Les fêtes galantes : rêverie et libertinage au XVIIIe siècle.

Le 23 mai 2014 par Olivia Brissaud

Watteau, Pèlerinage à l’île de Cythère, 1717, Louvre.

Le musée Jacquemart-André accueille jusqu’au 21 juillet 2014, l’exposition “De Watteau à Fragonard, les fêtes galantes. Le temps de l’insouciance“, événement marquant qui nous donne l’occasion de revenir sur le genre pictural de la fête galante et son succès fulgurant auprès des amateurs du siècle des Lumières.

Début XVIIIe siècle, sous la Régence, la société parisienne se complet dans le luxe et la spéculation financière ; après le faste versaillais, Paris redevient la capitale des arts, les hautes classes et commerçants s’enrichissent et alimentent un marché de l’art florissant. C’est le temps où le style rocaille triomphe avec ses cartouches, courbes et contre-courbes, et où la peinture se libère subtilement des carcans de l’Académie royale. Les artistes se plaisent alors à dépeindre les occupations ludiques de cette société contemporaine: ils mettent en scène des jeux amoureux, loisirs campagnards et autres occupations oisives comme le théâtre ou la musique représentant une sorte de sociabilité artificielle.

Cette mode des fêtes galantes initiées par Watteau connait alors un succès considérable auprès des collectionneurs de l’époque et profite de la liberté d’opportunités pour s’imposer sur le marché de l’art. Elle fait preuve d’une certaine pérennité tout au long du siècle jusqu’aux œuvres de Fragonard à la veille de Révolution française.

Un nouveau genre « galant »

En 1717, le peintre Jean-Antoine Watteau (1684-1721) présente à l’Académie royale de peinture son tableau de réception baptisé Pèlerinage à l’île de Cythère “Une feste galante”. Ce terme désigne alors un genre pictural nouveau qui regroupe des scènes extérieures représentant des groupes de personnes en train de jouer de la musique, de parler et de se divertir dans un décor naturel très présent. Ces tableaux décrivent une vie sociale idéale et se caractérisent par un certain raffinement des manières autant que par la nature des rapports entre les participants.

Le Pèlerinage à l’île de Cythère met en scène plusieurs couples juxtaposés, silhouettes allongées de petites dimensions qui représentent d’élégants aristocrates entrain de badiner avant de prendre une barque pour une destination mythique : dans une végétation ombreuse et touffue chaque groupe, sans lien apparents, s’abandonne à ses rêveries amoureuses. Dans ce tableau d’une mélancolie profonde baigné d’une lumière diffuse, Watteau décline les trois moments du sentiment amoureux exprimé par les différentes attitudes des couples.

Considéré comme un genre mineur, le thème des fêtes galantes n’en devient pas moins un vrai genre pictural défini qui s’affranchit de la scène de genre et fêtes champêtres flamandes, ainsi que des représentations bucoliques vénitiennes du XVIe et XVIIe siècles pour développer ses caractéristiques propres. La poésie et la fantaisie qui se dégagent de ces œuvres s’accompagnent d’une recherche d’élégance et de raffinement propre à l’esprit rococo qui s’épanouit au siècle des Lumières ; la hiérarchie des genres est ainsi contournée sans être vraiment remise en cause.

Watteau, l'Assemblée dans un parc, 1716-17, Louvre.

Watteau, l’Assemblée dans un parc, 1716-17, Louvre.

Le style Watteau
et les scénarios ouverts

Jean-Antoine Watteau, excellent dessinateur et subtil coloriste, manie avec art les lignes courbes et les couleurs claires ; une légèreté inédite se dégage de ses œuvres qui soulignent pourtant parfois la fugacité des plaisirs et la fragilité du bonheur. Les tableaux de Watteau déclinent toujours les mêmes thèmes autour d’une liste d’activités précises (approches amoureuses, promenade en couple, bals masqués, musique, théâtre, conversation, sociabilité mondaine, rêverie et oisiveté…) dans lesquels il introduit plusieurs scénettes qui reflètent un état de sentiments amoureux ou des instants artificiels empruntés au répertoire de la Comedia dell’arte. Une végétation luxuriante et accueillante encadre les protagonistes et s’associe à l’atmosphère idéaliste de cette vie sociale en harmonie avec la nature. Watteau rend parfaitement le jeu de la séduction dans une finesse et une justesse des attitudes : il s’attache aux poses des silhouettes évoquées de quelques traits de touches. Il se plaît également à représenter de nombreux personnages de dos, refusant de dévoiler l’expression de leurs visages comme dans l’Assemblée dans un parc (1716-1717). Le peintre laisse toujours planer le mystère sur l’issue de la scène ce qui rend parfois difficile la narration, mais invite le spectateur à l’imagination.

Celui qui a travaillé au début de sa carrière dans l’atelier du décorateur Claude Gillot produit un nombre important de dessins et d’esquisses magnifiques qu’il reprend dans la composition de ses tableaux. Le souci graphique se ressent dans le processus de création de ses œuvres ; Watteau s’attache aussi à la beauté des costumes et la qualité des tissus qu’il met en valeur par des jeux de lumières. Précurseur dans le genre des fêtes galantes, cet artiste audacieux fit beaucoup d’émules qui s’en approprient les codes par la suite, les faisant évoluer à leur manière.

