“Paradise : une manifestation emblématique du renouveau culturel marseillais.” Entretien avec Damien Leclère.

Le 10 juillet 2014 par Christophe Blanc
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“PARADISE / A Space for screen addiction”

Alors que s’ouvre le second volet des projections vidéo proposées par Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani au sein de LECLERE-Maison de ventes, nous avons rencontré Damien Leclère. Outre cette exposition, il évoque l’après Marseille-Provence 2013, les racines du renouveau culturel marseillais et la vocation des maisons de ventes à s’ériger en acteur culturel à part entière.

Le second volet de PARADISE / A Space for screen addiction a démarré le premier juillet au sein de votre maison de vente. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste cette exposition ?

PARADISE est un lieu dédié à la projection de vidéos et, au-delà, d’images animées. Le cycle a été intégralement conçu par Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, deux jeunes curatrices, revenues à Marseille après avoir exercé dans de grandes métropoles comme Paris ou New York. À travers ce cycle, elles poursuivent la réflexion sur l’art contemporain qu’elles ont engagée avec leur exposition « Oracular / Vernacular » présentée de décembre 2013 à février 2014 au MAMO, le centre d’art créé à la Cité Radieuse par le designer Ora-ïto. Ce cycle comprend trois saisons. Chaque saison développe un thème de réflexion à travers la projection de 4 ou 5 films lors d’une séance d’environ 20-30 minutes au total. La première saison s’est déroulée de mai à fin juin et questionnait le terme de « Post-Internet ». La seconde a démarré le premier 30 juin dernier et s’achèvera fin septembre. Elle s’interroge sur la notion philosophique de « Speculative materialism ». La troisième enfin commencera en octobre en abordant la question du post-humanisme.

Les intitulés de ces expositions laissent entrevoir des propositions très pensées voire franchement intellectuelles…

Il est vrai que Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani se signalent par une profonde quête de sens. À travers la création contemporaine, elles questionnent notre époque, scrutent les mutations, s’interrogent sur l’avenir… Pour ma part, c’est ce qui m’a séduit dans leur démarche. Elles se refusent à l’art pour l’art. Elles le réinscrivent dans la cité en instaurant un dialogue avec d’autres disciplines, d’autres modes d’expression et de réflexion comme la philosophie. Mais il ne faudrait pas croire que cela fait de PARADISE un lieu réservé à un petit cénacle d’individus lettrés. En réalité, c’est même l’inverse : comme les œuvres présentées questionnent notre époque, elles parviennent à toucher le plus grand nombre. Ainsi, dans le contexte actuel d’explosion des nouvelles technologies, de démultiplication des écrans et des avatars numériques, la question du post-humanisme n’est plus un exercice de pure spéculation intellectuelle, elle devient une question existentielle expérimentée progressivement par chacun d’entre nous…

Charlotte cosson-Emmanuelle luciani - © Julie Liger

Charlotte cosson et Emmanuelle luciani, curatrices de PARADISE (© Julie Liger).

Les œuvres présentées sont donc porteuses d’un message, d’un discours ?

Elles sont porteuses de sens et instaurent un dialogue entre elles et avec le public. Toutefois, il ne faudrait surtout pas y voir un retour à une forme d’art militant. La démarche de Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani consiste justement à explorer la quête de sens d’une nouvelle génération d’artistes ayant rompu avec la pratique du manifeste. Elles posent des questions mais veillent toujours à laisser ouvert le champ des réponses. Elles ne prescrivent pas. Leurs projections forment plutôt une « proposition ». Une proposition peut être acceptée ou déclinée, mais elle invite nécessairement à la réflexion.

Dans un récent entretien, Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani se réjouissaient de pouvoir toucher de nouveaux publics en exposant au sein d’une maison de ventes. Justement, comment réagissent vos clients ?

