“La Provence comme atelier”, anthologie des peintres provençaux du naturalisme à l’expressionnisme (1850-1945).

Le 15 octobre 2013 par Olivia Brissaud

Catalogue Leclere Peintres provençauxDimanche 20 octobre prochain, Leclere-Maison de ventes met aux enchères à Marseille un grand nombre de tableaux d’artistes provençaux qui faisaient partie de la collection personnelle d’un amateur éclairé. Ce dernier a regroupé un véritable florilège de la peinture provençale qui s’étale sur plus d’un siècle, allant des élans naturalistes de la seconde moitié du XIXe siècle à la révolution moderniste du début XXe, ensemble qui témoigne de la richesse du foyer provençal à cette époque et du talent d’un groupe d’artistes aux sensibilités variées.

La vente présente soixante œuvres majeures qui vont de Loubon à Mandin, mêlant les paysages naturalistes des années 1880 de Courdouan et Ponson aux élans fauvistes de Seyssaud et Chabaud et aux expériences modernes voulues par Monticelli et Ambrogiani.
Cet événement d’une rare pertinence a donné lieu à une coopération étroite entre le collectionneur lui-même, les commissaires-priseurs, ainsi que des universitaires et conservateurs de musée. Une collaboration fructueuse qui permet au public de découvrir cette collection avant la vente lors d’une exposition au Palais des Arts du Parc de Chanot les 19 et 20 octobre, et qui a conduit à l’édition d’un catalogue de vente très complet prochainement publié sous forme d’ouvrage par Jeanne Laffitte.
Ces tableaux, exposés pour certains au Salon de Paris et salués par la critique de l’époque, ont ainsi été analysés avec finesse et mis en contexte par Jean-Roger Soubiran, professeur d’Histoire de l’art, spécialiste du paysage provençal et de l’École de Marseille.

De l’avènement de l’École paysagiste de Marseille
à l’avant-garde provençale, creuset de la modernité.

Si la renommée de Van Gogh, Cézanne et Gauguin éclipse quelque peu l’étonnante richesse picturale de l’époque, l’effervescence culturelle qui a accompagné la désignation de Marseille comme capitale de la Culture 2013 a permis la redécouverte de la production provençale de la fin XIXe-début XXe. Du 16 mars au 17 juin derniers, une exposition au Musée de Saint-Tropez, à l’Annonciade, avait ainsi pour thème « L’École Marseillaise, 1850-1920 ».

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Émile Loubon (1809-1863), peintre marseillais, promoteur d’une nouvelle approche du paysage dans la veine de la peinture naturaliste.

C’est en effet dans la seconde moitié de XIXe siècle qu’un groupe d’artistes marseillais se regroupe autour de la figure du peintre Émile Loubon (1809-1863) et cherche à imposer une nouvelle approche du paysage dans la veine de la peinture naturaliste. Voulant instaurer un salon régulier à Marseille, cet artiste fédérateur est le véritable précurseur d’un naturalisme qui va se développer chez les peintres provençaux dans un style et une palette variés, mais avec le goût d’une peinture spontanée, claire et lumineuse. Cette aspiration pour la représentation précise du réel et des effets atmosphériques s’appuie sur les procédés photographiques de l’époque employés par des peintres comme Guigou ou Loubon. Ce foyer productif qui se distingue donc pour son amour de la couleur et l’omniprésence de la lumière se met au service de l’histoire d’une contrée, exaltant la vie quotidienne et les coutumes d’une Provence dont Frédéric Mistral se fait le représentant poétique.

Tout ce petit monde se fréquente, échange des idées faisant ainsi du paysage provençal le terrain de la modernité. Au début du XXe siècle, Marseille conserve sa place de leader, mais un nouvel art moderne voit le jour à l’Estaque, Cassis, La Ciotat, Nice et Saint-Tropez, nouveaux terrains d’expérience. Le refus du naturalisme et de l’impressionnisme entraîne un certain fauvisme méridional avec la fondation en 1907 du Salon de Provence. Cette nouvelle génération de modernes accuse un art de rupture qui se distingue par le rejet de la perspective, la recherche d’une couleur pure qui brouille les formes ou encore la poursuite d’une facture large et vigoureuse. Comme l’écrit Jean-Roger Soubiran, « leurs œuvres criardes, brutales, grimaçantes, qui s’imposent par la violence de leur sensualité, justifient d’associer Marseille à Paris et Munich dans le combat pour la modernité au début du XXe siècle ».

