DEPARDON TOUT EN COULEURS

Le 27 janvier 2014 par Jean Ronet
© Affiche Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2013 / Magnum Photos

© Affiche Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2013 / Magnum Photos

Le Grand Palais expose encore quelques jours 150 clichés couleurs du photographe-baroudeur-sociologue Raymond Depardon, pris des années 60 à nos jours. Un voyage dans le temps – puisqu’on y voit l’artiste en jeune homme élégant bien peigné et cravaté – et dans l’espace puisque le visiteur est promené des déserts d’Afrique aux mégapoles yankees en passant par quelques terroirs français, des rives de la Loire aux rivages du Pacifique. Retour sur un athlète complet de la photo et du reportage…

Depardon s’est surtout fait connaître par des reportages filmés dans la France des années 70, et dont certains furent réunis dans un film documentaire à succès – au moins médiatique – Reporters (1981), et aussi pour avoir suivi – à la demande de l’intéressé – la campagne électorale de Giscard en 1974, docu-vérité qui n’eut pas l’heur de plaire au candidat, une fois celui-ci devenu président : il est vrai que Depardon, qui pousse le souci de l’authenticité jusqu’à se faire oublier en s’insinuant seul avec sa caméra 41wbjtsr2ML à micro, sans preneur de son trop voyant, filmait avec une froide mais ironique objectivité les ridicules politiciens et électoraux. Au point que les amateurs ne pourront voir 1974, une partie de campagne qu’en… 2002.

Rebelle puis référence

 Ce n’était pas le premier accroc de l’artiste avec l’autorité. Son reportage fondateur, filmé à l’été 1960 au Sahara autour d’une expédition de secours partie à la recherche d’appelés égarés dans le désert, doit être confisqué par la Légion : le reporter de 18 ans passe outre, et publie son travail à la une de Paris Match et France-Soir. Nous parlions d’objectivité : après Giscard, Depardon aura maille à partir avec Claude Perdriel, ponte de la gauche médiatique des années 70, qui n’a lui non plus pas apprécié le regard chirurgical de l’artiste sur les séances de travail pour la sortie du premier numéro du Matin de Paris, quotidien de gauche lié au Nouvel Observateur : réalisé en 1977, Numéros zéros ne sera visible qu’en 1980.

Sinon, Depardon et ses appareils monteront aux fronts de l’Algérie, du Viêt Nam, de l’Afghanistan – dans ce dernier cas, notre homme s’immergera cinq longues semaines chez les Moudjahidines anti-soviétiques : il y gagnera ses galons, de plus en plus élevés, de grand reporter, mais ne négligera pas pour autant la riche tradition des paparazzi en guettant les stars occidentales. Il est vrai que Depardon est très tôt devenu un « professionnel de la profession » comme dirait Godard : il n’a que 24 ans quand, en 1966, il fonde avec un ami l’agence Gamma, promise à un durable avenir. Et la « profession » le consacre officiellement en 1991 par son Grand prix national de la photographie.
DepardonReconnaissance supplémentaire et plus récente, c’est lui que François Hollande choisit pour sa photo présidentielle, « shootée » dans les jardins de l’Élysée. Des politiques, Depardon en avait d’ailleurs photographié assez pour faire une expo thématique en 2007. Il a d’ailleurs un regard sans illusion sur le pouvoir, de droite ou de gauche, politique ou médiatique, et estime qu’on est revenu aujourd’hui, en matière de contrôle de l’image et de l’information, au climat « détestable » du gaullisme triomphant….

51UJTYKJoLLQuoiqu’il pense, Depardon est devenu, sans vraiment l’avoir cherché, un artiste quasi-officiel au cours du troisième millénaire, avec son aura de reporter humaniste, son objectif « objectif » et implicitement critique. D’ailleurs l’homme s’intéresse aussi aux humbles et aux déviants : des paysans français – Profils paysans (trois films entre 2001 et 2008) – aux petits délinquants – Délits flagrants (1994) et 10e chambre, instants d’audience (2004).

On signale aussi une incursion dans le cinéma « pur » – encore qu’inspiré pour le coup d’un de ses reportages de terrain – avec La Captive du Désert en 1989 : derrière ce titre fordien, une évocation de l’otage « vedette » française des années 70, Françoise Claustre, archéologue retenue captive près de trois ans par des rebelles tchadiens – que Depardon avait alors interviewée – interprétée par Sandrine Bonnaire.

51NlMZctuPL._SX385_Alors, reporter ou artiste ?

Revenons à l’expo du Grand Palais : On y suit sur 20 ou 30 ans Raymond Depardon de la paisible ferme familiale de Villefranche-sur-Saône aux ambiances plus tendues du Liban et du Chili. On a droit à divers phénomènes urbains, des Etats-Unis à l’Écosse, on y respire la prospérité occidentale, mais aussi le sous-développement – Éthiopie, Bolivie, Tchad – avec comme dénominateur commun l’utilisation de la couleur. Comme le précise l’auteur, il ne s’agit pas de reportages, tout au plus de repérages, presque toujours de clichés d’opportunité et de goût personnel. Ce n’est évidemment pas le cas de ce portrait touchant d’Edith Piaf réalisé un ou deux ans avant la mort, qui témoigne de la dimension people oubliée de Depardon.

Reste que pour quelqu’un qui n’a jamais recherché le pittoresque ni la mise en scène – à la différence d’un Doisneau – certains clichés ont quand même un côté « artiste » : par exemple cette petite fille blonde suçant son pouce, dont la robe rose et la blondeur contrastent trop idéalement avec la rue sinistre et grise où elle se tient. Est-on encore dans l’objectivité ? En tout cas, la photographie la plus diffusée de cette rétrospective est bien une photo posée et étudiée : un autoportrait de l’artiste en scooter et en jeune homme, dans un coin de l’Ile Saint-Louis. Un jeune homme bien peigné, cravaté et les mains sur les poignées de sa machine blanche italienne, qui semble sorti d’une planche de Tintin ou de Spirou. Sans doute, Depardon n’avait-il pas encore pris à 20 ans le parti de l’objectivité « sociologique », sans doute aussi a-t-on le droit d’aimer les belles images – ou de s’aimer – quand on est jeune…
Mais au fait, pourquoi la réalité ne serait-elle pas un peu artiste, elle aussi ?

Pour en savoir plus : Raymond Depardon : “Un moment si doux”. Grand Palais (galerie sud-est), tous les jours de 10h à 20 h sauf le mardi. Jusqu’au 10 février (plein tarif : 11 euros).

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