Il est vrai que, contrairement à ce que l’on imagine parfois, les gens qui fréquentent les maisons de ventes sont extrêmement diversifiés et manifestent des goûts aussi éclectiques que les objets qui y sont vendus. Il y a là des amateurs éclairés, des collectionneurs avertis, mais aussi de simples curieux sans oublier les personnes qui s’y rendent à titre professionnel : des experts de toutes disciplines, des manutentionnaires, des restaurateurs d’œuvres, des personnels administratifs, etc. Je me réjouis donc que Charlotte et Emmanuelle aient saisi l’opportunité d’exposer dans un tel lieu de vie et de travail, en marge des espaces habituellement dédiés à la création contemporaine. C’est aussi ce qui nous a séduits dans leur projet : la volonté affichée de défricher de nouveaux terrains et de toucher de nouveaux publics. Tandis que la création contemporaine est parfois marquée par un certain goût pour « l’entre-soi », Charlotte et Emmanuelle ne craignent pas de s’exposer au jugement de publics variés. Elles recherchent même ce risque. Et elles en sont, je crois, récompensées car les personnes qui saisissent leur proposition en assistant aux projections n’en sortent jamais indifférentes.

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Pierre Huyghe, “One million kingdoms”, 2001, animated film, sound, 6mn, D. Daskalopoulos collection, courtesy Chantal Crousel, Paris.

Et vous-même, comment avez-vous reçu leur proposition ? Y a-t-il des œuvres qui vous ont particulièrement touché ?

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Camille Henrot, “sCOpe”, 2005, vidéo, 3 mn 6, Musique originale de Benjain Morando, (c) ADAGP Camille Henrot, Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris.

Il est délicat de se focaliser sur une œuvre en particulier car chaque saison est conçue comme un ensemble cohérent. Je peux toutefois citer One Million Kingdoms un film d’animation de Pierre Huyghe mettant en scène Annlee, un personnage de manga qui se promène dans un paysage dont on comprend peu à peu qu’il est généré par sa propre voix, les variations du relief matérialisant en quelque sorte les modulations de sa voix. Pour ma part, j’ai reçu cette œuvre comme une métaphore de l’enfermement contemporain. Personne ne peut vivre dans un monde généré par sa seule pensée sans sombrer dans une profonde mélancolie. De façon plus subtile on perçoit ainsi un désir de décentrement, le besoin vital de découvrir un monde qui existerait en dehors de nous et de la perception que nous en avons, ce qui est précisément le propos du « matérialisme spéculatif ».
J’ai également été fortement touché par la vidéo sCOpe (2005) dans laquelle Camille Henrot compresse progressivement les images d’un péplum orientaliste italien de sorte que les silhouettes des personnages s’allongent jusqu’à devenir filiforme et finalement… disparaître ! J’ai aimé que Charlotte et Emmanuelle identifient cette élongation des corps humains à des formes caractéristiques des sociétés en crise. Elles rappellent en effet que cet étirement se retrouve chez les Byzantins à l’époque des Comnènes et bien sûr aujourd’hui dans les canons de beauté promus par la mode et la publicité…

Matériellement, comment se déroulent ces projections ? Comment vous êtes vous organisés pour qu’elles trouvent leur place dans un lieu aussi ouvert et vivant qu’une salle de vente ?

Les projections se déroulent au sein d’un cube de trois mètres sur trois que nous avions commandé à l’agence d’architectes marseillaise Marion Bernard afin d’accueillir les projections des Aubes filmées de Caroline Duchatelet. Ce projet labellisé Marseille-Provence 2013 ayant rencontré un grand succès, nous avons souhaité renouveler l’expérience. Ce cube recouvert de miroir a la particularité d’être mobile ce qui permet de le déplacer au fil des événements qui jalonnent la vie de la maison de ventes, si bien qu’il fait maintenant partie de notre quotidien et que personne au sein de notre équipe ne peut plus envisager qu’il disparaisse ! Initialement conçu comme un équipement éphémère, il est peu à peu devenu un élément à part entière de l’architecture de la maison. Nous l’avons donc rebaptisé « PARADISE / A Space for screen addiction » avec la ferme intention d’en faire un lieu vivant d’expérimentation et de découverte de l’art vidéo au sens large.

