“L’art vidéo a le double statut de conservatoire et de laboratoire.” Entretien avec Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani.

Le 14 mai 2014 par Christophe Blanc
charlotte cosson - emmanuelle luciani - © Julie Liger

Charlotte cosson – Emmanuelle Luciani – © Julie Liger

“Paradise / A Space for screen addiction”. Sous ce titre volontiers énigmatique, Leclere-Maison de ventes invite Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani co-directeurs du MAMO – Centre d’Art de la Cité radieuse, pour trois expositions dans son nouveau lieu dédié à l’art vidéo. À quelques jours de l’inauguration de ces projections, nous les avons rencontrées pour qu’elles nous en disent plus sur ce projet à la fois novateur et ambitieux.

 

Artefact : Vous inaugurez, le 14 mai, une série de projections d’œuvres vidéo au sein de Leclere-Maison de Ventes. Quel en est le propos de cette exposition d’art vidéo ?

Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani : Ces projections s’inscrivent en réalité dans un travail de plus longue haleine que nous menons, depuis plusieurs années, sur la relation entre l’art contemporain et la société. Les œuvres que nous allons projeter au sein de PARADISE ont ainsi vocation à nourrir la réflexion engagée par l’exposition « Oracular Vernacular » que nous avons présentée de décembre 2013 à février 2014 au MAMO, le nouveau centre d’art de la Cité Radieuse de Marseille (1). Il est délicat d’en définir le propos de façon définitive car notre parti pris est, au contraire, celui d’un questionnement radical : celui des sorties possibles du postmodernisme. Alors que pour cette exposition nous préférions susciter des interrogations plutôt que d’apporter des réponses catégoriques, la programmation chez Leclere – Maison de ventes nous permet de critiquer des notions fondamentales de l’art contemporain occidental. Cette posture de questionnement est l’un des traits que nous distinguons chez les jeunes créateurs. En effet, comme vous l’avez certainement noté, l’heure n’est plus aux manifestes ni aux affirmations catégoriques. Pour autant, ce refus du péremptoire ne signifie pas, comme on pourrait le croire, que les jeunes créateurs versent dans le nihilisme. Nous constatons même, parmi, la nouvelle génération, et notamment dans le champ de l’art vidéo, une volonté de ne plus se laisser enfermer dans un perpétuel présent mais d’inventer un nouveau rapport au temps que nous résumons justement par la formule « oracular vernacular ».

Catala

Emilie’s Coco, par Antoine Catala (capture d’écran).

Pouvez-vous nous éclairer quant au sens que vous donnez à cette formule de prime abord un peu ésotérique ?

« Oracular » désigne ce regard vers le futur qui ressurgit chez les jeunes artistes, après le nihilisme postmoderne. « Vernacular » se réfère au contexte, toujours pris en compte par les artistes, afin de développer une réflexion construite. Les œuvres que nous sélectionnons et présentons témoignent de ce double mouvement, de cette tension retrouvée entre le passé et l’avenir. En effet, à rebours des avant-gardes de jadis, il semble que les créateurs issus de la génération Internet, ceux que les Anglo-Saxons appellent les « digital natives », ne rejettent pas les formes du passé, comme l’ont fait leurs aînés, mais s’en nourrissent pour en donner de nouvelles traductions. Si cette proposition s’avère exacte, si elle se confirme dans la durée, alors il s’agira d’un basculement considérable. Refus de la rupture avec le passé, volonté d’imaginer l’avenir, volonté de sortir de l’informe, voire retour à la narration… Ces constats dessinent une interrogation fondamentale : et si les artistes issus de la génération internet étaient en train, sous nos yeux, de s’émanciper des paradigmes dominants de la post-modernité ? Et si ce glissement annonçait, en réalité, une mutation de la société tout entière ? Telles sont les questions que nous souhaitons partager avec le public.

Votre propos n’est pas sans rappeler la définition que le professeur Norbert Hilaire, enseignant à l’Université de Nice-Sophia Antipolis donne de l’art vidéo : « un art du conservatoire de la modernité et un art du laboratoire du futur technologique annoncé ». Partagez-vous cette vision ?

Nous la partageons totalement parce qu’elle rejoint notre intuition quant à la capacité de l’art vidéo à témoigner du contexte présent tout en imaginant l’avenir. L’art vidéo est ainsi appelé à devenir un classique parce qu’il est le médium d’une génération et pas seulement une génération d’artistes: avec les Webcam, Youtube et autres, ce sont des vidéos que nous laissons au futur! Enfin, le numérique offre une nouvelle conception des idées de réseau, de modalité de diffusion, de couleurs et de lumière. En même temps qu’il privatise les savoirs, dématérialise les bibliothèques, monnaie les données personnelles et rend obsolète notre système de propriété intellectuelle – voire le droit dans sa globalité -, il permet l’idée d’une refonte des bases de la société. L’erreur devient l’excuse du nouveau, un tremplin vers d’autres possibles. Donc oui, l’art vidéo a bel et bien ce double statut de conservatoire et de laboratoire. Il témoigne d’aujourd’hui tout en nous projetant déjà dans l’avenir.

La première série de projection est pourtant présentée sous le titre de « Post-internet ? » Nous serions ainsi déjà sortis de cette nouvelle ère ouverte par l’explosion des technologies numériques ?