Loubon - Troupeau en marche

ÉMILE LOUBON (1809-1863)
Troupeau en marche, le Départ. 1851.
Huile sur toile. 95 x 175,5 cm.

Un paysage provençal
qui varie au gré des sensibilités.

Cette vente offre un éventail très diversifié de paysages provençaux allant des contrées désertiques d’Émile Loubon et Pierre Grivolas aux représentations arcadiennes de Vincent Courdouan, des marines aux teints éclatants de Jean-Baptiste Olive et Louis Nattero aux paysages portuaires de Joseph Garibaldi, Louis-Mathieu Verdilhan ou Antoine Ferrari.

Le naturalisme s’installe en Provence vers 1860 : dans la lignée des maîtres de Barbizon, les artistes provençaux s’appuient sur une observation directe, en plein air, et sur une étude fouillée de cette luminosité caractéristique du sud méditerranéen, cherchant dans le rendu d’effets atmosphériques la sincérité de la sensation et de l’impression. Peignant une Provence qu’on pourrait qualifier de rustique, Émile Loubon dans son Troupeau en marche démontre une technique sèche, presque rugueuse quand il décrit ce Midi désertique brûlé par un soleil ardent. Le troupeau qui s’avance vers le spectateur est enveloppé d’une fine poussière blanche presque gris-rose qui tranche avec le bleu éclatant du ciel.

Courdouan - La rade de Toulon

VINCENT COURDOUAN (1810-1893)
La rade de Toulon, prise de Tamaris, 1883.
Huile sur toile. 38,5 x 63,5 cm.

Chez d’autres, comme le toulonnais Vincent Cordouan (1810-1893), l’importance est donnée aux moindres détails. Les œuvres de cet artiste sont caractérisées par le lyrisme du dessin, quand il décrit cette Provence radieuse et éclatante que l’on retrouve dans les teintes fraîches de La rade de Toulon, prise de Tamaris.
La mer et les rivages méditerranéens sont en effet un sujet privilégié de l’époque et de la région, ce qui explique le fait que la collection présente un nombre conséquent de marines. Raphaël Ponson (1835-1904) s’attache à la mise en scène, composant des marines hors formats aux horizons immenses (Côte de Provence, 1875). Cette nature en mouvement est travaillée au couteau avec des empâtements irréguliers qui ajoutent à l’intensité de la représentation.

Olive - Entree Vieux Port

JEAN-BAPTISTE OLIVE (1848-1936)
L’Entrée du Vieux-Port de Marseille.
Huile sur panneau. 32 x 41 cm.

Jean Baptiste Olive (1848-1936) se concentre sur la couleur et le mouvement. Ses toiles baignent d’une lumière crue et aveuglante dans des tons presque pastels. Avec son Entrée du Vieux-Port de Marseille, il renouvelle le genre des vues de ports dans la lignée de Vernet.

Ce topos est aussi repris par Adolphe Louis Gaussen (1871-1954) qui se concentre sur les vues du Vieux Port de Marseille dans un registre moins lumineux que son prédécesseur. On est en effet loin d’un mouvement stylistique uniforme : ainsi aux larges touches épaisses de Nattero répond les compositions marquées par la ligne et l’équilibre de Joseph Garibaldi (1863-1941), ou les expériences impressionnistes d’Alfred Casile (1848-1909) qui varie dans une gamme de gris subtile, loin des toiles colorées des autres marseillais.

Dans le registre du paysage, le rejet de l’observation et du naturalisme des fauves provençaux a conduit à une volonté de purification que l’on retrouve dans les vues de Saint-Tropez réalisées par Charles Camoin (1879-1965) ou chez Louis-Mathieu Verdilhan (1875-1928) et ses toiles des ports de Marseille esquissées dans de larges aplats de couleurs dissonantes où les diagonales et verticales rythment la composition.

Chez Antoine Ferrari (1910-1995), l’expressionnisme se manifeste dans une série de Port de Marseille, qu’il réalise avec des traits épais et rapides, formant un agencement de traînées colorées.

ALPHONSE MOUTTE (1840-1913) Intérieur de pêcheur, 1885. Huile sur toile. 148 x 122 cm.