Lancret, les plaisirs du bain, 1725, Louvre

Lancret, les plaisirs du bain, 1725, Louvre

Affirmation du genre :
vers un érotisme sensuel

À la suite de leur maitre, Jean-Baptiste Pater (1695-1736) et Nicolas Lancret (1690-1743) développent de nouveaux thèmes dans les fêtes galantes et explorent le potentiel érotique de ces scènes de plein air en y introduisant des figures de baigneuses. Désormais, les protagonistes occupent plus l’espace, les couleurs sont éclatantes et les ouvertures sur le ciel plus dégagées. Dans Les plaisirs du bain de Nicolas Lancret, l’action est unifiée et les personnages plus présents : le couple reste au centre de la composition, mais ils sont accompagnés de baigneuses qui symbolisent le désir et tranchent avec les femmes qui s’apprêtent pudiquement sur la droite.

Boucher, Les charmes de la vie champêtre, 1735-40, Louvre.

Boucher, Les charmes de la vie champêtre, 1735-40, Louvre.

François Boucher aborde quant à lui le genre des fêtes galantes dans des pastorales empreintes de fantaisie et d’érotisme sensuel ; les musiciens et comédiens sont remplacés par des bergers et des bergères créant une certaine artificialité au sein d’un décor arcadien. Il y dévoile des figures féminines souvent nues avec leur chair nacrée et satinée comme dans ses mythologies galantes. Le peintre reprend aussi des personnages secondaires de Watteau qu’il présente dans des groupes plus restreints grandeur nature : à la différence de Watteau, il soigne particulièrement les figures et les animaux par rapport au décor.

Il répond aussi à la mode de l’exotisme et des chinoiseries en introduisant des figures pittoresques dans ses compositions (personnages orientaux, animaux exotiques…) ce qui lui permet une grande fantaisie dans le choix des figures, des habits, tissus et accessoires divers.

Certains comme Lancret s’efforcent aussi d’ancrer ces fêtes oisives dans la réalité contemporaine en multipliant des petits détails, des figure connues du monde des spectacles comme la ballerine La Camargo ou des sculptures d’artistes célèbres comme dans la Fête galante avec Persan et statue (Palazzo Barberini, Rome). En introduisant des éléments du décor aisément reconnaissables par le spectateur du XVIIIe siècle, les artistes tendent à créer de véritables scènes de genre contemporaines.

Fragonard, L'Escarpolette, 1766, Wallace collection.

Fragonard, L’Escarpolette, 1766, Wallace collection.

Fragonard
et le divertissement espiègle

Jean-Honoré Fragonard, peintre connu aussi pour ses tableaux d’histoire, se tourne vers une production plus intime et sociétale pour répondre au marché de l’art. Il transforme la fête galante en une représentation du jeu et relance le thème en y ajoutant une touche d’espièglerie et une véritable audace licencieuse. Il crée des épisodes plein d’exubérance et de vitalité dans des suites d’arabesques, de courbes, et de tourbillons. Dans des toiles comme La balançoire (1775-1780) ou L’Escarpolette, (vers 1766) où il met en scène les activités ludiques de la société contemporaine, le peintre résume tout l’hédonisme et l’esprit libertin du XVIIIe siècle décrivant un certain art de la séduction.

Pour ce peintre qui revient d’Italie où il a côtoyé Hubert Robert et puisé des sources d’inspiration infinies pour le paysage, la fête galante s’inscrit pleinement dans la peinture en plein air ; sur des toiles de plus en plus grandes, il se plaît à créer des parcs imaginaires en s’inspirant des grands espaces mondains de la période et décline le sujet de l’amour et les ruses mise en œuvres par les amants pour se retrouver. Fragonard évolue lui aussi vers un érotisme charnel qui prend le pas sur la légèreté ; il donne toute son importance aux mouvements et peaufine les attitudes de ses modèles et l’expression de leurs visages dans lesquels il fait refléter toute la passion des sentiments. Dans ces compositions à la touche et aux couleurs très vives, il s’applique dans le rendu des tissus – la souplesse d’une étoffe, les plissés d’une robe – qu’il trace d’un coup de pinceau large et nerveux. La liberté et la modernité de Fragonard renouvelle donc le genre et lui confère une sensualité dynamique ; la fête galante devient une réalité visionnaire qui s’affranchit des pâles exigences de la réalité.

Ainsi, des rêves sensuels et mystérieux de Watteau, en passant par les chairs nacrées de Boucher, jusqu’à la frivolité de Fragonard, le genre des fêtes galantes a profondément marqué le XVIIIe siècle et offre un parfait reflet des occupations oisives de la haute société parisienne. Ces représentations dominées par l’imaginaire et la fantaisie, sont des sujets décoratifs privilégiés qui resteront appréciés des collectionneurs de la période malgré le tournant classique de la fin du siècle.

 

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