ans de travail, on a aujourd’hui le noyau de la collection qui contient plus d’une centaine de pièces, documents, œuvres d’art et mobiliers d’origine ; ce qui permet de montrer des choses conséquentes au public. On a donc voulu faire une sorte de bilan, et David des Moutis, scénographe pour ce nouvel accrochage, a imaginé une grande étagère de réserve au centre du Salon rose avec des documents, des images, et tout ce qu’on ne pouvait pas montrer dans le reste de l’exposition. Comme si on découvrait les réserves, ce qui est caché devient visible et permet au visiteur de se rendre compte du projet et de ce qu’on a réalisé. Cela paraissait probablement impossible au départ, quand l’association est arrivée dans une villa totalement vide, mais on constate aujourd’hui qu’on a réussi à réunir un fonds conséquent et à présenter fidèlement le mécénat des Noailles.

Vous proposez aussi de nouvelles acquisitions ; le mécénat continue à la villa Noailles ?

Oui ! Grâce à des mécènes contemporains, on a pu acquérir des œuvres assez exceptionnelles, des fauteuils de Mallet-Stevens, des tabourets de Pierre Chareau, une œuvre de Jean Hugo, le Faust magicien sur plaque de verre. On a aussi acquis le dessin que Jean Cocteau a réalisé pour le programme de festival de 1932 qui s’est tenu à Hyères et qui permet d’illustrer le mécénat musical dans l’exposition. Ce dessin original a été acquis lors de la vente Serge Lifar à Genève en mars 2012. On continue ainsi d’acquérir et profitons également de certains dons.

Exposition permanente, vue de la salle à manger,  villa Noailles. Lampshade, Man Ray, 1919-1964. © Olivier Amsellem 2011.

Exposition permanente, vue de la salle à manger, villa Noailles. Lampshade, Man Ray, 1919-1964. © Olivier Amsellem 2011.

Vous parlez « d’exposition permanente qui change constamment », vous refusez le terme de musée ?

Exactement ! On ne voulait pas appeler ça un musée, parce que le terme de musée signifie un statut juridique très spécifique en France. Ici, le but est de constituer une collection et de pérenniser cette collection tout en préservant le fait que la villa Noailles soit avant tout un centre d’art dédié à la culture contemporaine. Cette exposition est très appréciée par les visiteurs qui étaient en demande et voulaient comprendre le bâtiment, l’hygiène, le sport… tous ces thèmes de la modernité. En même temps, ils ont les clés pour découvrir qui étaient Charles et Marie-Laure de Noailles, les enjeux de leur époque, et comprendre que leurs actions étaient bien plus larges que ce que l’on pense d’habitude. Il n’y a pas en effet que Man Ray, les surréalistes et Jean Cocteau ; leurs intérêts très divers se portaient aussi bien sur l’ethnographie, la musique… Ils n’étaient pas juste des aristocrates riches qui se sont offert un caprice architectural, mais des gens vraiment impliqués dans la culture de leur temps et dans les enjeux de l’histoire, toujours aux côtés des artistes.

L’exposition permet ainsi d’apporter un démenti explicite à la vision selon laquelle les Noailles auraient été simplement de riches dilettantes…

Il est vrai que les Noailles ont parfois été caricaturés ; on a voulu en faire des gens capricieux, un peu naïfs, alors qu’en se penchant vraiment sur leur mécénat, on perçoit une lecture profonde et réfléchie. La Villa a été une plateforme fantastique qui leur a permis d’accueillir tout un monde d’artistes, de faire se rencontrer et croiser des gens et de développer leur personnalité et leur style : ils avaient vraiment un rôle qui dépassait celui de simples pourvoyeurs de fonds.
Ceci dit, l’ambition de cette exposition dépasse la présentation de deux figures pour se placer aussi au XXIe siècle. Quelle est l’histoire de cette maison ? Qu’est-ce qu’elle doit inspirer au futur ? C’est quoi une collection, c’est quoi un musée ? Est-ce que ces termes signifient encore quelque chose aujourd’hui ? C’est pourquoi on a préféré l’appellation « d’exposition permanente » qui rappelle peut-être un peu l’univers du commerce”, mais qui permet d’avoir une certaine liberté dans la façon de présenter les choses et d’amener les gens à naviguer entre l’histoire et le présent sans trop les guider. On espère qu’ainsi chaque visiteur prendra, piochera et recomposera sa propre histoire

Propos recueillis par Olivia Brissaud

Pour en savoir plus : Villa Noailles

Une réponse to “« Charles et Marie-Laure de Noailles ont redéfini la notion de mécénat pour l’amener dans le XXe siècle » Entretien avec Stéphane Boudin-Lestienne.”

  • MANCHEC CLAUDINE

    Bravo pour cet exposé très intéressant et qui donne envie de retourner voir cette belle exposition permanente.

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