ALPHONSE MOUTTE (1840-1913)
Intérieur de pêcheur, 1885.
Huile sur toile. 148 x 122 cm.

Vie quotidienne et exaltation du terroir

Les pièces de cette collection montrent aussi le choix qu’ont fait certains peintres de se tourner vers les gens, et de représenter la vie ordinaire de leurs contemporains. Ainsi Alphonse Moutte (1840-1913) se plaît à décrire les milieux populaires de Marseille : avec son Intérieur de pêcheur, présenté au salon de Paris en 1885, il démontre un « naturalisme à la Zola », se tournant vers de véritables scènes de genre.

Auguste Chabaud (1882-1955), connu pour sa série de prostituées parisiennes, s’attache également à peindre le monde qui l’entoure, le mas où il a installé son atelier, son village, les paysans… Jouant sur des cadrages et découpages en gros plan comme pour son Paysan assis, il travaille ses compositions avec une pâte épaisse appliquée à coups de large brosse.

RENÉ SEYSSAUD (1867-1952) Moisson à Villes-sur-Auzon. Circa 1898. Huile sur toile.73 x 116 cm.

RENÉ SEYSSAUD (1867-1952)
Moisson à Villes-sur-Auzon. Circa 1898.
Huile sur toile.73 x 116 cm.

Dans les années 1890, René Seyssaud (1867-1952) reprend à la manière de Van Gogh le thème intemporel de la vie paysanne. Inspiré par Millet, mais refusant le naturalisme, il emplit ses tableaux de couleurs vives et d’une pâte épaisse qu’il sculpte sur la toile, jouant sur l’espace-lumière et l’émotion que procure la vigueur du mouvement.

Son tableau Moisson à Villes-sur-Auzon, tout en représentant l’énergie de l’effort produit par les travailleurs, donne une vision lyrique de la société paysanne de l’époque.

Les formes agitées de Pierre Ambrogiani (1907-1985) qui peuplent ses scènes de travaux aux champs (Les Moissons, La Fenaison) annoncent quant à elles la brutalité de l’expressionnisme. La violence des couleurs irréalistes et des coupes franches cherchent à faire vivre une expérience d’immédiateté, accentuée par les contrastes forts.

ADOLPHE MONTICELLI (1824-1886) Réunion dans un parc. Quatre femmes et quatre chiens. Vers 1871. Huile sur panneau. 57 x 90,5 cm.

ADOLPHE MONTICELLI (1824-1886)
Réunion dans un parc. Quatre femmes et quatre chiens. Vers 1871.
Huile sur panneau. 57 x 90,5 cm.

Une peinture d’imagination

La production d’Adolphe Monticelli (1824-1886) qui se situe en dehors de groupes prédéfinis mérite ici d’être relevée. Plus décorateur que réaliste dans ses natures mortes de bouquets, cet artiste vise à la splendeur du coloris délaissant la perspective qu’il brouille dans une multitude de taches de couleurs. D’une imagination surprenante, il va reprendre la thématique des fêtes galantes de Watteau qu’illustre cette Réunion dans un parc. Quatre femmes et quatre chiens. Il dévoile ici une peinture de qualité très dense, et qui se caractérise par la richesse de sa palette.

La Provence reste la terre d’élection des peintres naturalistes et avant-gardistes qui dominèrent cette période de la fin XIXe-début XXe. La collection présentée à la vente regroupe des œuvres d’une grande qualité plastique qui confirment l’audace de ces artistes : loin de s’enfermer dans un régionalisme étroit, ces derniers échangent avec les peintres parisiens de la période et font de ce foyer pictural indépendant, profondément ancré dans cette lumineuse Provence, un avant-poste de la modernité artistique.

EXPOSITIONS :

  • Du mardi 15 octobre au jeudi 18 octobre de 10h à 18h
    chez LECLERE-Maison de ventes – 5, rue Vincent Courdouan – 13006 Marseille.
  • Samedi 19 octobre de 11h00 à 23h00 et dimanche 20 octobre de 10h00 à 14h00
    au Palais des Arts, Parc Chanot, à Marseille.

VENTE AUX ENCHÈRES :

  • Dimanche 20 octobre 2013 à 15h au Palais des Arts, Parc Chanot, à Marseille.

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