Non, le mot « post-internet » doit ici être compris comme « post-révolution internet ». À l’instar d’autres observateurs de la scène artistique contemporaine ou plus simplement de la société, nous faisons le constat d’une sorte de généralisation d’Internet et des technologies numériques. Pour le dire autrement, Internet est désormais si présent dans nos vies qu’il est sorti de nos écrans pour modeler la société dans sa globalité, en suscitant notamment une profonde évolution des mentalités et des représentations du monde. La création contemporaine témoigne de ces mutations en cours, en tendant par exemple à effacer progressivement la distinction traditionnelle entre le virtuel et le réel. Ainsi, l’art vidéo ne dédaigne pas de prendre du relief et même une sorte de matérialité en recourant par exemple à la modélisation 3D. La vidéo d’Antoine Catala « Emilie’s coco » – que nous présentons au sein de Leclere-Maison de ventes – illustre ce parti pris. Dans cette œuvre, une jeune femme parle de son expérience de mannequin à New York. Mais cette interview filmée est ensuite remodelée à l’aide d’outils numériques si bien que le résultat final s’apparente à un travail de sculpture. L’image n’est plus plate. Elle sort de l’écran tandis que, simultanément, la voix du mannequin prend des reflets métalliques. Antoine Catala se joue ainsi des codes et des frontières entre le réel et le virtuel, le charnel et le numérique.

Cette aisance à jouer les « passe-murailles » entre le matériel et l’immatériel n’est-elle pas aussi un trait générationnel ?

C’est incontestable. C’est d’ailleurs le second sens que nous donnons à l’interrogation « Post-Internet ? » Il faut en effet savoir que ce terme est utilisé par un petit nombre d’acteurs nord-américains du marché de l’art pour désigner une quarantaine d’artistes promus par quelques galeries branchées. Nous souhaitons questionner la légitimité d’une telle démarche. En effet, de la sorte, ces acteurs reproduisent aujourd’hui les réflexes d’hier, consistant à vouloir créer des mouvements, des écoles ou, pour parler plus vulgairement, des « labels » afin de valoriser – au sens propre du terme – les productions de ces artistes. Or, nous avons l’intuition que cette façon de faire est extrêmement réductrice puisque le numérique a, en réalité, façonné la sensibilité d’une génération tout entière. Nous posons donc la question suivante : labelliser « post-Internet » un petit nombre d’artistes, n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel, à savoir la façon dont les technologies numériques infusent et transforment la société dans sa totalité ?

Ces mutations que vous décrivez sont-elles toujours pensées par les artistes que vous présentez ? La convergence que vous pressentez est-elle spontanée, intuitive ou délibérée ?

Faramawy

Vichy Shower, par Adham Faramawy (capture d’écran).

Il n’est pas possible de généraliser car ce que nous décrivons relève de l’émergence. Nous travaillons sur les prémisses. Nous voulons donner à voir non ce qui est mais ce qui peut advenir. Certains des artistes présentés au sein de l’espace PARADISE de Leclere-Maison de ventes poursuivent une réflexion extrêmement aboutie. C’est notamment le cas de Hito Steyerl qui a beaucoup écrit sur les modifications du rapport à l’image induites par les réseaux numériques sur lesquelles les images voyagent en dehors de toute maîtrise, déjouant la notion de document original porteur d’un sens unique, incontestable. Son œuvre est parfaitement maîtrisée. Mais d’autres artistes préfèrent rester dans le non-dit. Ainsi d’Adham Faramawy dont la vidéo « Vichy Shower » laisse le spectateur dans l’expectative : est-il dans la fascination, l’addiction ou dans la dérision ? Vise-t-il à installer un rapport hypnotique ou critique aux images qui défilent ? À chacun de se faire une idée. Nous aimons cette ambiguïté entretenue ou non à dessein parce que c’est aussi celle d’une époque encore incertaine et donc stimulante, ou les nouveaux paradigmes ne sont pas encore formulés, une époque d’intermittence dans laquelle les certitudes s’effacent sans que l’on puisse encore distinguer exactement ce qui advient. Nous aimons ce temps de latence dans lequel chacun est invité à prendre du recul pour réfléchir et redonner ainsi un sens collectif aux mutations en cours.

Est-ce là une des raisons qui vous a convaincu d’exposer au sein de Leclere-Maison de ventes ?

Oui, pour nous, fonder ce lieu à l’intérieur même d’une maison de ventes comme celle de Damien Leclere est une opportunité à bien des égards. Elle nous permet tout d’abord de sortir des chemins habituels de l’art contemporain. C’était déjà notre volonté en nous “exilant” à Marseille après avoir habité dans des métropoles mondiales comme Paris et New York. Les terrains à défricher sont bien plus excitants ! Toucher un autre public que les visiteurs habituels des centres d’arts contemporains est l’un de nos objectifs. Aussi, alors que nous affirmons que les artistes contemporains souhaitent à nouveau se projeter dans l’avenir dans une pleine conscience du passé, quoi de mieux que de savoir que PARADISE sera tour à tour entouré par des meubles art déco, des toiles de maîtres ou des vins millésimés !

Propos recueillis par Christophe Blanc

(1) www.oracularvernacular.com.

Renseignements pratiques :

POST-INTERNET ? with Antoine Catala, Adham Faramawy, Hito Steyerl : Inauguration Mercredi 14 Mai 2014 – 19h-21h, 5 rue Vincent Courdouan 13006 Marseille. Les vidéos des trois artistes sont visibles du 14 mai au 30 juin du lundi au vendredi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h dans les locaux de LECLERE –  Maison de ventes.

 

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