Retour sur les enjeux et la postérité des “Magiciens de la Terre”

Le 13 novembre 2013 par Olivia Brissaud

jean_hubert_martin Lundi 28 octobre 2013, Jean-Hubert Martin, conservateur de musée et ancien directeur du Centre Pompidou à Paris, a donné une conférence à Marseille au sein de Leclere-MDV à l’occasion de la sortie de son dernier livre L’Art au large (Flammarion, janvier 2013). Cet historien d’art, qui a toujours œuvré pour l’élargissement de la perception de l’art, est revenu sur l’exposition audacieuse qu’il a réalisée en 1989 « Les Magiciens de la terre ».

Le projet initial de cette exposition avait été conçu longtemps en avance, alors que Jean-Hubert Martin était encore conservateur à la Kunsthalle à Berne, pour être la 14e Biennale de Paris qui n’a finalement pas eu lieu pour des raisons budgétaires. Sa nomination à la direction du Musée National d’Art Moderne en 1987 permit la réalisation de cette exposition gigantesque répartie en deux lieux d’exposition (le Centre Pompidou et la Grande Halle de la Villette) et qui a réuni plus de cent artistes.
Cette exposition à succès, si elle a révélé certains artistes devenus depuis des références sur la scène internationale, a longtemps fait débat. Dépassant les frontières de l’art contemporain, elle a ouvert de réelles perspectives sur la perception de l’art et son évolution répondant à un souci de décloisonnement du champ artistique.

Reptiles, par Huang Yongping, 1989.

Reptiles, par Huang Yongping, 1989.

« La première exposition véritablement internationale »

La volonté principale était de réunir des artistes contemporains venant du monde entier, à la fois les artistes appartenant aux circuits de l’art contemporain occidental et ceux moins connus provenant des pays émergents, le tout pour créer une confrontation et un échange entre des cultures hétéroclites. À côté d’artistes consacrés par les institutions occidentales comme Christian Boltanski, Louise Bourgeois ou le britannique Richard Long, étaient exposées des œuvres d’artistes inconnus du reste du monde comme Huang Yongping (Chine, ci-contre) Maestre Didi (Brésil) et Boujemâa Lakhdar (Maroc) ; l’enjeu étant de créer un espace mondial des arts. Cette exposition, que certains ont qualifiée de « postmoderniste », cherchait donc à mettre sur un pied d’égalité les acteurs des « périphéries » avec des artistes occidentaux contemporains, qui auraient développé des liens privilégiés avec d’autres cultures par leur naissance ou par leurs voyages et intérêts divers.

Cercle d’argile rouge projeté sur un mur par Richard Long, au-dessus  d'un rectangle de sable avec des motifs ocre et blanc créé par la communauté aborigène de Yuendumu en Australie.

Cercle d’argile rouge projeté sur un mur par Richard Long, au-dessus d’un rectangle de sable avec des motifs ocre et blanc créé par la communauté aborigène de Yuendumu en Australie.

Révéler « l’individu créateur »

Les artistes, dont certains sont venus réaliser leurs œuvres sur place, n’ont donc pas été choisis comme des représentants d’un pays donné pour donner à voir une spécificité culturelle, politique ou économique, mais comme des « individus créateurs » cherchant à toucher à ce qu’il y a de plus profond en l’homme et qui affecte par son « art » à la vie de l’esprit. Avec une petite équipe Jean-Hubert Martin s’était rendu pendant quatre ans dans les pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie chercher des créateurs appartenant à diverses cultures ; ces derniers n’étaient plus perçus comme des anonymes produisant des sources d’inspiration pour le sujet occidental, mais comme des acteurs contemporains apportant leur propre vision du monde.
Le choix des participants fut donc effectué selon les critères courants utilisés pour l’art contemporain et bien sûr avec la subjectivité de l’équipe. Le commissaire de l’exposition a favorisé la radicalité dans les idées, ainsi qu’un sens du risque et de l’originalité par rapport au contexte culturel dans lequel les artistes évoluaient ; l’un des facteurs importants était le rapport entre l’identité de l’homme et son œuvre puisqu’il recherchait des artistes qui ne revendiquaient aucune étiquette.

Temple vaudou de la famille Tokoudagba à Abomey, par Cyprien Tokoudagba, 1989.

Temple vaudou de la famille Tokoudagba à Abomey, par Cyprien Tokoudagba, 1989.

La « magie » de l’art.

S’émancipant de la notion très occidentale du mot « art », l’exposition avait pour vocation de renouveler le regard et l’intérêt porté à des œuvres qui s’éloignent de notre manière de penser et échappent à nos critères de sélection habituels. Inspirée par l’atelier d’André Breton et ces objets primitifs mêlés à des œuvres d’art occidentales, l’exposition cherchait à montrer des œuvres issues de contextes culturels différents où les artistes utilisent un langage traditionnel pour l’enrichir au gré de leur imagination. Les installations offraient donc aux visiteurs une juxtaposition d’œuvres qui encourageait le dialogue entre les cultures comme ce cercle d’argile rouge projeté sur un mur par Richard Long, qui surplombait un rectangle de sable avec des motifs ocre et blanc créé par la communauté aborigène de Yuendumu en Australie.
Un parcours relativement directif permettait aux visiteurs de cheminer en considérant les œuvres les unes par rapport, mais chaque œuvre ayant un espace bien délimité. Beaucoup d’œuvres ont été réalisées et installées sur place par les artistes, œuvres éphémères qui disparaîtront après l’exposition comme le mandala des moines du Népal ou réalisées dans des matériaux fragiles écorces, coquillage, papiers déchiquetés. On pouvait aussi admirer des objets rituels appartenant à diverses cultures, de grandes installations comme le temple vaudou de Cyprien Tokoudagba du Bénin, mais aussi des peintures comme les huiles sur toile de Cheri Samba, artiste du Zaïre. Cette immense « scène » de l’art contemporain présentait donc côte à côte, sculptures, objets et peintures qui pouvaient relever d’un caractère magique, poétique et spirituel ; des œuvres souvent ancrées dans des croyances et des valeurs dont la société occidentale s’est éloignée. Le choix du terme de « magiciens » pour désigner les créateurs était ainsi voulu pour souligner les valeurs spirituelles que les œuvres d’art véhiculent encore dans les sociétés.

Fascinés et déconcertés

Un tel événement avait tout pour fasciner, mais aussi déconcerter les gens mis face à ces objets qu’ils ne pouvaient décrypter avec un cadre de références habituelles. Cette exposition a donc suscité le débat par son incroyable ouverture et sa volonté de nouer un dialogue entre les cultures, mais elle a aussi voulu amener le visiteur à s’interroger sur lui-même et ses pratiques symboliques.

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