Dans un récent article, l’Observatoire de l’Art contemporain saluait PARADISE en soulignant que cette initiative était emblématique de la volonté des maisons de ventes de s’ériger en « lieu culturel et événementiel jusqu’à devenir marque-média, productrice de contenu ». Est-ce bien le sens de votre démarche ?

Quotidien Art - Marseille

Dans son édition du 24 juin 2014, le Quotidien de l’Art s’interrogeait : “Le secteur privé serait-il aujourd’hui plus favorable pour supporter les idées neuves ? L’existence depuis de nombreuses années des Mécènes du Sud, un regroupement d’entreprises de la région, en atteste. C’est aussi le constat qu’ont fait les jeunes commissaires Emmanuelle Luciani et Charlotte Cosson en frappant à plusieurs portes avant de gagner la bienveillance d’acteurs commerciaux, comme la maison de ventes aux enchères Leclere, où elles ont pu installer PARADISE, une ‘boîte‘ diffusant des vidéos.”

Le cycle d’exposition confié à Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani s’inscrit effectivement dans une perspective plus large. Depuis la création de notre maison de ventes, nous l’avons toujours imaginée et conçue comme un lieu vivant et ouvert à tous les acteurs de la vie artistique et culturelle. J’ai toujours souhaité que notre maison soit un carrefour où puissent se rencontrer non seulement des vendeurs et des acheteurs, mais aussi des créateurs et des amateurs, des artistes et des critiques, des conservateurs et des universitaires et même de simples passants soudainement incités à pousser notre porte sous l’effet de la curiosité. C’est la raison pour laquelle, depuis 2006, nous avons spontanément participé ou apporté notre soutien à de nombreuses initiatives artistiques et culturelles comme, par exemple, le gala de l’association Triangle, les événements de Paradis Design, le parcours Invisible Design organisé dans le cadre de Marseille-Provence Off ou encore le Printemps de l’art contemporain dont nous avons accueilli, à plusieurs reprises la soirée de lancement.

Cette dynamique a-t-elle été renforcée par Marseille-Provence 2013 ? Et pensez-vous qu’elle puisse s’inscrire dans la durée ?

 Comme l’ont noté de nombreux observateurs, Marseille-Provence 2013 a tout à la fois révélé et renforcé le dynamisme de la scène culturelle marseillaise. Je suis persuadé que cet élan va se poursuivre pour la bonne raison qu’il ne repose pas exclusivement de l’initiative publique mais bénéficie, depuis longtemps, de l’engagement d’une multitude d’acteurs privés, comme en témoigne par exemple l’action ancienne de l’association Mécènes du Sud, qui regroupe dans une même structure de nombreuses entreprises engagées dans le mécénat et dont nous sommes membres. Dans le contexte actuel de contractions des budgets publics, ce foisonnement à la base qui caractérise Marseille est évidemment un atout qu’il faudra veiller à valoriser. Comme l’a bien perçu le Quotidien de l’Art, en citant en exemple la création de PARADISE, à Marseille l’engagement du secteur privé est essentiel à la pérennisation de la dynamique née en 2013. Du reste, c’est ainsi que nous concevons notre propre engagement. Les projections de Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani ne sont pas la queue de comète des manifestations de 2013. Certes elles prolongent l’accueil d’artistes à résidence que nous avions inauguré dans le cadre des Ateliers de l’Euroméditerranée, mais elles inaugurent aussi une nouvelle étape de notre engagement, dans laquelle nous entendons pérenniser notre action sur le terrain culturel et artistique. C’est la raison pour laquelle nous avons créé, en mars dernier, une structure juridique dédiée, sous la forme d’un fonds de dotation abrité par le fonds Maecenas suum cuique. À l’instar d’autres institutions marseillaises, nous entendons en effet prendre nos responsabilités en devenant, indépendamment de notre activité commerciale, un acteur culturel à part entière. Il y a actuellement, dans toute la métropole, une véritable prise de conscience collective quant à la nécessité de valoriser le territoire par l’action culturelle. Je suis donc extrêmement confiant quant à la capacité de Marseille de transformer l’essai de 2013.

Propos recueillis par Christophe Blanc

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